Journal et Mémoires de d^Argenson (t. V, p. 56 et suiv
attitude comme un moyen d'entretenir, même sur un sujet sans importance, le clergé français dans rhabitude de résister à la domination de la cour de Rome. Ainsi, un jour il tançait vertement Vauréal pour s'être mis en avant sans réflexion. « Il est étonnant, lui disait-il *, qu'un homme de votre robe et de votre état n'ait pas dit un mot des inconvénients qu'il pourrait y avoir, par rapport aux règles et aux mœurs, à épouser une seconde sœur après avoir eu des enfants de la première. Il y avait au moins ratio diibitandi. » Mais peu de temps après : « Vous voilà, ajoutait-il, j'espère bien, éclairci sur la question théologique. Ceci, à la vérité, est de la morale pratique. On se déshabituera quelque jour de ces préjugés, de ces prohibitions ridicules... mais il faut encore quelques siècles pour parvenir à tant de perfection; en attendant, la raison éclaire ici comme elle peut, et on y fait moins de cas des moines qu'en pays d'inquisition. » — « Depuis Calvin, disait-il encore, on a répandu bien des doutes sur le pouvoir absolu des chefs, c'est un malheur, mais ces
1. D'Argeoson à Vauréal, 12 août 12 septembre 1746. {Cor^ respondance d'Espagne, — Ministère des afîaires étrangères.) — Journal et Mémoires de d'Argenson (t. V, p. 55).
cloutes ont cependant leur utilité en bien des choses. »
La vérité est que le cas de conscience le préoccupait assez peu et qu'une idée très étrangère à la morale s'était emparée de son esprit. Il s'était rappelé, ou quelqu'un l'avait fait souvenir, que le roi de Sardaigne avait trois filles, dont l'une venait de prendre dix-huit ans et était en âge d'être mariée : ce quelqu'un-là était peut-être Voltaire lui-même, qui, dès le 24 juillet, lui écrivait : « Eh bien! monseigneur, il faut marier notre dauphin à Marie -Thérèse, princesse de Savoie, née le 28 février 1728... renouer ainsi par ces beaux nœuds votre traité de Turin dont je suis l'éternel admirateur, rendre la France heureuse par une belle paix et votre nom immortel en dépit des sots. » 11 n'en avait pas fallu davantage pour faire renaître la faiblesse que d'Argenson gardait au fond du cœur pour son projet favori. A partir de ce moment, écarter Tinfante ne fut plus pour lui qu'un moyen de faire arriver la princesse savoyarde apportant avec elle, en dot, Talliance de son père et la libération toujours rêvée de l'Italie. Il crut (assez à tort, comme on va le voir) que le roi, partageant ses regrets pour le traité de Turin, serait
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heureux de le ressusciter par celte voie indirecte, et s'imagina même avoir fait aussi entrer dans cette pensée madame de Pompadour, par l'intermédiaire des frères Paris, qui se*prêtèrent, je ne sais pourquoi, à entretenir son illusion. De là tout un échafaudage de négociations bâti sans aucun fondement réel, et qui n'exista jamais sérieusement, je crois, que dans la tête qui Tavait conçue, car tout se passa en conversation, et il n'en reste aucune trace écrite \ « Je chargeai, dit-il dans ses Mémoires, Montmartel de négocier à Paris avec Montgardin; la princesse de Garignan me voyait souvent à ce sujet. Enfin, TafTaire avança beaucoup, on alla jusqu'à dire qu'on pouvait passer outre au mariage pourvu que le roi de Sardaigne ne fît rien de pire que ce qu'il avait fait contre nous depuis quelques mois; laissant le reste à démêler à la reine de Hongrie, ce mariage devant le rendre suspect à son alliée. Je liai enfin une nouvelle négociation directement avec Montgardin; je voulais que le roi de Sardaigne ofirît la paix aux deux couronnes à des conditions fort modérées de notre part, mais ce devait être à lui à offrir, afin que, ces offres passant sur-le-champ
i. La seule trace que j'en aie trouvé est une allusion dans une lettre particulière de Montgardin à d'Argenson.
à Madrid, nous ne parussions pas même avoir négocié à Tinsu de l'Espagne *. »
Précaution prudente, car le souvenir des négociations clandestines de Tannée précédente hantait toujours les imaginations à Madrid. Rien de plus raisonnable donc que de vouloir agir loyalement et à ciel ouvert avec TEspagne; mais c'était peut-être passer la mesure que de laisser ou de faire écrire à Louis XV une lettre dans laquelle, en refusant absolument la main de Tinfante, il essayait d'obtenir de Ferdinand, non seulement l'autorisation, mais le conseil de donner la préférence à la fille d'Emmanuel. L'idée était étrange ; et, si la pièce n'existait pas tout entière en minute de la main de d'Argenson, on aurait de la peine à y croire.
« Le duc d'Huescar *, disait Louis XV dans cette épître vraiment comique, m'a offert l'infante Antoinette pour réparer la grande perte que mon fils et moi avons faite. Tout autre que lui, j'y donnerais les mains avec une joie et une satisfaction extrêmes : mais la religion, ma conscience et la crainte de l'avenir ne me le permet-