‹ Max Buchon et son œuvreChapitre 13 sur 41 · RAI · texte numérisé non relu

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gruft ». Buchon le trouvait couché derrière un paravent, la main gauche en abat-jour sur son seul œil valide : il apporta au poète allemand, dont il s’efforçait de traduire les vers, quelques lambeaux de ses essais. Mais Heine ne fut pas enchanté de ses traductions en vers et il lui dit les mots qui pouvaient à la fois l’encourager dans ses tendances réalistes et décourager sa poésie : « Votre langue est la langue de la prose ; Béranger et Musset sont vos seuls grands versificateurs et cette marqueterie syllabaire qu’on appelle la versification, n’est qu’un enfantillage (1) ».

A cette date, Buchon avait depuis trois ans déjà publié le premier de ses romans, Le Val d’Hery (2). Dans ce roman nous retrouvons toutes les influences que Buchon avait subies jusqu’à cette date. Le goût pour la littérature populaire allemande et, en conséquence, une certaine tendance au réalisme, l’amour des humbles, les idées sociales de Fourier : telles étaient en effet les directions qui solhicitaient l’esprit de Buchon quand il écrivit son premier roman. Le Val d'Hery est une idylle salinoise, nous dit l’auteur, mais c’est une idylle à tendances socialistes. C’est un roman à thèse sociale où se retrouvent d’amères critiques contre la bourgeoisie, « caste mesquine et ombrageuse ». Buchon nous décrit une chaste idylle entre Adolphe, fils d’un bourgeois égoïste et vaniteux, et la douce Thérèse qui appartient à une famille de modestes cultivateurs, riches cependant, d’une instinctive délicatesse d'âme. Malgré l'opposition de ses parents, Adolphe se mariera avec Thérèse, sauvé de ses préjugés de caste

{1) M. Bucxown, Henri Heine, Revue littéraire de la Franche-Comté, 1864, t. I, p. 276.

(2) Publié à Salins en 1848 (librairie Cornu, Salins ; librairie sociétaire Paris).

par ses fréquentes visites au Val d’Hery. Le roman se termine par un épilogue qui est comme l’apothéose des nouveaux époux. Adolphe, c’est le jeune homme qui, grâce aux influences de la bonne nature, et nourri des doctrines sociétaires, a compris l’âme populaire et qui croit à la fusion des classes. Thérèse est le « vrai type de la beauté à laquelle arrivera toujours la fille du peuple, sitôt qu’elle aura cessé d’être tributaire de la misère, et que la culture de son esprit sera venue faire briller sur son front les richesses de son cœur (1). » Mais ce qui contribuait à faire de Thérèse « la personnification bien complète de la jeune génération, c'était son caractère moitié germanique et moitié gaulois qu’elle tenait de sa naissance (2) ».

Buchon se plaît à nous montrer sur la scène du théâtre de Salins, Thérèse exécutant une symphonie de Beethoven par l’ode : An die Freude (A la joie) de Schiller, suprême appel à la « concorde, à la clémence, au bonheur et à la liberté ».

Si Le Val d’Hery est, pour les idées générales et le fond des pensées, un livre à thèse sociale, il est aussi un livre bien franc-comtois. Buchon s’y montre amant passionné des beautés et des mœurs du sol natal. Qu'on en Juge par cette description du site de Salins : « C’est un étrange, mais splendide paysage, que celui au milieu duquel est assise notre petite ville de Salins. Elle se déroule en longs plis comme une couleuvre au soleil... entre de larges pans de vignes qui ruissellent de tous côtés (3) » ; ou encore par cette description du pré Thiennand : « Avec ses grands carrés de blés verts et de navettes défleuries, ses prés tout

(1) Val d'Héry, op. cit., p. 75.

(2) bid., p. 74.

(3) 1bid., p. 3.

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blancs de marguerites, ses touffes de {urquies naissantes, ses champs de pommes de terre aux teintes encore brunes, sa ceinture de haies vives et son encadrement de vineuses collines, toute cette plaine, à pareille heure (vers la fin de mai, entre onze heures et midi, quand il fait beau), semble vraiment se pâmer d'amour sous le regard brûlant du généreux soleil. De là Belin et Saint-André semblent deux chenets d’un immense foyer dont Poupet forme l’arrière-fond (1) » ; ou encore par ce petit tableau où le romancier nous montre les « bosses des montagnons » remontant le Val après les vendanges : « À la queue de chaque voiture, pendait, recouvert d’une serviette blanche, le panier de raisins d'usage, ainsi que l’entonnoir traversé par le fléau. En avant trônait le charretier sur une botte de foin, les mains frileusement cachées dans sa blouse, avec le manche de son fouet, et accompagnant de quelque chanson bien rauque, bien lente et bien bête... l'allure saccadée et impassible de ses bœufs ».

« Tous les mots portent dans ces lignes », ainsi que l’a fait remarquer Louis Gascon (2), «et l’on n’y trouve aucun terme de remplissage, aucune boursouflure, aucune emphase. C’est du réalisme de la meilleure frappe ». Avec l’idylle salinoise, le premier pas, en effet, était fait dans la nouvelle carrière des lettres et le jeune poète salinois entrait de plain-pied, et sans le savoir peut-être, dans le réalisme, qui n’avait encore ni son chef, ni son programme.

1() Zbid., p. 27.

(2) Préface au Gouffre-Gourmand, op. cit, p. xxx1.

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