CHAPITRE III
Buchon dans la bataille réaliste
€ I fallut, dit Champfleury, un grand soulèvement politique, la révolution de 1848, et l’adjonction de jeunes esprits indépendants pour déterminer un mouvement littéraire qui, à cette époque, ne parut pas encore insur- . rectionnel (1). » Il y eut en effet à Paris vers 1848 une quantité de jeunes gens qui cherchaient à faire une carrière dans les lettres. Ils étaient tous sans fortune, sortis des milieux populaires de la capitale ou de la province, et ce sont les transformations sociales et politiques qui leur permirent de tenter les carrières d’écrivain et d’artiste, jusque-là presque uniquement réservées à la noblesse et à la bourgeoisie parisienne. Les nouvelles libertés consenties, la fermentation d'idées socialistes et bien d’autres causes encore contribuèrent à démocratiser le monde des gens de lettres et bientôt la littérature elle-même. Dans les milieux bohèmes des brasseries où se groupaient les jeunes gens, et où l’on discutait encore les romantiques, les théories littéraires étaient très flottantes, et on serait bien embarrassé pour discerner quelques tendances littéraires générales dans ce monde de la bohème qu’on peut seulement définir par les conditions extérieures de l’existence (2).
{4) Notice biographique aux Œuvres choisies, de Max Buchon, op. A re re EE SE à |
(2) Cf. Pierre Marino : Le roman réaliste sous le second Empire, Paris. Hachette, 1913, p. 16.
Liane
Il y avait pourtant quelques tendances qui ressortaient assez nettement et qui expliquent les liens mystérieux de la bohème et du réalisme (1). Ce sont celles de certains cénacles républicains et surtout celles du cénacle de Courbet, qui affiche des opinions républicaines en même temps que, dans la Franche-Comté, son ami Buchon, devenu républicain à l’instigation de son compatriote Considérant. Champfleury ne cache pas non plus sa ferveur républicaine de 1848. Baudelaire, si féroce encore il y a quelques temps contre tous ces révolutionnaires, devient avec Champfleury directeur d’un journal républicain. Pour beaucoup, ces idées révolutionnaires devenaient une forme de poésie et d’idéalisme.. Nombre de libéraux et de républicains rêvaient le bonheur du peuple, l’union et l’entente de toutes les classes de la société. Les journées de Février enfin faisaient, selon eux, tomber tous les obstacles qui s'étaient opposés à la régénération de l'humanité.
Les aspirations démocratiques se manifestaient tout naturellement aussi dans les œuvres. Surtout par réaction contre les héros distingués de la haute société, peintres, écrivains affectaient d'étudier les milieux populaires, les pauvres, les humbles. Courbet les choisit comme modèles et peint de facon provocante « le vulgaire et le moderne », et signe même : « Courbet sans idéal et sans religion (2) ». Champfleury, qui croyait trouver chez le robuste Courbet «€ un confirmateur de ses petites notations étroites, ni romanesque, ni véridique (3) », le suivit et fut même conduit par la condition misérable de ses modèles à un réalisme assez cru. Il appréciait les chansons populaires
(1) Zbid., p. 16 et 47.
(2) Tbid., p. 17 et 72.
(3) G. Kanx, dans le Salinois, op. cit., 14 janvier 1928.
imitées des poètes allemands que Buchon, comme nous le verrons tout à l'heure, lui avait fait connaître. Il s’y essayait lui-même et commençait à propager un art simple et sincère.
En un mot, avec la révolution de 1848, le réalisme entrait brutalement dans l’art et dans la littérature, et en conséquence aussi dans les mœurs, car une révolution dans l’art et dans la littérature ne s’accomplit pas sans que son succès coïncide avec une crise sociale. Cependant, au moment où l’on commençait à employer le mot réalisme, ce réalisme ne se caractérisait que par des sujets jusque-là méprisés (1). Si Courbet a donné le signal du réalisme en matière d’art au lendemain du 24 février (2), il faudra des influences constantes et diverses pour que « ce réalisme » aboutisse à « cet art simple, sincère et villageois » qui lui a inspiré l’Enterrement, les Demoiselles du village, les Casseurs de pierre et les Paysans de Flagey revenant de la foire ; il faudra des influences constantes et les succès de Courbet pour inspirer à Champfleury les Contes domestiques et pour provoquer «sa préface de Cromwell, c’està-dire son exposition du réalisme (3) », dont la formule essentielle sera la sincérité, la vérité et la simplicité dans l’art, ou d’après laquelle il faudra reproduire la nature telle qu’elle est, ou telle qu’on croit la voir, avec ce qu’elle peut présenter de laid ou de vulgaire. Bref, ce seront des influences extérieures qui amèneront Courbet, Champfleury et d’autres à bâtir une esthétique nouvelle. Qu’apportait de particulier celle de Max Buchon ?
(1) Cf. Pierre Martino, op. cil., p. 71.
(2) Cf. Émile Bouvier : La bataille réaliste, Paris, Fontemoing, 1914, p. 222.
(3) P. MarTiNo, op. cüt., p. 81.