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Nous savons que Max Buchon n’aimait pas à séjourner à Paris. Sans se dépouiller de sa personnalité comtoise, il eût fallu, comme Proudhon, se jeter à la nage en plein Paris. Buchon ne le voulut pas ou ne l’osa pas. De plus, il avait affaire chez lui : il dirigeait des journaux et travaillait à ses traductions allemandes. Cependant, il venait quelquefois à Paris. Sa première visite était toujours pour son « cher Courbet ». Il s’attardait volontiers avec lui à la brasserie Andler, brasserie d’un décor d’auberge rustique où se retrouvaient les jeunes gens du cénacle « réaliste ». C'était le véritable « atelier » de Courbet. Fier de son premier succès (1), il y « édifiait » et exposait volontiers ses « théories », où il amalgamait toutes sortes d’affirmations sociales, littéraires et esthétiques qu'il avait d’ailleurs empruntées pour la plupart à ses compagnons du cénacle (2).
Outre Buchon et Courbet, il y avait Champfleury, Duranty, Baudelaire, Monselet, Proudhon, Castagnary, Vallès, Montégut, Duchesne, Th. Silvestre, Jules de la Madeleine, Decamps et quelquefois le vieux Gustave Planche qui aimait la gaieté nonchalante de la jeunesse autour de lui (3). Cependant, on y avait parfois des discussions violentes ; « on y causait de tous les arts et de toutes les sciences ; ...chaque soir après le repas, c’étaient des conférences sur la poésie, qui hérissaient les cheveux des poètes attachés aux anciennes méthodes (4) ». La
(1) I avait reçu à l'Exposition de 1849 la deuxième médaille d’or pour l’Après-midi à Ornans.
(2) C£. P. MARTINO, op. cit., p. 72.
(3) On regardait G. Planche dans la brasserie comme un ancêtre, puisqu'il datait de 1830 (il est né en 1808). Il avait « pris en estime ce groupe de gais réformateurs » : « La poursuite du naturalisme se faisait avec de joyeux éclats de rire », dit Champfleury. (Cf. M. B. Bras, O. P. : G. Planche, thèse de Fribourg, 1936).
(4) P. Marino, op. cit., p. 73.
OU
chapelle n’admettait pas la rime. « Faire des vers, c’est malhonnête ; parler autrement que tout le monde, c’est de l’aristocratie », disait Courbet (1). Buchon et Baudelaire cependant trouvèrent grâce. Un hommage « délicat » même y attendait Max Buchon. « On le chantait bien quand il n’était pas là, mais encore bien mieux quand il présidait cet hymne », a-t-on dit (2) de La soupe au fromage, « la Marseillaise du réalisme », dont il avait écrit les paroles et que le musicien Schanne avait dotée d’une mélodie solennelle. En voici la première et la dernière strophe :
« La marmite est sur le feu, Mettez-y du beurre ;
Ne craignez que le trop peu, Et, sitôt qu’il pleure,
La farine et les oignons,
Et de notre mieux soignons La soupe au fromage,
La soupe au fromage.
CN its ge el lo Colle l'ella er) arts ile
CR Telle let ele prier :sl jee: de ler eye
Maintenant le verre en main!
Certe on peut bien boire,
Sans penser au lendemain, Quand de tout déboire
On est sûr d’être vainqueur
En s'appliquant sur le cœur
La soupe au fromage (bis) (3)! »
Peut-on prétendre que ce poême fût très beau ? L’essentiel, sans doute, de son mérite consistait dans l’expression d’une vérité crue et dans la réussite de la soupe. Le poème
(1) Gros-Kosr, Courbet, souvenirs intimes, Paris, Derveaux, 1880, p. 34.
(2) G. Kanx, dans le Salinois, op. cit., 14 janvier 1928.
3() La Soupe au fromage est reproduite (avec mélodie) dans les Œuvres choisies de 1878, op. cit.
rot
y faisait tout ce qu’il pouvait et prenait part aux bruyantes gaietés du cénacle.
Cependant le plus souvent, Buchon « n’entendait que l'écho de ces grosses gaietés » et ni « conseils » ni « prières » n'avaient pu le faire consentir « à se mêler au mouvement parisien (1) ». Il préférait être Jurassien et retourner à cette source inépuisable de sentiments naturels que lui avait révélés un Hébel, et que les prétendus fauves de Paris ne seront jamais capables d’imiter.
Dès 1848, Buchon ne travaille pas seulement à É traduction des poésies complètes de Hebel, mais encore il entreprend de choisir comme modèle les travaux et les jours de ses paysans francs-comtois. Il fait connaître ses essais dans la Démocratie Salinoise dont il est le principal rédacteur. Il s’éprend du folklore comtois, collectionne les chansons populaires, les publie, et, lorsque le ministre de l’Instruction publique Fortoul chargea le Comité des travaux historiques de recueillir les chansons populaires, Buchon est des chercheurs qui sont prêts d'avance à cette enquête (2). Il participe à l’entraînement général de cette curiosité d’études régionales, dont la publication d’un premier recueil des chansons populaires du Valois par
(1) Cnamprceury, dans la préface aux Œuvres choisies de Max Bruchon, op. cit, p. v
(2) Les instructions envoyées par le comité à ses correspondants, furent rédigées par J.-J. Ampère qui publia, en 1853, le rapport officiel sur la chanson populaire. (CE. P. Martino, op. cit., p. 80). Voici l’origine attribuée à cette enquête : Louis-Napoléon, pendant ses jeunes années passées dans la Suisse allemande, avait connu un certain Firmerich, poète et folkloriste qui, de 1843 à 1853, publia un recueil de poésies populaires sous le titre : Germaniens Vülkersiimmen. Firmerich avait fait promettre au jeune prince que s’il arrivait au pouvoir dans son pays, il susciterait une œuvre analogue dans les provinces de France. Le prince étant devenu président, Firmerich lui rappela sa promesse et Louis-Napoléon chargea le ministre Fortoul de la réaliser. (Cf. J. Tiersot, La chanson populaire et les écrivains romantiques, Paris, Plon, 1913, p. 318 et 319).
Gérard de Nerval et les travaux du Breton de la Villemarqué, fournissaient le modèle exemplaire. De même en Franche-Comté, certains, comme Charles Nodier, Xavier Marmier, Auguste Demesmay, Édouard Clerc avaient déjà | fait revivre les vieilles traditions. Buchon les cite, avec maints autres, et faute « de posséder le talent de Charles Nodier », il marche sur ses traces et fait lui-même des chansons populaires. Sa méthode est simple : il court les champs, il écoute les bruits de la nature et en même temps il épie la pensée des paysans. C’est ainsi qu'il put publier en 1853, le premier recueil de ses Scènes champétres, ajouté aux Poésies complètes de Hebel (1). Buchon y reproduit des poèmes déjà publiés en 1843, mais avec certaines variantes, et seulement les poèmes rustiques. Il ajoute ensuite une série de tableaux nouveaux dont les titres seuls sont assez significatifs. Ce sont : La Loue, Les Foins, La Pâte au four, L'Étable, Le Fruitier, La Foire, Le Chaudronnier, Le Marchand de paniers, Le Vigneron, Le Cochon, etc.
Si Buchon n’a pas voulu se mêler au mouvement parisien, le poète salinois n’en resta pas moins, de loin, un témoin précieux. Le goût à la mode pour la vie populaire dans sa simplicité ne pouvait pas échapper à Courbet ni à Champfleury ; et Buchon ne pouvait qu'intensifier les notions du folklore comtois, que le hasard avait pu donner à Courbet. Malheureusement nous n’avons pas de témoignages directs pour la période la plus intéressante, celle de 1848 à 1852, période pendant laquelle Buchon exerça sans doute une influence féconde sur l'esprit de Courbet et pendant laquelle furent peints l’Après-dînée à Ornans,
(1) Poésies complètes de Hébel, suivies de scènes champétres, par Max Buchon, Paris, Bonani et Droz ; Berne, J. Dalp, 1853.
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l'Enterrement, les Casseurs de pierre et le Relour de la foire. Nous y aurions certainement retrouvé de précieux aveux qui mettraient en lumière cette influence. Sans doute Courbet était un réaliste né ; il avait un sentiment direct des images de son pays et savait, dès sa jeunesse, exprimer ce qui le touchait du spectacle du monde (1).
Mais cela ne signifie point qu’on ne soit élève de personne et qu’on n’ait pas subi d’influences. De plus, quand Courbet arriva à Paris, le romantisme pictural était fatigué et fané et c’est pourquoi il fit appel aux maîtres espagnols et hollandais, et aux Lenain. Mais nous ne pouvons pas du moins négliger l'influence de Buchon et ne pas tenir compte d’un fait : c’est. chez lui qu’on vit les premiers exemples de cet art villageois, simple et sincère, et parfois même brutal, qui caractérise bien les premiers tableaux réalistes de Courbet. C’est sa traduction des poésies de Hébel, en 1846, qui contribua à donner pour la première fois l’idée d’un art villageois et réaliste. De plus, Courbet connaissait aussi sans doute les chansons populaires de Buchon lui-même. Si Buchon ne les a publiées qu’en 1853, Courbet devait les connaître bien avant, et ne fût-ce que par Champfleury. Ce dernier, en effet, cite Buchon dès 1849 dans le Magasin des familles (2) et donne une traduction en prose de La chanson du beurre dans la marmile que contient le volume de Buchon, paru en 1846. Dans ses [ntelligences d'aujourd'hui (3) Champfleury signale également la valeur et la nouveauté de la traduction de Hebel et ajoute que Buchon «écrit à l’heure actuelle des poésies dans les journaux de Salins ». Si Champfleury
(1) Cf. Georges RrarT, op. cit.
(2) Novembre 1849.
(3) Messager de l’Assemblée, 127 mars 1851.