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spéciaux ne se montraient si avares de communications directes, que parce que les excentricités de la littérature allemande répugneraient à notre bon goût. » Et encore en 1863, ce même Buchon déclare : « Malgré nos prétentions au titre d’initiateurs de l’humanité, nous avons assez l’usage, en France, d’être en arrière de vingt à trente ans sur les évolutions intellectuelles des autres peuples. Allez donc voir ce qui se passe en Russie, en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, partout ; et vous comprendrez combien ils ont de glorieux complices au dehors, ceux de nos artistes qui s'appliquent si intrépidement à l'interprétation de la vie moderne... Voilà plus de cinquante ans que Goethe a résumé la vraie doctrine moderne en deux vers que je traduis ainsi :
« Taillez résolument en pleine vie humaine.
C’est notre vie à tous... et l’on s’en doute à peine. »
C’est en effet au dehors, à l’étranger, que Buchon demandait le secret du réalisme. C’est chez les poètes allémaniques qu'il trouvait les senteurs de la campagne, les « tranches de vie » taillées en pleine humanité. Il envie ces poètes, ces conteurs « pour qui la littérature n’est qu’un luxe aimable, qu'ils cultivent en même temps que les fleurs de leur jardin » et qui sont arrivés « à la grande publicité sans sortir de leur bourgade » (1). « L'art ne vit pas d’abstraction, il en meurt », déclare-t-il dans sa préface aux Poésies de Hébel, et c’est pourquoi il s’attachait « avec tant d’amour » à l’œuvre d’un Hébel, d’un Auerbach, d’un Gotthelf.
Nous rappelons que Hebel naquit à Bâle en 1760 d’un
(1) Max Bucxox, Œuvres choisies, avant-propos, t. I, p. 3.
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tisserand-jardinier. Il passa une bonne partie de sa jeunesse au village natal de sa mère, à Hausen, dans la vallée de la Wiese, affluent du Rhin. C’est une charmante contrée qui s'appelle l’Oberland badois, limitée par le Rhin et les hauteurs de la Forêt-Noire. J.-P. Hebel étudia dans les Universités allemandes, reçut à vingt ans les ordres et fut nommé vicaire à Loerrach (près Bâle). En 1791, il devint professeur à Carlsruhe. C’est là qu’il écrivit dans le patois de son pays « ces charmantes poésies que s’assimilèrent avec tant de joie les populations de la Forêt- Noire, de l’Alsace et de la Suisse allemande, et qui n’avaient primitivement pas d’autre but que de le consoler de l'éloignement de son village (1) ». Ces poésies, écrites dans le dialecte du pays, obtinrent en 1802 un vif succès sous le titre de Poésies allémaniques. Jean-Paul Richter et Gœthe encouragèrent le poète, qui avait osé le premier se servir en poésie, du patois d’un petit district de Bade (2).
Toutes les poésies de Hebel ont pour cadre la vallée de la Wiese, les villages où il avait passé sa jeunesse. Dans toutes les pages on retrouve les aspects de cette vallée, de sa nature et en même temps elles respirent un profond amour de cette nature et du pays de sa jeunesse. Hebel y fait preuve à tout moment d’un talent d’observation très délicat. Les aspects de la nature lui sont familiers et il les décrit naturellement, comme une chose toute simple. Ainsi les descriptions de Hebel « n’ont rien de commun avec celles des romantiques, qui font de la nature un prétexte à développement lyrique (3) » :
(1) Buchon, dans sa préface aux Poésies de Hebel ; cf. Œuvres choisies, Opel, tr dl p-1172:
(2) Cf. Œuvres choisies, op. cit., t. I, p. 173.
(3) E. Bouvier, op. cit., p. 187.
« La cigogne au sommet des maisons ruinées
Polit son bec; partout fument les cheminées ;
Le volant du moulin tourne au courant de l’eau
Et le coupeur s’épuise autour du vieux bouleau (1) » ;
ou bien :
« Le moineau dissimule un instant sa surprise, Puis dit, et attaquant du bec chaque cerise : — Ceci ne peut pas nuire à mon tempérament, Et j'en chanterai même encor plus joliment. »
A ce trait incontestablement nouveau dans ces poésies de Hebel, d’autres encore s’ajoutent. Si la nature intéresse Hebel, elle ne constitue néanmoins qu’un fond sur lequel se détachent des personnages pour lesquels il éprouve une affectueuse sympathie. Il nous montre ces personnages tels qu’il les a connus : les pauvres paysans, leurs occupations rudes et journalières, leurs sentiments qu’il exprime d’une manière toute naturelle. [l n’a pas besoin de les choisir pour modèle et de les faire poser ; il n’a pas besoin d’altérer tel détail et d’en dissimuler tel autre. « Les paysans et les ouvriers qu’il met en scène ou dont il emprunte la manière de sentir et de penser, il les comprend et les aime tels qu’ils sont, et il sait nous les faire aimer », dit Bovet dans sa préface de 1853 (2). Tout ce qu’on trouve chez lui de beau, est de son cru, à lui tout seul, et il n’est pas allé le chercher ailleurs que dans son propre cœur ; le réalisme naît de la sympathie (3).
(1) Extraits de la traduction de 1846.
(2) Poésies complètes de Hebel, Berne, J. Dalp. ; Paris, Bonani et Droz : publiées par Ed. Mathey, Berne, 1858.
(3) Barbey d’Aurevilly donne à ce propos cette comparaison » : Il traduit la réalité avec une vigueur inouïe et un sentiment qui est à cette réalité ce qu’aux objets est le soleil ». Les Œuvres et les Hommes, t. XII, p. 119 (littérature étrangère, Paris, Lemerre, 1890).