EN OA NES
comme celles de Hebel nous représentent la vie du paysan badois (1) » Mois de Mai, Dans les bois, La Foire, Le Cochon, Le Marchand de paniers, Le Dimanche matin, etc. sont traités à la façon du poète badoiïs : Le Dimanche malin, La Forge, La Femme du marché, Le Compagnon menuisier, La Chanson du cochon, etc... Buchon a même une certaine parenté avec le poète de Carlsruhe ; il a quelquefois comme lui l'intelligence des symboles et on le voit dans les pièces où il parle en son propre nom, dans son charmant poème Les Foins par exemple :
« Doux poète, venez ; venez, soigneuse abeille, Venez tous deux remplir encor votre corbeille ; Venez tous deux jeter votre dernier coup d’œil Sur ces prés qui, demain, seront peut-être en deuil. »
Mais « d'habitude il semble borner son ambition à être le copiste fidèle de la nature, il ne va pas au delà de ce qu'il voit, il peint pour peindre, et ceci le rapprocherait des poètes de l’ancienne école descriptive, si son procédé n’était pas diamétralement opposé et s’il n’évitait pas la périphrase avec autant de soin que ceux-ci la recherchaïent. Buchon, au contraire, appelle un chat un chat, une chèvre une chèvre, et même, le dirai-je ? un cochon un cochon... Oui, un cochon ! tout simplement et tout crûment, comme dans Homère, comme à Salins, comme partout... Ce n’est plus Dom Pourceau, comme dans La Fontaine, hélas! la pauvre bête a perdu tous ses titres (2). » Voilà le réalisme dans tout son scandale. Le voilà après son passage au jardin de la poésie de Hebel. Comme Buchon supprime encore tout ce qui dans Hebel est prédication morale et
(1) F. Bover, Préface aux Poésies complètes de Hebel, op. cit. (2) Ibid.
philosophie, « Buchon est plus réaliste encore que Hebel lui-même (1) ».
Dans les poésies de Hebel et dans celles de Buchon, le réalisme est encore caché sous le manteau de la poésie. Nous avons vu que Champfleury s’en plaignait et qu’il y
trouvait un « défaut du réalisme de Buchon ». Mais bientôt il pourra le voir se dégager des contraintes du vers. C’est en effet en 1853 que Buchon publie une traduction d’un romancier étranger, les Scènes villageoises d'Auerbach. Cette traduction des Scènes villageoises d’Auerbach est la première en date et comprend six nouvelles. Ce sont Tolpaisch, La Pipe, Geneviève, Toinette, le Buchmayer et Les frères ennemis (2). En 1854, Buchon ajoute encore Florian el Grescence, Le Maître d’école et Les Repris de Justice (3).
Ces nouvelles appartiennent à un genre nouveau. Auerbach y conte de vraies, mais simples histoires de paysans, situées dans le cadre pittoresque d’un village de la Forêt- Noire. Il cherche ses inspirations dans le spectacle des mœurs populaires, de la vie des paysans, et s'efforce de reproduire dans sa rude simplicité ce monde si étrangement défiguré par les pastorales du xvrrre siècle (4). « Ce qui fait le mérite des récits d’Auerbach, c’est d’être une
peinture fidèle des conditions populaires (5). » Il peint l'habitant du pauvre village perdu dans la Forêt-Noire :
4) Zbid.
ë Les six premières nouvelles sont parues en un volume chez J. Cherbuliez, Paris, en 1853, sous le titre de Scènes villageoises de la Forét-Noire.
(3) Deux volumes, Cherbuliez, Paris, 1854.
(4) Ch. Mazape, Berthold Auerbach, Scènes de la Forêt-Noire. Revue des Deux Mondes, 1853, t. III, p. 838.
(5) Tbid., p. 838,
le bûcheron, le laboureur, le maître d'école, le malheureux qui émigre et qui, dans sa patrie nouvelle, songe au lieu natal. Toutes ces physionomies sont vraies, à commencer par ce brave Tolpatsch, timide et lourd, amoureux silencieux, et son rival, l’ancien soldat, qui a appris dans la ville des manières élégantes et qui éblouit maintenant de son élégance faraude les filles du village.
Dans les Scènes de la Forét-Noire, on ne trouve plus la bonhomie de Hebel. C’est qu'Auerbach choisit ses modèles. Pas plus que Hebel, il n’hésite devant des détails crus, mais ces détails sont là pour atteindre un but, un effet prémédité. De même on ne trouve plus chez lui la même prédication morale. Celle d’Auerbach est rude et consiste à nous montrer, d’une part, la naïveté, la franchise rustique et d'autre part, la corruption des civilisés, des bourgeois. Mais ce qui nous intéresse ici, dans ses Scènes villageoises, c’est le réalisme, « la peinture fidèle des conditions populaires ». C’est aussi le seul point qui attire Champfleury. Il en tire aussitôt un argument en faveur du réalisme : «Ces deux Allemands (Hebel et Auerbach) exerceront, sans nul doute, une grande influence sur la nouvelle école littéraire », dit-il dans Le Messager de l’Assemblée nationale, le 1°7 mars 1851. Il y compare aussi Balzac, G. Sand et Auerbach, et il donne sa préférence, pour la peinture des paysans, au romancier de la Forêt-Noire : « Il est simple, cru et net ; ses drames sont les drames du village ; ses personnages sont des portraits... »
. SAR NC Plus importante encore est l'influence d’un contemporain de Max Buchon, le Suisse Albert Bitzius, connu sous
le pseudonyme de Jérémias Gotthelf. C’est encore l’infatigable Buchon qui le révéla au public français.
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Réfugié à Berne, Buchon, s’initiait aux mystères du dialecte bernois. Une dame qui s'était éprise de lui (1), l'y aida et c’est ainsi que Buchon traduisit une bonne partie des œuvres de Gotthelf, écrites en dialecte bernois. La première traduction de Buchon date de 1852. Elle comprend le premier volume de Gotthelf, de ses Scènes de la vie villageoise en Suisse, volume qui renferme le Joggeli. Buchon publia cette première traduction dans L'Émulation de Fribourg où Daguet la faisait précéder, en manière d'introduction, d’un aperçu sur la littérature populaire et paysanne de la Suisse. Il publia ensuite en 1854 en volume les Nouvelles bernoises (2), Le Miroir des paysans (Ulrich le valet, Ulrich le fermier) (3), La Fromagerie (4) ; en 1857, Les Joies et les Souffrances d'un maitre d’école (5).
Enfin, il publia encore Anne-Babi (6) et L’Ame et l’Argent (7).
Il semble d’après ces dates, que Gotthelf n’ait pas eu une influence prépondérante sur la formation de la théorie réaliste. Cependant, nous avons déjà vu, en parlant de Champfleury, que ce dernier fut initié aux œuvres de Gotthelf dès 1853, à l’époque où il rendit visite à Buchon à Berne.
Gotthelf se rattache, comme Hebel et Auberach, à la littérature populaire. Il est pasteur comme Hebel, un pas-
(1) Cf. H. Perrocnon, Musée Neuchâtelois, op. cit., p. 207.
(2) J. Caersuuiez, Paris; J. Dalp, Berne, 1854.
(3) Zbid.
(4) Bruxelles, Méline-Cans et Cie, 1857, 2 volumes.
(5) Ch. Leidecker, Neuchâtel ; J. Cherbuliez, Paris et Genève, 1859, 2 volumes.
(6) Marchand et Cie, Fribourg (Suisse) ; un premier volume parut en 1860, le second en 1861.
(7) A. Lacroix et Cie, Bruxelles, Leipzig, Livourne, 1869.