‹ Max Buchon et son œuvreChapitre 31 sur 41 · DER: CR · texte numérisé non relu

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teur aux accents prophétiques. Avec « sa lenteur féconde ‘et son abondance », avec «ses familles attachées au domaine, ses fermes larges et riches et son âme patriarcale (1) », Gotthelf est pour le paysan bernois, la nature même. Ses romans naissent, jaillissent et vivent. L'auteur, dit-il lui-même, n’a qu’à se taire quand le génie des lieux et son propre démon ont cessé de le harceler. Ainsi il est un artiste qui paraît ne relever que de lui-même. Il a créé un genre ou du moins une forme qui lui est propre. « Il sait, 1l voit, il sent les choses de la campagne avec une franchise énergique, avec une sympathie pénétrante, et il a pour les reproduire des procédés et des couleurs d’une singulière originalité (2). » Il appartient à l’école de Hebel par la sincérité, par la candeur de son dévouement aux classes populaires ; mais comme « romancier, il n’a pas de modèle et ne relève d'aucune école (3) ». Nous trouvons toujours dans ses œuvres une vigoureuse reproduction de la nature. Ses scènes d'intérieur elles-mêmes sont décrites avec «un admirable sentiment de la réalité (4) ». Il est plus réaliste encore que Hebel et Auerbach. Il n'hésite pas devant les détails les plus crus. À tout moment et dans tous ses livres, nous rencontrons des traits de ce genre : Le ruisseau du village s’empare en passant du purin de tous les fumiers, ce qui fait que les gens du bas du village prennent d'habitude un café beaucoup plus fort en couleur et en saveur que celui des habitants du haut du village (5)...

(1) CF. dans Littérateurs de la Suisse (Édition du Sagittaire, Paris, 1938) le chapitre sur la Suisse allemande de Jean Moser, p. 55 et suivantes.

(2) Sainr-RENÉ TarcranDier, Revue des Deux Mondes, t. XI, p. 495.

(3) Tbid., p. 495.

(4) Zbid., p. 496. \

(5) Extrait du volume, les Alpenrosen (1854), qui renferme une petite nouvelle intitulée La Visite. Passage cité par Max Buchon dans ses Causeries littéraires, Émulation de Fribourg, 1854.

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Souvent son réalisme est outrancier et aucun écrivain n’a poussé plus loin la reproduction intégrale de la vie. Ce réalisme apparaît dans la description : dans Ulrich le valet, la grande conversation qui décide son héros à changer de vie, a lieu dans l’étable, auprès d’une vache en train de mettre bas. Il apparaît dans les caractères : tel celui de ce même héros qui hésite entre l'influence de son maître; dont il se défie, tout en l’approuvant, et celle de ses compagnons de cabaret.

Il apparaît dans l'intrigue même, comme dans cette histoire d’un marchand de balais qui sait accaparer toute la clientèle bernoise.

Il apparaît enfin dans la composition et dans la forme par l’absence totale d’art ou, pour mieux dire, de procédés et de souvenirs littéraires. Gotthelf ne connaît aucun souci de l’unité de composition, de forme de construction, de style. À tout moment, il s’écarte du sujet, ajoute des réflexions philosophiques ou des appréciations sur la conduite de ses héros. Souvent il insiste sur des événements accessoires ; tandis qu'Auerbach les groupait, Gotthelf ne fait pas de distinction entre eux. Ainsi ses romans et ses nouvelles sont des récits parlés. Cependant, c’est toujours à la faveur d’un but moral que Gotthelf fait accepter ce bavardage, de même que le réalisme outrancier. S'il nous montre dans tous les détails « Dürsli, le buveur d’eaude-vie », c’est pour en tirer une leçon.

Ce qui intéresse Max Buchon dans l’œuvre de Gotthelf, c’est toujours le réalisme et cette littérature proche du peuple. Il conseille aux réalistes à venir ce réalisme et cette littérature populaire d’un Gotthelf : « Nous sommes aujourd’hui dans une situation littéraire, dit-il, qui a bien des analogies avec celles où se trouvaient nos pères au

commencement du siècle. L'influence des littératures étrangères fut alors considérable et salutaire par un certain côté. Pourquoi n’en serait-il pas de même aujourd’hui (1) ? »

En résumé, nous croyons avoir montré les nouvelles tendances qui se sont fait jour dans les œuvres d’un Hebel, d’un Auerbach, d’un Gotthelf et, en conséquence, grâce aux traductions de Buchon, dans la littérature française elle-même. Le caractère essentiel de toutes ces œuvres est preéisément le réalisme. C’est à travers Hebel, Auerbach et Gotthelf qu'apparaissent pour la première fois le réalisme villageois et une littérature proche du peuple. Ce qui fait la puissance de toutes ces œuvres, et en particulier des romans et des nouvelles de Gotthelf, c’est précisément ce réalisme. Mais rien de plus différent que ce réalisme germanique de ce que la France entend par ce mot de réalisme. Ce qui en fait pour nous le charme, n’est bien souvent pour le Français que mauvais goût. Il ÿy a une façon de sentir toute germanique, insupportable même aux Français qui ne sont point, d’ailleurs, restés fermés à ces œuvres étrangères, façon de sentir qui se traduit parfois par une abondance de comparaisons disparates ou par des rapprochements qui offensent ce qu’on appelle le bon goût. Champfleury même s’en plaignait et ne goûtait qu'à demi ce Gotthelf que Buchon lui révélait : « M. Bitzius ne sera jamais lu en France, déclare-t-il, sauf dans les librairies protestantes de la rue Basse-du-Rempart. Il peut se trouver parfois dans les livres de M. Bitzius des détails heureux, mais quelle lourdeur de composition, quel bavardage et quel patois (2)! » Mais au contraire,

(1) Préface de sa traduction des Nouvelles Bernoises, op. cit. (2) Cf. Émile Bouvier, op. cit., p. 207.

Buchon voudrait imposer au goût français ce sain réalisme « en gros sabots ». Au vin français, « babillard, aimable et caressant », il s’efforça de mêler ce vin allemand dont Ludwig Boerne disait : «Ce n’est pas un plaisir que d’en boire, mais on est heureux après l'avoir bu (1) ». Bref, c’est le caractère populaire, villageois et réaliste qu’il s’efforça d'imposer à la littérature. « Quand un portrait de famille est un chef-d'œuvre, dit-il encore, l’immortalité lui est acquise, et plus il vieillit, plus les connaisseurs en font cas. Il en est de même de la poésie, quand elle s’identifie si étroitement aux lieux où elle est née, qu’on ne peut plus l’en séparer. Telle a été la bonne fortune de Hebel (2) », et, ajouterons-nous, d’Auerbach et Gotthelf. Buchon aimait ces auteurs et il les aimait par réaction contre le faux genre bucolique et par recherche sincère du vrai et du vécu. Il se met à l’école de ces auteurs pour montrer dans ses propres œuvres la naïveté et la franchise rustique de ses paysans comtois, en un mot, les mœurs franc-comtoises dans leur réalité.

C’est aux poètes étrangers encore que ce même Buchon demandait le secret de son art, quand il traduisait les contes populaires des frères Grimm (3), ou qu’il admirait les farces de Sébastian Sailer qui savait, en plein xvrire siècle, travestir le Père éternel, les Anges, Adam et Eve, Lucifer,

Hérode, les Rois Mages, en gros paysans de Souabe (4); ou encore, qu’il s’éprenait de tous ces recueils de chants

populaires allemands d’un Herder, d’un Brentano et

(1) Cf. l'étude de Buchon sur les Chants populaires, Revue littéraire de la Franche-Comté, 1863, t. I, p. 24.

(2) Œuvres choisies, op. cit., t. I, avant-propos, p. 3.

(3) Contes populaires de l’ Allemagne, recueillis par les frères Grimm, Paris, s. d.

(4) Cf. Œuvres choisies, op. cit., t. LIL, l’introduction aux Chants populaires, pp. 16-19.

Armin, d’un Uhland, recueils qui lui prouvaient dans quelle intimité intellectuelle avec le peuple vivent les grands écrivains allemands (1).

L'Alsace aussi (bien que la Suisse et l'Allemagne ellemême y eussent suffi), ouvrit à notre Franc-Comtois l’accès du monde germanique. Cette province d’ailleurs, n’est restée, à aucune époque, en dehors du mouvement des lettres allemandes. Qu'il nous suffise de citer Alfred de Weissemburg qui attache son nom au plus ancien poème allemand connu, ce Gottfried de Strasbourg dont le nom brille au xir1e siècle, Sébastian Brand avec ses satires et ses allégories frondeuses, Thomas Murner, le grand adversaire de la Réforme, Tauler, le poète mystique.

Au xixe siècle, Georges Daniel, Arnold et Ehrenfried Stœber sont les représentants les plus connus de la poésie germanique en Alsace. Ils ont écrit leurs œuvres dans le dialecte strasbourgeois.

Auguste Stæber (2), fils de Ehrenfried Stæber, continua l’œuvre de son père et on le signalait comme le plus actif de ces écrivains qui s’efforçaient d’entretenir et de développer en Alsace l’esprit allemand. On a de lui une histoire de la littérature allemande et de nombreux travaux sur les traditions et les légendes de l’Alsace (3).

Curieux de tout ce qui est populaire, Buchon n’ignorait pas l’activité de Stœber. Il étudiait volontiers dans son « beau livre », comme il dit lui-même, livre où Stæber

(1) C£. son étude sur les Chants populaires, Revue littéraire de la Franche- Comité, t. I, 1863, p. 23.

(2) Né en 1808 à Strasbourg, Stœber était professeur au collège de Mulhouse, à partir de 1841.

(3) I publia encore de 1843 à 1848 les Feuilles Alsaciennes du nouvel an, recueil de poésie et de prose allemande, et qui étaient une tribune spécialement ouverte aux écrivains allemands de l'Alsace (Cf. N. Martin, Poètes contemporains en Allemagne, Paris, Poulet-Malassis, 1860).

«a porté au chiffre de quatre cents les échantillons de dialectes, proverbes, dictons, chansonnettes populaires, recueillies par lui dans sa province (1) ». Pour connaître ces dialectes et la vie de cette vieille province rhénane, Buchon s’adressait volontiers à un autre Alsacien encore, Charles Berdellé, garde général à Rioz. Comme Buchon, Berdellé était toujours à l'affût des scènes populaires. « Dans une récente tournée à Vesoul, dit Buchon, j'ai pu constater qu’on s’y préoccupe fort peu de chansons populaires. Toutefois, mon appel a été entendu à Rioz, mais par un Alsacien, M. Berdellé, qui m’a envoyé plusieurs morceaux recueillis par lui (2)... » Dans ses propres recherches, souvent Buchon se réfère à lui, et, lorsque Sainte-Beuve voulait rabattre un peu son enthousiasme pour les dialectes (3), il lui répondait par des propos que lui tenait Berdellé.

Dans son article sur les Chants populaires il dit : « Pour apprendre le grec à un collégien, m’écrit avec beaucoup de justesse M. Berdellé, on lui fait étudier tous les dialectes de cet idiome, le dorien, l’ionien, l’éolien, etc... Pourquoi, quand il s’agit du français, professe-t-on, au contraire, un si souverain mépris pour nos dialectes, en les traitant de français corrompu, ce qui prouve qu’on a, sur leur essence et leur origine, les idées les plus fausses, et tendrait à faire supposer que, dans le principe, on parlait dans tout le pays la langue de Corneille et de Racine, de laquelle on ne serait arrivé au patois que par dégradations succes-

(1) Cf. son étude sur les Chants populaires, Revue littéraire de la Franche- Comté, t. I, 1864, pp. 30, 31, 56.

(2) Zbid., p. 32.

(3) Le patois, « c’est une langue qui a eu des malheurs », lui faisait entendre Sainte-Beuve (Cf. Revue littéraire, t. I., 1864, p. 17, et les Nouveaux Lundis de Sainte-Beuve, t. X : De la poésie en 1865 (3 juillet 1865).

sives ; ce qui est précisément le contrepied de la vérité (1).» Ou bien plus loin encore : « Si Luther, me dit Berdellé, avait traduit la Bible en dialecte alsacien, ce dialecte fût devenu aussi bien que le saxon la langue officielle de l’Allemagne (2)... »

Ce qui intéresse Buchon, nous venons de le constater, c’est toujours cette littérature, cette langue qui émane du peuple. L'Alsace ne pouvait qu’affermir Buchon dans ses conceptions. D'ailleurs, n’est-ce pas en Alsace qu'Erckmann et Chatrian s’inspiraient aussi de la simple vie quotidienne de leurs villages ? Par de nombreuses affinités de caractère et de tempérament et aussi par le fait du voisinage, l’AIsace et la Franche-Comté puisaient aux mêmes sources et, c’est Buchon qui prenait à tâche de jouer le rôle d’intermédiaire entre ces deux vieilles provinces.

(1) Revue littéraire de la Franche-Comté, t. I, JOHN 17 (2) Zbid., p. 21.

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