‹ Max Buchon et son œuvreChapitre 32 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Activité politique de Buchon pendant la révolution de 1848

€ Il y à peu de caractère politique, littéraire et privé, dit Charles Baille, qui s'explique plus clairement que celui de Buchon par les influences du sang, de l’éducation, de la race et du sol (1). » Buchon, en effet, est de cette terre que Fouché, sous Louis XVIII, avait appelée une terre républicaine. À peine quitté le collège, Buchon avait déjà intention de se consacrer au journalisme en province. En 1843, l’année même où furent publiées ses Poésies, il ne se donne déjà plus tout entier à la poésie et se préoccupe de la politique. Nous avons vu plus haut qu'il s’est épris des idées fouriéristes et qu'il a collaboré à cette époque à la Démocratie pacifique de Considérant. Cependant à cette date, Buchon n’avait pas encore ses idées bien définies. Ses articles étaient écrits sous le coup des préoccupations et des influences du temps, et ils décèlent l’enthousiasme d’un néophyte. Il se fait l’interprète d’un pacifisme internationaliste : « Quand je pense, écrit-il, en 1841, à Daguet, que grâce aux arrangements de notre absurde civilisation, rien n'empêche que nous ne nous rencontrions les deux à faire le coup de fusil l’un contre l’autre sur la frontière, tu conviendras que le patriotisme exclusif est une chose assez bête, et qu'il est temps qu’on fasse justice

(1) Le Doubs, 18 décembre 1869.

de ce qui fait qu’on aime où qu’on haït officiellement tel ou tel individu parce que Dieu l’a fait naître à tant de mètres à gauche ou à droite de cet absurde morceau de pierre qu’on appelle frontière. »

Ses voyages en Suisse et en Allemagne l’ont confirmé encore dans cette conception. « Pour devenir bons voisins, dit-il en 1845, les gens les mieux doués ont besoin de se connaître, et voilà précisément, vis-à-vis de l'Allemagne, la condition de voisinage que nous avons le plus négligée jusqu’à ce jour... Par-dessus les larges eaux (du Rhin) vienne le bon génie de la France échanger avec celui de l’Allemagne le saint rameau de la nouvelle Alliance et la cause de l’humanité tout entière sera gagnée pour jamais (1). » En 1869 encore, lorsqu'il publia sa traduction de Tannhäuser de Heine (2), il dit : « Au point de vue politique, les poésies étrangères ont cet avantage de faire directement connaître au dehors les sentiments intimes d’un peuple, ce qui est la première condition pour que les nations entre elles s’apprécient plus sainement (3). » Cependant Buchon n’était pas toujours porté à l’enthousiasme pour tout ce qui était allemand. Il savait distinguer les vrais sentiments du peuple de ceux du gouvernement. De même que pour Heine, la bête noire de Buchon était la Prusse, cette monarchie « artificielle et machiavélique ». « La Prusse ne tient qu’à la domination militaire, dit-il en parlant de Tannhäuser, tandis que le vrai peuple allemand, celui du midi, ne rêve que liberté tran-

(1) Préface aux Poésies allemandes, Max Buchon, Salins, septembre 1845. Imprimerie de Mareschal.

(2) Tannhäuser est une simple légende nationale, dont, plus tard, Richard Wagner a fait son fameux opéra.

(3) Le Doubs, 18 septembre 1869.

quille et bonhomique. Si jamais l'Allemagne du Sud se laisse absorber par la Prusse, ce ne sera qu’en haine de la France impériale, dont, effectivement, elle n’eut jamais à se féliciter. Que la France impériale devienne un gouvernement de liberté, et l'Allemagne du Sud sera avec nous contre la Prusse. Voilà ce qui rend si important tout essai de faire connaître parmi nous les vrais sentiments intimes de l’Allemagne (1). »

Buchon était, à cette époque, tout pénétré de la nouvelle religion de Fourier, dont il faut chercher l’origine dans la philosophie positive d'Auguste Comte et qui se résume dans les mots, savoir pour prévoir el pouvoir. Si l’on se reporte à la préface des Poésies allemandes, on verra cette influence d’une manière encore plus claire. Buchon y dit : « Expérience et jeunesse, voilà les deux pensées réputées si contradictoires, que présentent à nos yeux les deux grands noms : France et Allemagne ! Qui dit jeunesse, dit vouloir, qui dit expérience, dit savoir : accolez maintenant ces deux mots, vouloir et savoir, et ils signifieront infailliblement pouvoir ! L’omnipotence des choses de ce monde est donc bien clairement contenue en germe dans cette combinaison de mots si simples... »

Cependant, de même encore que Victor Considérant, qui suppliait Louis-Philippe de réaliser l’utopie fouriériste, Buchon demeura royaliste jusqu’à l’aurore de 1847. Son recueil de 1843 contient encore une touchante épitre adressée « à Madame la Duchesse d'Orléans », après la mort du fils aîné de Louis-Philippe,

« Ce nom, objet sacré d’amour et de respect, Ce nom, le noble nom du prince de Juillet (2).»

(1) Zbid. i (2) Cf. ses Essais poétiques, op. cit., pièce VIIT, Le Feu d'artifice.

Cependant la doctrine du Bisontin Fourier, popularisée par Considérant, contribua à décider son orientation politique. Il abandonne les royalistes, devient successivement libéral et républicain et accueille avec enthousiasme la révolution de Février. A cette date Buchon nous semble désormais fixé dans ses idées politiques. Et de même, dans les traits physiques et moraux que nous décriront de ses amis (1) : d’une taille moyenne, gros, sans être replet, les yeux et les cheveux bruns, le front large et haut, le teint coloré, mais sans éclat, le nez dévié d’un côté du visage, la bouche ferme, encadrée d’une petite moustache en brosse, une ride profonde à la joue gauche descendant de l'œil au menton, soulignant cette expression d’énergie et de résolution qui fait penser à son père, le capitaine d'infanterie ; quelque chose de rustique dans la démarche, peu causeur, fermé en apparence, complaisant pourtant et le cœur largement ouvert pour ses amis. Charles Baille nous le montre plein de droiture et de dévouement affectueux, dans l'intimité, doux, conciliant, d’un regard et d’un ton de voix caressant. « Il était impossible, dit-il, de le rencontrer et de causer avec lui sans voir dans cet homme le meilleur enfant du monde et sans s’attacher profondément à lui (2). » Ne

De son côté, le sculpteur Max Claudet nous le montre assis dans son atelier, sans prononcer beaucoup de mots, les mains sur sa canne et le menton sur ses mains, ou encore passant la main sur ses moustaches ; ou bien, dans ses

(1) Charles Taurier, Notice sur Max Buchon, op. cit.

Champfleury, préface aux Œuvres choisies, op. cit., p. VII.

Charles Toubin, Les Gaudes, Ce que J'ai vu, 16 janvier, 187 février 1893,

Max Crauper, Le Télégraphe, 2 septembre 1878 (cf. Léon GERMain, op. cit, p. 8).

(2) Le Doubs, 18 décembre 1869.

bons jours, tirant de sa poche son prochain article ou le dernier livre de Proudhon (1).

Lorsque la révolution éclata et lorsqu'on annonça à Buchon que la République était proclamée : « Eh! bien, s’écria-t-il, on la défendra », et quelque temps après il présenta le premier numéro de sa Démocralie Salinoise. Charles Magnin ne pouvait que le féliciter. Depuis longtemps déjà il l'avait encouragé et lui avait donné des conseils pratiques : « Quant à moi qui souhaite si ardemment tout ce qui peut augmenter dans Salins la circulation vitale, lui écrit-il, je fais des vœux bien vifs pour que votre journal subsiste et prospère... Les conseils d’arrondissements, les conseils municipaux devraient être surveillés par une presse éclairée et bienveillante, sévère au besoin. Il n’y a pas de petites questions ; toute question d'économie publique, rurale ou judiciaire est grave, si peu étendue que soit la circonscription (2)...

Dès le premier numéro, la Démocratie Salinoise donna son adhésion à la République. En présentant le journal le 11 juin 1848, Buchon s’exprimait ainsi : « Nous appellerons notre journal la Démocratie parce que ce mot nous semble résumer en lui tout ce qu’il reste aujourd’hui par le monde de grand, de sain, de vital, de possible. » Dans les numéros suivants, il revient souvent sur ce mot de Démocratie qui devient pour lui l'expression générale des principes de

(1) Plus tard, Courbet fera un grand portrait de son ami Buchon (hauteur : 1 m. 45, largeur : 1 m. 20). Il le représentera presque de face, légèrement tourné vers la droite, debout. Le portrait, «une œuvre des plus remarquables, d’une harmonie sourde », est actuellement au Musée de Vevey. (Suisse), auquel il a été donné, en 1896, par un certain M. Baer- Monnet. Le portrait a été retrouvé en 1882 ou 1883, chez un marchand de bric-à-brac à Paris. (Cf. La Gazette des Beaux-Arts, 1922, 1€ semestre, D. Baud-Bovy, Un portrait de M. Buchon par Courbet.)

(2) Lettre déjà citée.

liberté et d'égalité, des nobles sentiments de justice sociale, de fraternité des peuples. Il aborde tout spécialement la question de l'instruction primaire : « L’école primaire est l’école de tous ; elle a pour mission de faire de tous de bons citoyens. Pas de restriction. Est-ce qu’on voudrait faire revivre en pareille matière l’ancienne maxime : «Beaucoup d’appelés, peu d’élus ? Non, en vérité, tout cela est passé de mode... Il est temps que tous soient appelés et que tous soient élus. » Il soutient surtout le principe de l'instruction primaire gratuite et obligatoire. Il prévoit des cours d'instruction pour les adultes et propose la création de bibliothèques publiques, « instruments précieux » pour l’éducation dans le sens démocratique. Ces théories, criginairement et essentiellement, sont celles de Fourier (1) et Buchon en est avant tout le propagateur. Il montre dans son journal également les applications possibles de sa doctrine à l’économie. Il maintient surtout les idées contemporaines, mais sans négliger de marquer son caractère propre. Dans tous ses articles il sait toujours bon gré à ses paysans comtois et à leur travail personnel. Souvent, ses articles sont écrits sur un ton de polémique et plus d’une fois, il part en guerre contre l'autorité d’État. « Que tous les archanges du Dieu des armées embouchent la trompette des batailles, et que les destinées s’accomplssent au plus vite », écrit-il dans la Démorcatie Jurassienne, le 9 juin 1849. « Il est mort et bien mort, le principe d'autorité qui seul faisait votre science et votre force. » Ces idées le faisaient considérer comme anarchiste.

Au cours de l’année 1849, Buchon comprit-il que la Démocratie était en péril et que la situation réclamait l’éner-

(AIUCE F. ArmanD et R. MauBLanc, Fourier, collection Socialisme et Culture, Éditions sociales internationales, Paris, 1937.

gique concours des citoyens soucieux des intérêts du pays et acquis aux idées républicaines ? C’est vraisemblable, car il donna son concours sans marchander. Il lutta pour la République et pour la Démocratie. Après l'élection de Louis-Bonaparte à la présidence de la République, il se déclara prêt à marcher contre lui. Il n’attendit pas, pour sonner le rappel, que M. Thiers eût dit, la veille du Deux- Décembre : « L'Empire est fait. » Dans son journal, dans ceux de Proudhon et de Considérant, il annonçait déjà avec une sorte de prescience la fin tragique du gouvernement «républicain » et le règne du nouveau César. Déjà il pouvait dire : « Prédire, c’est se souvenir. »

A cette époque, l’anti-jésuitisme de Buchon fut également de la partie. Il en voulait surtout à l'aristocratie et au clergé et 1l les attaque d’un ton ironique comme dans sa Confidence où il signe encore « Max Buchon, ex-élève de Fribourg ». Ces vers, que nous croyons inédits, révèlent bien son état d'esprit de ce moment :

« Adolphe, mon ami, comme l’on vous mitraille ! La congrégation n’entend pas qu’on la raille, Vous avez certes, pu vous en apercevoir,

Aussi bien deviez-vous dès longtemps le savoir.

Il fallait la candeur de votre âme ingénue

Pour croire qu'ils viendraient tous, la poitrine nue, Ramasser le défi, que vous aviez jeté,

Vous, cent millionième, à leur caducité.

Braves gens que l’odeur des parchemins entête Et qui ne peuvent pas se mettre dans la tête Que Janus représente espoir et souvenir

Et que leur passé mort n’est que notre avenir.

Aussi, quand vous verrez surgir la noire bande

De ces petits corbeaux couvés en contrebande, Dites-vous, en rêvant au murmure de l’eau :

« Ils seraient pourtant morts de faim sans Waterloo ! »

Ainsi, en tenant compte de sa propagande polémique et. de la situation de l’époque, ne faut-il pas trop s’étonner que le journal ait été saisi et son rédacteur poursuivi pour « excitation à la haine des citoyens entre eux et au régime du gouvernement ». Buchon fut aussitôt arrêté et on a pu voir, dans la traversée d’un village entre Lons-le-Saunier et Besançon, le poète salinois assis sur une voiture, la chaîne au cou, au milieu des malfaiteurs et des filles soumises. Cependant le Jury fit justice de ces accusations et il fut acquitté. A sa sortie de prison, Buchon trouvant la réaction triomphante, et découragé moins par ses épreuves que par l'inutilité de la lutte, renonça à la politique active pour reprendre ses études littéraires. Il ne collabora plus que par quelques contes à son journal qui, étendant son influence, était devenu la Démocratie Jurassienne peu avant son arrestation. Depuis deux ans, il vivait ainsi dans la retraite, quand tout à coup il apprit par quelques réjouis sances qu’on célébrait l’anniversaire de la bataille d’Austerlitz. Il ne conçut d’abord aucune inquiétude, mais il avait joué en 1848 un rôle trop marqué. Un deuxième mandat d’arrêt fut lancé contre lui, au lendemain du coup d’État de 1851, pour délit de presse et Buchon fut obligé de se cacher « au fond de sa cuisine, derrière un panneau dont. l’ouverture était masquée par un buffet ». Quand on eut fouillé sa maison de la cave au grenier et partout où sa présence pouvait être soupconnée, la force armée dut se retirer. Ce fut alors que Buchon put s'évader pour gagner la Suisse. Son Gouffre-Gourmand s’inspirera sans doute de cette fuite, dans la description des deux amants qui s’évadent à Neuchâtel, puis à Berne et qui éprouvent le même «serrement de cœur » qu'a éprouvé sans doute Max Buchon lui-même. Il passa d’abord trois mois chez Daguet à Fri-

bourg. Puis, craignant que la présence d’un proscrit ne pût. nuire à la position officielle de son ami (1), il se rendit à Berne où il passa son exil dans une petite maison forestière. Il a raconté lui-même comment le soir il montait sur une colline où il fondait en larmes à l'aspect lointain des monts du Jura qu’il aurait voulu traverser, et comment il avait la nostalgie de son pays natal dont il aimait tout :

« les bois, les champs, les nids dans les pommiers, Les foins, les blés, les bœufs, les poules, les fumiers Les vieillards blancs, les enfants roses (2).

Pour s'évader de cet ennui, il composa sa brochure sur le réalisme, défense des idées de Courbet, de Champfleury et aussi de Proudhon. Il traduisait des œuvres de Gotthelf. Il y écrivait son chef-d'œuvre, le Matachin. Souvent, il se rendait à Fribourg ou dans la capitale suisse. C’est aux courses de Buchon à travers l’Oberland bernois et les vallées de la Gruyère et de l’Emmenthal que l’on doit son livre des Fromageries franc-comloises comparées à celles de la Gruyère et de l’Emmenthal (3).

Buchon aimait la terre hospitalière de la Suisse et la Suisse l’aimait également. Par reconnaissance, le poète exilé travaillait à rendre populaire en France la littérature des cantons allemands. Il avait glorifié dans sa prose, chanté dans ses vers les lacs, les vallées, les montagnes de cette région pittoresque, et la liberté de ses habitants. Quand plus tard Buchon évoque la Suisse dans son œuvre ou dans ses lettres, il s'arrête le plus souvent au thème

(1), Alexandre Daguet dirigeait à cette époque le collège, laïcisé depuis quelque:temps et converti en École cantonale.

(2) Poésies franc-comtoises, Marion, Besançon, 1868, la pièce Flux et Reflux, p. 41.

(3) Salins, Billet, 1869.

de la grande nature et de la liberté dont Tell est le symbole. Les monts indépendants, la patrie sur les monts, ces vieilles pensées suisses sont devenues pour l'exilé plus vraies que jamais. De plus, il trouvait en Suisse de

fervents admirateurs et des amis. Ces voyages, son exil et ses relations ont fortifié encore son helvétisme né des

circonstances rappelées plus haut. L'histoire de ces contacts et de leurs résultats nous mettront même en présence d’un Buchon helvétien. Comme nous l’avons déjà vu, cet helvétisme s’est glissé dans ses œuvres sous forme de récits, de descriptions, de jugements et d’apercus. Toujours ses thèmes helvétiques appellent ceux de la liberté politique et des vertus primitives.

Buchon visita pendant ‘son exil également les principales villes de la Suisse et plus tard, marié, il passera même ses vacances aux bains de Schinznach (1). Il parcourt de nouveau les riantes campagnes de Souabe et de la Forêt-Noire. Il avait alors en portefeuille son Hebel complet, Auerbach, Gotthelf et Heine. C’est avec ce précieux bagage que le poète salinois, après une longue proscription, devait rentrer dans son pays, grâcié de son dévouement à la cause du peuple.

Pendant son exil, Buchon, à plusieurs reprises, pressa son ami Courbet d'intervenir en sa faveur auprès du sénateur Tourangin. Cependant, le gouvernement impérial exigeait de lui une soumission rédigée selon une formule déterminée. Mais cette soumission répugnait à la nature indépendante de Buchon. « Ma rentrée en France, disait-il fièrement,

(1) Cf. Lettre d’un certain M. de Fellenberg-Ziegler à Max Buchon, datée de Berne, le 11 août 1869. Mlle Ch. Dufay, fille de Mme veuve Buchon et de M. Dufay, notaire à Salins, a eu l’obligeance de nous communiquer diverses lettres inédites.

Je la réclame comme un droit et non comme une faveur. » Courbet s’efforçait de convaincre son ami de faire une pétition. Buchon la fit, mais se rétracta après. Courbet pressa de nouveau son ami, intransigeant et impatient à la fois : « J'ai vu Arimont qui désirerait être en rapport avec toi, lui écrivit-l, en 1855 (ou 1856) ; il m'avait très fort engagé à lui envoyer ta seconde pétition en se faisant fort, en huit jours, d'obtenir ton élargissement. Je lui avais promis, mais j'ai réfléchi et j'ai pensé que cela pourrait blesser Tourangin et déranger les démarches faites antérieurement... Je lui ai fait part de mon hésitation. Il m’a dit que j'avais eu raison, mais qu'il était toujours là et que si cela ne réussit pas, comme nous avons commencé, il me répète qu'en huit joursil s’en ferait fort. Tu as en ce moment une impatience extraordinaire qui te rend injuste. Il est vrai que tu peux me répondre que c’est parce que tu n’as rien dit pendant quatre ans. On m'’assure de toutes parts que cela met d'ordinaire trois mois. Je vais aller à la préfecture de suite pour savoir si je peux faire hâter cela par M. Prémorin (?). Aussitôt que je saurai quelque chose, -sois sûr que je te l’écrirai ; de ma vie je n’ai été aussi'exact que cela. Quand à la situation, ce n’est pas elle qui fait cela ; ce sont les longueurs extraordinaires des bureaux... ‘Tâche d’être convaincu que je ne mettrai aucune négligence en tout ceci, et en attendant occupe-toi du printemps (1). »

« Je sors de chez M. Tourangin le sénateur pour lui demander ton amnistie », lui écrivit Courbet de nouveau. « Il m’a répondu qu'il serait enchanté de te rendre service. Je lui ai expliqué toutes choses afin de sauvegarder

(1) Cette lettre est inédite de même que les suivantes. M. Pierre Moreau -a eu l’obligeance de nous communiquer la copie de ces lettres.

ton amour-propre. Il a parfaitement compris tout cela,

mais malgré tout ce qu'il est possible de dire et de foire, il faut encore un acte officiel, c’est-à-dire une soumission selon la formule. Il m’a assuré que l’empereur lui-même, ayant été plusieurs fois trompé, à propos de Barbès, Claze, ete., n’accordait lui-même plus rien sans un acte de Pindividu. M. Tourangin m'a dit qu’il trouvait cette hésitation de ta part puérile et que tu étais peu au courant. des machines gouvernementales. Il me dit ensuite : quand je suis arrivé dans le département du Doubs, j'ai déclaré tout d’abord qu'il était permis à chacun de penser ce qu” al voulait, de l’exprimer même, mais dans ce dernier cas on était susceptible de la loi et des peines y attachées. Une fois pris on n’a plus rien à réclamer ; on est dans le cas d’un homme qui veut sauter un ruisseau et qui tombe dedans. Il résulte de tout cela, que tu aies tort ou raison, que la question n’est pas là, elle se résume en deux mots : tu es exilé et, quand on est exilé pour causé politique, pour rentrer dans son pays on déclare qu’on ne s’en occupera plus dans les formules quelconques qui sont consacrées à cet effet ; qu’on en fasse peu, qu’on n’en fasse plus, c'est. complètement insignifiant. L’individu est toujours hors de cela, la France c’est un système, les gouvernements sont. des successions de systèmes dans lesquels l’individu importe peu. Tu expliquerais ton affaire au gouvernement, il te trouverait pur comme la neige, qu’il te répondrait : rem-plissez la formule, nous sommes enchantés de vous tirer d’exil parce qu’un gouvernement qui existe par le fait même qu'il existe, ne peut pas avoir tort. Maintenant. comme question personnelle tu as fait une soumission,

tu en as fait deux. Le coup est fait, tu es obligé d’en faire: maintenant indéfiniment jusqu’à ce que tu fasses la bonne.

Tu es entrecudé, tu as le nom de l'avoir faite, tu n’en as pas le bénéfice. Tu as aggravé ta position, augmenté ta culpabilité, en un mot, tu es le couillon. M. Tourangin attend avec impatience une soumission dans les règles qu'il te faut faire par quelqu'un, car tu n’y entends rien, me l’envoyer ; je lui porterai, il s’en charge. Le moment est des plus favorables; l’impératrice va faire un empereur ; ici tout le monde est en prières et la Bourse hausse. Je te dirai que je joue à la Bourse ; j'ai acheté vingt-cinq Autrichiens ; il faut bien que l’avènement du nouvel empereur me rapporte aussi quelque chose. Tout va bien comme tu peux le voir, à toi ça te rapportera ton élargissement.…. »

= De même que Buchon, la longue durée de cette affaire ennuyait fort Courbet, et quand son ami lui adressait des doléances trop amères : « Figure-toi, mon cher, lui écrivit-il, que je ne suis pas amateur dans cette question, car, quoique en France, nous sommes aussi bien exilés que toi ; aujourd’hui tout ce qui touche à l’art, à la pensée et à l'esprit est exilé (1). » Encore en 1860, Courbet lui adressa des plaintes analogues (2) : « Je disais à Champfleury que cette génération était sacrifiée par le temps qui court, et que l’éducation que nous nous étions faite pendant notre jeunesse, ne pouvait lutter avec ce qui se passe aujourd’hui, mais que malgré cela, il ne pouvait y avoir d'avantage à changer de principes, car préalablement il faudrait changer la nature. La seule spéculation possible est d’attendre patiemment, continuant ce que l’on a fait. »

« Génération sacrifiée » : Ces mots révèlent bien des haines et des rancunes contre le gouvernement. Ils sont

(1) Lettre timbrée de 1856.

(2) Lettre timbrée du 24 février 1860.

significatifs de l’état d’esprit de cette époque. Le réalisme de Buchon, de Courbet n'est-il pas une forme de protestation, de résistance, ou, comme dira Champfleury, « une des têtes de l’hydre » écrasée par l’Empire ? On peut remarquer en effet, qu’à partir de cette époque le style et les idées de Buchon prennent un caractère encore plus décisif et plus définitif.

L’exil de Buchon lui valut l’amitié de Victor Hugo alé également à Guernesey et victime « des folles terreurs d’un peuple se reprenant à croire à l’autocratie et à la force brutale (1) ». En 1864, Hugo lui écrivait : « Continuez de faire ce que vous faites et d’être ce que vous êtes. » Il lui envoyait un exemplaire des Chétiments avec cette dédicace : « À Max Buchon, un confrère et un frère. »

Après cinq ans d’exil, Buchon pouvait rentrer en France en 1856. Il n’abandonnait point ses idées républicaines. Au contraire, l’exil l’a rendu plus provocant et plus sûr de lui. Mais Buchon est devenu aussi plus prudent. Charles Toubin raconte que, comme Courbet et Castagnary attaquaient violemment, devant lui, Napoléon III, il répliqua : « Dites et faites ce que vous voudrez ; pour ma part, je ne tiens pas à retourner en Suisse. » Cependant, il ne semble pas que l'exil lui ait pesé beaucoup. Dans une pièce de vers qu'il composa l’année même de son retour en France, et qu’il a intitulée Flux et Reflux, il dit :

« Quand je vins en exil, voilà quatre ans passés,

Les arbres du chemin, tout neigeux et glacés, Semblaient me faire la grimace ;

On eût dit qu'ils étaient furieux de me voir,

Et, gendarmes aussi, qu'ils allaient se mouvoir

(1) Cnamprreury, préface aux Œuvres choisies de Buchon, op. cit. P. vi.

Pour m’arrêter, en me cernant en masse.

Aujourd’hui je m’en vais, et, le long des chemins Tous les arbres ont l’air de se frotter les mains

Dans leur toilette éblouissante.

Est-ce de mon départ, pour se féliciter ?

Est-ce qu’à revenir ils voudraient m'inviter ?

La question est fort embarrassante.

Quel que fût le passé, quel que fût l’avenir, Parmi les bonnes gens dont j'aimais à bénir

Les bienveillances si courtoises,

Le cœur tranquille et gai, ces vers en sont témoins, Par delà monts et vaux, je n’en tissais pas moins, Tant mal que bien, mes rimes franc-comtoises (1). »

(1) Poésies franc-comtoises, op. cit., p. 41.

Ni f à ni RES Ni an eee à

Pin #e

Page 1