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CHAPITRE VI

L'œuvre de Buchon romancier et poète

L'œuvre essentielle de Max Buchon se rattache à la Franche-Comté. Dès sa jeunesse, nous l’avons déjà constaté, notre poète avait résolu de chanter le pays où il était né. « Enguirlander ma localité, dit-il lui-même, de quelques joyeuses fioritures qui la fassent aimer encore davantage par les indigènes, en attirant sur elle la sympathie des étrangers (1). » Personne, en effet, n’a jamais mieux aimé que lui la Comté, ses montagnes et ses mœurs. Toute son œuvre est consacrée à son pays. Sa prose, ses poésies sont des peintures des bonnes gens, des mœurs et des coutumes de son coin du Jura. Il aime le terre-à-terre. Quand il publia en 1868 ses Poésies franc-comtoises, il ne les fit pas paraître dans une édition parisienne, mais les fit imprimer à Lons-le-Saunier et on lit à la première page : « Dépôt chez tous les libraires de la Franche-Comté. » Aucune publicité Parisienne. Il ne voulait pas écrire pour des académiciens, mais pour le peuple. Il ne voulait pas être compris par les Parisiens, mais par les Comtois. Ainsi il s’est confiné dans la vie tranquille de sa province, non pas pour s’y faire remarquer, mais pour se lier intimement au pays, pour vivre de la vie de ses personnages. De là son amitié, son amour pour le peuple.

Consacrant son œuvre à la Comté et à ses enfants,

{1) Œuvres choisies, op. cit., avant-propos, t. I, p. 3.

Buchon est devenu l'écrivain du peuple et, précisons-le, des humbles, des pauvres, des existences sacrifiées. Il ne: nous présente en effet, ni riches ni puissants de ce monde, mais des paysans, des vignerons, des ouvriers, tels que. ces rouliers qui, à l’auberge, après la « dînée »

«la trogne aussi rouge qu’une pivoine, Pendant que les chevaux finissent leur avoine, Allument leur bouffarde, à l’aide d’un tison... »

Il nous présente le vigneron qui n’a

« ...ni trève, ni repos Que sa serpe, à ses pieds, n’ait jonché de copeaux. »

C’est le chaudronnier ambulant qui

« Au printemps, à l'automne, souffle, taille et forge »,

et le maréchal-ferrant qui

« En tablier de cuir, en sabots, les bras nus, Fait ronfler son soufflet... »

C'est le marchand de paniers qui à les « pieds nus » et la « face blême », ou encore le paysan au travail rude et journalier. Même dans les élégies de ses Poésies Franc- Comloises, Buchon nous présente toujours les enfants du peuple et de préférence des pauvres, des humbles, des souffrants. Sans cesse on y sent palpiter et vivre l'âme populaire. C’est l’âme même de Buchon, bonne et complaisante, qui parle, qui comprend, qui s’épanche. Il a pitié de enfant «sans protection, sans pain et sans conseil ». Pitié de la femme qui est souvent « machine de servage ». Pitié de la pauvre jeune mère dont l’amant ne s’cecupe plus : cet amant,

CM 1 Ne

«...sous-officier et bientôt capitaine, Pour femme, va prendre quelque riche hautaine (1). »

Pitié de tous les gens du peuple qui, à défaut d’une bonne condition sociale, acceptent de vivre dans une sorte de résignation :

« Si le tirage au sort perfidement vous triche,

On peut à prix d'argent, se faire remplacer.

Nous autres, au contraire, il n’y faut pas penser (2). »

Il a de la haine pour les égoïstes et pour tous ceux qui ont des préjugés de caste. De la haine pour les aristocrates, les grands bourgeois, en un mot, pour les riches qui profitent des malheureux :

«...au pauvre la besace.

Pendant qu’en son bonheur le riche se prélasse,

À nous d’aller pour lui, pendant sept ans, courir Casernes et combats et languir et mourir (3). »

De là sa sourde impatience de revendication sociale ; de là cette mission sociale dont il éprouve le besoin et qui consiste à travailler à l’affranchissement de l’humanité, à préparer l’avènement d’une société meilleure. De là ses grandes sympathies pour la classe populaire, car c’est le peuple qui est la classe généreuse, qui a de grandes destinées et qui a toutes les qualités. Le Val d’Héry, nous l'avons d’ailleurs constaté plus haut, est la glorification de toutes ces qualités des gens du peuple, glorification du type populaire même, type de la beauté à laquelle l’enfant du peuple arrivera toujours sitôt qu'il aura « cessé d’être tributaire de la misère ». Le Malachin est également une

(1) Poésies franc-comioises, op. cit., la pièce Pauvre mère, p. 37. (2) Tbid., la pièce Pauvre fille, p. 36.

(3) Ibid., la pièce Pauvre fille, p. 36.

sorte de glorification de ce type du peuple : Buchon y fait aimer son travail, ses habitudes, ses mœurs. Ce sont les amours d’une simple couturière salinoise avec un pauvre « voiturier de marine (1) », qui forment le sujet de ce roman. Le héros dans le Gouffre-Gourmand est également un enfant du peuple, un simple ouvrier imprimeur, fils de vignerons et qui retire de la Loue une fille bourgeoise que sa mère orgueilleuse a jetée dans les bras d’un avoué, «homme aux manières visqueuses ». Sur ce thème, Buchon brode des variations émouvantes où il glisse ses idées sociales. Il y demande à son héros parti pour la Suisse avec la malheureuse : « Est-il bien sûr que cette pauvre Lucie, d’ailleurs si digne d’être aimée, eût produit sur toi une impression aussi vive, si le prestige et sa position, relativement brillante, ne s'était mis de la partie ? Est-l bien sûr que tu te fusses jeté avec un empressement aussi aveugle au-devant de tous les sacrifices, s’il se fût agi de la fille de pauvres gens comme ceux dont tu es né ? » Il termine son livre sur cette pensée moarle : « La vraie sagesse ne consisterait-elle pas à ne demander à la vie que le peu qu’elle doit, tout en s’avouant que ce peu même, il faut d’abord le conquérir (2) ? »

Lorsque Buchon réunit en 1858 le Gouffre-Gourmand et Le Malachin dans un volume sous le titre En Provinee, il adressa une courte dédicace à ses oncles Pasteur ; il y

déclare le but qu’il s’était proposé : « Contribuer à faire

(1) Types curieux et aujourd’hui disparus, ces « voituriers de marine » conduisaient sur des chars à bœufs les sapins du Jura aux rivières prochaines, notamment jusqu’à la Loue. De là les arbres étaient envoyés par flottage jusqu’à la Seyne, près Toulon, pour servir à la construction des bâtiments de guerre, d’où leur nom de bois de marine et par suite l'appellation de « voituriers de marine » donnée à ces montagnards qui descendaiïent les bois de la forêt.

(2) C£. Le Gouffre-Gourmand, op. cit., pp. 139, 140, 142.

connaître son pays de Comté » et à « donner un résultat de ses recherches de l’art des pauvres gens » De même, Buchon s'était proposé un but analogue en écrivant le Fils de l’ex-maire. T1 nous y montre également des types du peuple tels que cette « Boujaillère » ou cette « malheureuse Fraisie », fille d’une mendiante. Il s’y livre également à des digressions sur les fromageries et y propose la création de sociétés ou d'organisations qui aient pour but « l'intérêt commun » des paysans comtois et qui soient fondées sur les principes « du bon voisinage (1) ». Les traductions allemandes, encore, nous montrent toujours le type du peuple. Dans sa préface aux Contes populaires des frères Grimm (2), il nous montre de nouveau comment la fidélité aux influences locales se retrouve dans les masses populaires qu’il présente comme le seul grand réservoir inépuisable de la vie sociale.

Si Buchon se donne à cœur joie à la cause du peuple, il se donne tout naturellement aussi aux lieux où le peuple a son travail, ses souvenirs. Son premier roman, Le Val d’Héry, est déjà, nous l’avons constaté plus haut, un livre bien franc-comtois. Buchon s’y montre amant passionné des beautés et des mœurs du sol natal. Rien de plus précis et de plus pittoresque en même temps, que ces vues des environs de Salins avec leurs « gigantesques ondulations de terre », leurs « abrupts déclinements de rochers », leurs « falaises sauvages et décharnées » et leurs « rades verdoyantes et tranquilles ». Ici, les forts « Belin et Saint- André » ; là, le mont Cornabœuf, « magnifique à voir en été quand le soleil rutilant se couche là-bas, sur la Saône,

(4) Pour ces idées, cf. sa brochure Les Fromageries franc-comtoises,

Salins, Billet, 1866, ou encore ses articles dans le Jura ou dans le Doubs. (2) Trad. de Buchon, Paris (s. d.), gr. in-8°.

en faisant miroiter la Loue dans le Val d'Amour et flamboyer comme un phare la guérite du fort Belin ; où encore ces « trèfles tardifs qui repoussent sous les saules et que les bestiaux du Val d'Héry tondent, au milieu des quadrilles de bergeronnettes, laissant partout, dans la terre amollie, la profonde empreinte de leurs pieds fourchus ». Voulez-vous connaître un ancien quartier de Salins ? Regardez : « Une rue étroite, montueuse et sale, formée de deux lignes de maisons aux fenêtres chassieuses, et dont les ventres hydropiques semblent prêts à se rejoindre en voûte sur la tête des passants, quelques misérables boutiques aux portes basses et cintrées, au-devant desquelles se montrent à peine quelques paires de gros sabots, quelques pipes de terre blanche et quelques chandelles de suif jaune dans un pot de terre rouge ; plus loin, quelques pieds de veau encore en poil, accusant timidement dans ces parages l’existence d’un de ces bouchers au rabais qu’on appelle margandiers à Salins ; puis, dans cet angle à gauche, la fameuse fontaine de l’Échilette, ainsi nommée de l’escalier en échelette qui conduit de ses profondeurs à l’église de Saint-Maurice, la fontaine de l’Échilette, autour de laquelle bavardent en ce moment les laveuses ; puis, enfin, à mesure qu’on arrive dans le haut, c’est-àdire qu’on se rapproche du courant de la circulation générale, quelques cordonniers battent leur semelle et quelques cloutiers dont un chien fait manœuvrer le soufflet en tirant la langue dans sa roue, voilà le Matachin. » Ce n’est là qu’un exemple de la manière de Buchon. Le Malachin tout entier, roman auquel Buchon a donné le nom du vieux quartier, est un petit chef-d'œuvre de peinture locale. Il faudrait encore citer la description de la modeste maison du voiturier de marine à Villeneuve-d'Amont, la

description magistrale des monts du Jura et de leurs forêts de sapins, ou encore ces multiples petites scènes de la vie comtoise dans l’évocation desquelles excelle l’auteur : le dîner des voituriers à l'Auberge du Cheval blanc à Salins, la soirée au Café des Pompiers où Josillon, son héros campagnard, a invité son futur beau-père, le repas de fiançailles, le contrat chez le notaire, la noce, où l’on tire des coups de fusil sous la table. « Il me délecte, disait un jour le célèbre sculpteur Perraud à son élève et ami Max Claudet (1), à lire cette littérature locale franc-comtoise que Buchon a eu l’amabilité de m'envoyer. J’en connaissais déjà une grande partie, et il faut dire que cela a une infinité de variantes selon les localités. Il faut s'être trouvé en pays ennemi, comme je m'y suis trouvé. pour se douter jusqu’à quel point on peut idolâtrer son pays ; de même rien n’est plus doux que d’entendre l’écho des bois et des montagnes où l’on a été bercé. Marcou m'a apporté les Nouvelles de Buchon. Dieu ! que le Matachin m’a amusé ! Sacré Josillon ! comme il aurait dit... »

Cependant on trouve aussi dans cette nouvelle des tableaux qui s’éloignent du caractère exclusivement comtois, tel que cette description d’une tempête en forêt que l’auteur a fait précéder, pour évoquer les analogies et esquisser un diptyque d’une description maritime, ou plutôt de la pêche sur les côtes normandes. Mais il en est d’autres — et c’est le plus grand nombre — dont le paysan comtois « ferait son beurre », pour se servir d’une expression franc-comtoise.

Dans le Gouffre-Gourmand, ce sont également les tableaux d’une coloris local qui font le charme du roman :

(4) Max CLauper, Perraud statuaire et son œuvre, Sandoz ét Fischbacher, Paris 1877.

L'école de Vuillafans, avec le maître Pernet, sa femme Madeleine, dite Bas-de-Laine, et son chien Azor, la cueillette des cerises et la confection de la confiture, dite cougnarde, la chasse aux alouettes dans la plaine de Ia Bareche, et surtout la Vallée. En amont de Vuillafans, cette vallée est « si étroite que les deux villages de Lods et de Mouthiers n’ont réussi à s’y établir tant bien que mal, qu’à conditions de se cramponner perpétuellement aux flancs mêmes de la colline. Près de Vuillafans, au contraire, l’espace s’élargit brusquement de toute la profondeur du vallon de Vertvau, au bord duquel semblent s’avancer curieusement quelques maisons du village d'Échevannes, comme on s’avance au bord d’un puits pour en admirer le fond ».

Dans le Fils de l’ex-maire nous retrouvons également la couleur locale. Cependant Buchon semble s’être proposé un but plus régionaliste encore : de peindre un caractère spécifiquement franc-comtois, le « Cudot », cette plante qui pousse en pleine terre comtoise. Demandons-en la définition à Buchon lui-même : « Une cude... est une mauvaise entreprise, et un cudol un mauvais spéculateur. »: En d’autres termes, un cudot est un chercheur qui s’égare, qui ne réussit pas, qui fait des sottises par vanité.

C’est bien un cudot, ce Doudou qui, en sa qualité de fils. de l’ancien maire de Villeneuve, entreprend toujours plus. qu'il ne peut, qui se laisse duper par un filou à Paris et. qui, se croyant plus malin que tous, se fait arrêter comme contrebandier. Dans ce petit roman les portraits franccomtois sont nombreux. Voici « l’ex-maire ». C’est un cudol bavard qui se nomme, quand il est gai, un goguelibon-lemps, qui se tient « beaucoup mieux à table qu’à cheval et bien heureux d’avoir une femme telle que sa Tin-

nette, originaire de Gevresin, qui, bien convaincue de ne: jamais pouvoir compter sur son mari, avait pris à tâche de faire qu’il pût tout au moins toujours compter sur elle, pis-aller dangereux par plus d’un côté, auquel l’ex-maire trouva aussitôt on ne peut mieux son compte ».

Ainsi enccre sont dessinées les silhouettes catactéristiques de la « Boujaillère », de la « malheureuse Fraisie », de la mère la « Brousse ». Buchon y excelle surtout dans les descriptions locales telles que l’enterrement de la mère la Brousse par un jour d'hiver. « Le temps s'était radouci en enveloppant le ciel de brumes noires et traînantes d’où la neige s’était mise à tomber à lourds flocons ausei larges que des pièces de cinq francs. À l'instant où le convoi arriva à l’église, la neige tombait si fort que les parapluies rouges des assistants et le drap mortuaire noir de la conférence des femmes étendu sur le cercueil ne tranchaient plus le moins du monde sur la blancheur du chemin. Le grand crucifix de cuivre qui ouvrait la marche dans les mains du maître d'école, était lui-même comme enveloppé d’un fourreau de peluche blanche et, sans les efforts de la cloche pour se faire entendre au milieu de ces tourbillons noirs qui étouffaient sa voix criarde, personne à dix pas de là ne se fût douté de ce qui se passait. »

Cependant, il semble que, dans ce roman, rien ne $e trouve que comme prétexte à description, comme thème à développement. En se livrant à des disgressions sur les fromageries ou les fruitières, sur les foires franches, sur les contrebandiers, etc..., Buchon veut initier le lecteur aux professions, aux industries spéciales de la région.

Dans cette nouvelle, comme dans le Matachin, mais avec moins de succès, l’auteur a voulu faire une peinture locale, telle qu’il en fera encore en 1866, lorsqu'il écrira son étude

sur Salins-les-Bains (1). Il y célébrera de nouveau les beautés de son pays natal et glorifiera en même temps la province toute entière. C’est parmi les pages de cette intéressante brochure que l’on trouve une curieuse appréciation laissée par le poète du type franc-comtois.

De cet amour de la terre comtoise, Buchon sera encore et toujours inspiré quand il écrira ses Noëls et Chants populaires. C’est en 1863 qu’il donnera la première édition où il révélera à ses contemporains son beau et généreux génie régionaliste. C’est vers 1840, à Ornans, dans la famille de son ami Curbet, qu’il feuilletta pour la première fois le vieux recueil de chansons de François Gauthier, Comtois. Le sortilège agit. Il venait de trouver la source véritable de son inspiration. « Aborder notre littérature populaire, écrira-t-il, c’est remonter à nos origines authentiques, c’est retrouver le courant de nos affinités naturelles, c’est rentrer en possession de notre liberté et de notre spontanéité, seules génératrices de productions durables (2). »

Les Noëls, tels que ceux de Besançon, d’Arbois, de Salins, etc., tous ces vieux Noëls du xvire et du xvirie siècles comptent parmi les plus délectables des vieilles chansons comtoises. Buchon observe avec un ironique bon sens que, dans ces Noëls, le vigneron s’occupe plus de ses vignes et de ses récoltes que des habitants du ciel! Le père Prost, Capucin, mort en 1696, avait déjà publié des Noëls. Après lui, ce fut le tour de François Gauthier de révéler ces trésors du vieux folklore. Et en 1802 encore, virent le jour quatre Noëls d’Arbois, dûs à un certain Billot (3). Tous

(1) Salins, Billet, 1866.

(2) Œuvres choisies, préface datée de Salins, 187 mai 1863, t. III, p. 4. {3) Ibid., cf. p. 25, 26, 28.

ces Noëls, assure Buchon, « portent toujours le cachet officiel de leur origine géographique ». Il prend lui-même à tâche, « non de les faire connaître, étant déjà à peu près tous du domaine public, mais de les rappeler à l’attention des oublieux (1) ».

Cependant il ne se trouvait pas que des Noëls dans cet ancien répertoire. L'amour profane avait inspiré plus d’un de ces anonymes poètes du sol natal et de ces compa- &nons partant pour le tour de France et charmant ses routes par d’interminables couplets. — « C’est la bergère du village « là-haut sur la montagne », pensant au conscrit qui reviendra plus tard. — C’est le paysan qui prépare “sa ménagère à la vie de travail qui l’attend après la noce. — Ce sont les gens d’un village, pour se gausser de ceux d’un village voisin. — C’est la mère prudente, montrant à sa fille pauvre le jeune roi qui épouse les bergères qui le méritent. — Ce sont encore les amoureux trompés, se consolant des ingratitudes de leurs belles et oubliant leurs chagrins dans de mélancoliques refrains (2). »

Pour retrouver les chansons propres au caractère comtois, il fallait éliminer, choisir. Buchon le fit fort bien, son goût étant à l’affût des meilleurs archaïsmes spécifiquement comtois. « J’ai pris mon bien où il se trouvait, dit-il, sans le moindre scrupule ; seulement je n’ai admis un morceau parmi les chansons franc-comtoises, qu’en tant qu’il m'était transmis comme tel par trois ou quatre personnes, habitant dans notre province des localités éloignées et ne tirant leurs réminiscences que de vieilles traditions de familles (3). » Ainsi, il a rassemblé les refrains

(1) Ibid., p. 37.

(2) Ibid., p. 32, 33.

(3) Ibid., p. 32.

d'amour, les vieilles légendes, les chants et les Noëls qu'il a pu recueillir dans chacun des trois départements formant. l’ancienne Franche-Comté. « Voyez, dit-il encore, ce n’est. pas là l’esprit des Bourguignons ni la « bourdifaille » des. Bressans » ; mais quel art naïf dans ce « panorama de la vie humaine », qu’ils sont bien aux Comtois, ces « accessoires. locaux et populaires, plus ou moins gracieux et pittoresques »! Il était d’abord entré dans son plan de publier de vieilles chansons en patois. Mais, quoique possible, cette littérature patoise n’était pas chose facile, car, ainsi qu'il le dit lui-même, on n’en trouve guère que des lambeaux disparates. Il suffit encore de constater combien les patois varient d’un village à l’autre, pour comprendre à quels vains résultats philologiques conduirait la prétention de la fusionner dans un texte littéraire. « Pris. dans leur ensemble, ajoute Buchon, nos patois de Franche- Comté, par leur origine moitié celtique et moitié romane, résistent en principe à toute idée de fusion. Essayez donc d’amalgamer le vocabulaire de Vise-lou-bou avec celui des patois de la Bresse et de Fougerolles. Pour nos trois. petites villes si rapprochées de Salins, Arbois et Poligny, vous n’en viendriez jamais à bout, à moins de produire: un charabia indéchiffrable. »

Les transcriptions que nous donne Max Buchon, sont cependant parfaitement exquises. Parfois le réalisme s’y mêle à la plus véridique poésie. Certaines pièces de ces. chants populaires seraient entièrement de son cru. Comme bien on peut penser, on trouve dans son recueil les mor-ceaux les plus variés comme genres et comme sujets. Il y a des ballades d'amour, témoin la Belle Rosalie, Les. Petits Fendeux, Le Roi et la Bergère et d’autres encore. On y trouve aussi de ces jolies « sauteuses » que les jeunes-

filles se transmettaient d’une génération à l’autre, ou encore une quantité de couplets touchants ou naïfs. Voici la version française d’un chant bien connu, le Petit Mari :

« Mon père m'a donné un mari, Mon Dieu ! quel homme !

Quel petit homme !

Mon père m'a donné un mari, Mon Dieu ! quel homme ! qu’il est petit !

Le chat l’a pris pour une souris, Mon Dieu ! quel homme ! etc.

Je l’ai couché dedans mon lit...

Mon Dieu! quel homme ! etc.

Dans la paillasse il se perdit.

Mon Dieu! quel homme ! etc.

nas lhiteha le ere eo: al shine, (aile /e

Ou bien cette Belle Barbière qui inspirait le plus irrésistible amour à tous ceux qui eurent l’imprudence d’approcher son plat à barbe !

« Le premier que rase la belle,

Il change trois fois de couleur :

— Est-ce mon rasoir qui vous blesse ?

Que ne le disiez-vous, Monsieur !

— Ne sont vos rasoirs qui me blessent, Mais ce sont bien vos beaux yeux doux... »

Quelques-unes de ces chansons anciennes étaient sinon poétiques, tout au moins pleines d’allusions aux événements et aux personnages historiques. Il en est ainsi pour Le Père à Granvelle. D’autres encore comme La Légende de Renaud, Dix Filles à marier ou la Claire-Fontaine, se retrouvent aussi dans d’autres provinces. De telles rencontres s'expliquent, ces refrains étant colportés jadis d’une partie à l’autre du pays par les armées en marche, par les engagés volontaires, etc...

En rappelant à l'attention des contemporains toute celte: histoire oubliée des champs et des chaumières, toutes ces. vieilles légendes ou complaintes, Max Buchon contribua à faire revire et à perpétuer l'amour de la terre natale et le respect des ancêtres. En outre, il y a dans son recueil une des qualités qu’on aime le plus à rencontrer dans les publications de ce genre : l’auteur aime son sujet. « C’est avec un zèle pieux qu'il interroge les vieilles traditions de son pays et qu'il les groupe dans un cadre où les réflexions et les souvenirs viennent à propos compléter les citations », comme le fait remarquer la Revue des Deux Mondes, dans son bulletin bibliographique du 1e* septembre 1863. « Beaucoup de provinces ont déjà leurs recueils de chants populaires, dit la même Revue, où la poésie de notre temps, fatiguée d’abstractions et de réminiscences, trouverait. peut-être plus d’une source vivifiante, et il serait à désirer que ces recueils fussent conçus sur le plan suivi par Max Buchon, et que leur auteur y intervint non seulement pour classer, mais pour expliquer les pièces recueillies, pour rappeler l’humble et rustique milieu où elles sont nées. »

Sans doute Buchon se proposera encore le même but lorsqu'il écrira en 1868 ses Poésies Franc-Comloises. C’est. dans ces poésies qu'il a été essentiellement un poête de terroir. Comme nous l'indique déjà le titre, Buchon s’est appliqué à imprimer à tous ses poèmes le caractère franccomtois. Cependant, il a aussi appliqué ce même caractère à ceux dont le sujet n’est pas exclusivement emprunté aux lieux et aux mœurs de sa province. Les pièces de son recueil dont le titre évoque la Comté, sont d’ailleurs en petit nombre. On n’en trouve en effet que quelques-unes telles que La Loue, Les Sapins, Le Vigneron, Le Poupei, Le Frûne.

Mais lisez ces vers inspirés par le panorama que l’on découvre du haut du mont Poupet, et dites si ce n’est pas l’amour de la terre natale qui vibre au cœur de l’auteur, ou plutôt si ce n’est pas l’âme même du poète qui chante :

« Comme ils sont beaux à voir groupés à l’aventure, Ces effets contrastés de splendide nature,

Que déroule partout, au regard enchanté,

Comme un royal écrin, notre Franche-Comté !

Pays des grands rochers, pays des grandes plaines, Et des sources coulant d'emblée à rives pleines,

À nous tous ces vallons, brillants palais de fées,

Où le vent libre et frais souffle à grandes bouffées. À nous tous ces coteaux tendus de verts tapis Moelleux velours formés de pampres accroupis…

À nous ces vieux sapins, famille de géants.

Là-bas c’est la Bourgogne, et le clocher de Dole, Là-bas c’est Nozeroy, le Mont-d’Or et la Dole,

Le Larmont, le Suchet, le Risoux : tous grands monts Qui se passent entre eux, pendant que nous dormons, Leur qui-vive sacré, comme des sentinelles,

Et dressent, au matin, leurs cimes éternelles.

En échangeant sous cape un clin-d’œil souriant, Sitôt qu’une lueur pointille à l'Orient, »

La Loue ouvre son petit volume. C’est la plus longue de ses poésies comtoises. C’est une admirable promenade. dans le parcours de cette rivière. L’auteur nous donne dans ce poème une série de paysages croqués au passage avec un sentiment très vif de leur beauté : ce sont d’abord

les joyeux bassins,

« Où chaque arbre sourit d'amour à son voisin... »,

où l’eau bondissante met en branle les marteaux des forges; ces villages, çà et là,

« Et dans son fourré vert de noyers triomphants, Surgira le clocher trapu de Vuillafans... » ;

peu à peu les coteaux s’abaissent, les plaines s'ouvrent, piquées de villes rurales, Montgesoye,

« Ornans, l’agreste ville, au clocher de fer-blanc, La ville aux rochers grands comme des citadelles, Où notre ami Courbet, en couleurs si fidèles,

À peint ses claires eaux, ses rochers, ses vallons… Ses cribleuses de blé, sa fileuse indolente,

Ses baigneuses montrant leur échine opulente,

Ses cantonniers avec leur culotte en lambeaux,

Ses fouillis dans les bois si touffus et si beaux... » ;

des ruines de châteaux dentellent l’horizon ; une rivière débouche ; peu à peu l’eau ralentit son cours, se traîne dans le Val d'Amour ; et bientôt elle se charge de « sapins fagotés en radeaux », qu’elle portera vers la Saône et la mer.

Les descriptions, il faut le dire, ne sont pas toujours précises. Elles sont parfois sans relief, sans couleur locale, ét, si les noms de lieux ne s’y accumulaient, elles pourraient aussi s’appliquer à d’autres régions. En outre, souvent les images et les comparaisons sont forcées, inachevées ou mal justifiées. Dans le Poupet, par exemple, la belle montagne salinoise est telle

«qu’un pâtre de Brie, Sur son coude appuyé près de la bergerie. »

Le caractère local est encore marqué dans ses descriptions des Sapins ou du Frûne. Les tableaux sont exacts, mais révèlent déjà des traits moins locaux : voici Le Frâne, une des fermes des plateaux jurassiens :

€..à morne et robuste attitude,

On a l'isolement, mais non la solitude.

Car, sur le moindre frêne, on n'a qu’à se percher Pour voir quelle heure il est au cadran du clocher.

Sous le large avant-toit, gisent à l'aventure Des agrès de labour, des timons de voiture Des herses, des fagots, pêle-mêle étendus.

Jusqu'à la fin d'avril pas un bourgeon ne bouge, On n’y voit que des champs à grosse terre rouge, Entrecoupés de longs amas de cailloux blancs, Que le sol défriché rejette de ses flancs... »

En dehors des pièces que nous venons de citer et dont le titre est franc-comtois, on reconnaît la Franche-Comté dans maints passages des autres poèmes. C’est bien dans le vignoble jurassien que

« Le joli mois de mai, fidèle à sa consigne, Festonne de bourgeons les archets de la’ vigne... »

C’est bien à Ornans, Salins ou Vuillafans qu'il a assisté aux grandes eaux d'automne

« Les rafales de pluie incessamment accrues, En jaunâtres torrents convertissent les rues, Puis la rivière, ainsi qu’un farouche étalon, Franchit sa berge et court au large du vallon » ;

c’est encore dans un coin d’une vallée comtoise que nous pouvons voir ce « bassin, sous la tille, Où l’eau de la fontaine à gros bouillons pétille,

Pour descendre aussitôt d’un bond dans l’abreuvoir, Et de l’autre plus bas, dans l’auge du lavoir... »

Le caractère local est surtout marqué dans les descriptions des scènes d'intérieur. Sa poésie intime et familière

relève des traits spécifiquement comtois. Ces tableaux d'intérieur sont d’ailleurs en plus grand nombre que ceux des paysages comtois. La Veillée, par exemple, est, dans ses grandes lignes, un tableau dont on trouverait l’original dans d’autres provinces ; mais regardez :

« La mère à son rouet, file à bobine pleine,

Pour en faire un droguet de ménage, la laine Qu’elle a tondue au dos de ses vieilles brebis » ;

ou bien Le Vigneron, qui, l'hiver, aiguise des échalas, n'ayant «pour tout vêtement que son tricot de laine, Près du fourneau de fonte où flambe le sarment.…., Pendant que la marmite à côté de lui fume,

Et semble ainsi vouloir se mettre à l'unisson Des coups de serpe, avant d’entonner sa chanson. »

C’est bien un fromager comtois avec son haut sentiment de sa personnalité :

« Voici mon bâton blanc, ma toile et ma présure ; Tenez, vous allez voir si j'ai la coupe sûre,

Et, s’il me faut à moi bien des coups de filet

Pour pêcher mon fromage au fond de votre lait. »

C'est bien dans une cuisine franc-comtoise que Buchon a vu « les soupières ventrues,

Puis les deux seilles d’eau reluisantes et drues D’où s'échappe la queue ardente du bassin. »

Il y a même quelque chose aussi de franc-comtoise dans Le Cochon, bien que Sainte-Beuve ait appelé cette pièce « bien alsacienne et flamande » :

€ Vienne la Chandeleur, ou bien la Mi-Carême, Et pour notre boudin j’apprêterai ma crème, Et nous te coucherons sur le fatal cuveau.…. »

Buchon excelle avant tout dans les descriptions de la vie quotidienne. La Lessive, par exemple, est une étude de mœurs comtoises prises sur le vif. Tout y est. Et pourtant il a l’air de ne rien voir et il remarque les moindres détails des scènes humaines !

€ On commence à baigner tout ce linge d’eau tiède, Puis dans un grand linceul de grosse toile roide, Vous ajoutez la cendre, en bien l’éparpillant,

Et l’on n’a plus dès lors ‘qu'à verser tout bouillant, À la pointe du jour les laveuses arrivent,

De leur doigt d’eau-de-vie aucunes ne se privent, Aussi, malheur à qui ne leur sert tout d’abord Leur verre à demi plein, si ce n’est jusqu’au bord.

Qu'au milieu des caquets une vieille routière

De sa poche à demi tire sa tabatière,

Et chacun crie alors : — Passe-la donc ici !

— Eh !pchie ! oh ! c’est du bon ! — A vos souhaits ! — Merci. »

Enfin, le linge est au bleu, on le tord, on le plie, on le pend au grenier, on le dépend ; puis c’est le tour de la lingère qui « reprise les trous » et « recoud les boutons... »

« Sitôt que la lingère a fini sa couture,

La repasseuse vient pour faire la clôture,

Avec ses gros paquets de pinces à rûcher,

Et l’empois qui dans l’eau fond au simple toucher... »

Buchon a dû lire cette pièce à sa blanchisseuse, comme Molière lisait ses vers à sa servante. Nous trouvons également des scènes analogues dans L'École Primaire : voilà ce qui se passe pendant la leçon :

« Mais qu’est-ce que ces mains pleines de confitures,

Avec une chandelle affreuse au bout du nez ?... Allons, mouchez-vous donc, polissons satanés !

Et cet autre là-bas. qu'a-t-il donc qu’il trépigne ? À peine entré, déjà sortir ! Ah! c’est indigne ! Pourquoi n’avoir pas mieux pris tes précautions ? Allons, va vite et trêve à ces contorsions.

Au tableau, maintenant, voyons l’arithmétique.

La théorie ici n’est rien sans la pratique :

—— Huit moitiés d’ânichons, plus un âne au complet, Combien cela fait-il de bêtes, s’il vous plaît ?... »

Dans Le Dimanche matin, l’auteur nous énumère tous les ennuis et toutes les occupations qui empêchent la ménagère d’être prête à temps pour la messe : les vaches, les enfants, le mari :

« Crac! voilà mon mari qui m’appelle d’un ton Furieux, et me fait lui recoudre un bouton ; Ensuite pour sa barbe, il veut de l’eau bouillante : Il y va d’une main si lourde et violente

Qu'il se coupe, et qu'il jure, et me refuse net

Le miroir que j'attends pour mettre mon bonnet... »

Enfin, elle arrive à son banc et bientôt elle succombe à l’envie de dormir. Le prône la réveille. Que va dire le curé? Il tonne contre les ivrognes, et la dame d’approuver discrètement, car elle sait bien que plus d’un lui répondra :

«...qu’on me procure

Une cave pareille à celle de la cure, Et jamais je ne rentre à l’auberge !... »

La Messe est dite, elle se hâte de rentrer, car il faut mettre le couvert. À La Sortie de la Messe, Buchon va nous nommer ces dames et ces messieurs : « Le pauvre Arthur orné de son épouse », « le maire avec Madame la mairesse et leurs mairillons », bref tous ces gens qui, dans leurs habits du dimanche, ont la mine heureuse et satisfaite, soit parce qu'ils savent qu’on les admire, soit parce que chez eux un bon « dîner les attend sur la table ».

Dans toutes les autres pièces encore, nous pouvons toujours admirer quelques figures pleines de vie et de vérité, quelque profil nettement enlevé. Nous voyons devant nous le paysan au travail ou au repos, la jeune fille fiancée, les hommes « en manches de chemises », « les garçons en train de badiner » avec les jeunes filles, les « faucheurs aux poitrines velues », la jeune femme qui au matin apparaît

« ...à travers les persiennes, En frais bonnet de nuit de Valenciennes » ;

la

« Cuisinière au teint frais et dûment poitrinée »,

ou encore

« Le facteur de la poste à la figure honnête », « Les enfants, affublés de petites valises Se rendant à l’école, en groupes turbulents.. »,

la femme de la ferme

« Les bras bien retroussés, dans le pétrin s’agite, Tantôt coupant des mains la pâte avec eflort, Et tantôt la cognant de plus fort eu plus fort... »

En résumé, la couleur locale est assez apparente, et les mœurs franc-comtoises sont suffisamment mises en valeur dans les Poésies comloises pour que le titre du recueil soit justifié. Cependant, la Franche-Comté n’est pas toujours, dans cette série de tableaux, aussi entière, aussi distincte et aussi belle que le poète lui-même l’aurait voulu. Sans doute, décrire un paysage de telle sorte qu'il apparaisse comme situé en telle contrée et non en telle autre, est toujours chose peu facile. « Il faut être doué d’une vue bien

aiguë et bien subtile, comme le fait remarquer Louis Gascon (1), pour apercevoir nettement les différences d’un canton de montagne avec un autre canton de montagne, d'une vallée avec une autre, d’une sapinière vosgienne avec une forêt de sapins du Jura ; et puis, Buchon ne connaissait que la Franche-Comté, la Suisse et l’Allemagne du sud-ouest, régions qui se ressemblent à tant d’égards ; il manquait donc d’éléments de comparaison, et il n’est pas étonnant qu'il ait confondu souvent les traits généraux de la province avec les traits particuliers de sa province. »

Cependant, si Max Buchon n’est pas un poète exclusivement franc-comlois, il est toujours et partout un poète provincial, un poète populaire et, ajoutons-le, un poète original. Son inspiration n’est point livresque ni savante. « On trouve chez lui, a dit son ami Charles Thuriet (2), dans le mouvement des idées une allure qui est sienne ; dans la manière de les exprimer, une façon originale et indépendante. » Cependant, Buchon n’a pas l’art exquis de dégager l’âme des choses, il aime la nature telle qu'il la voit, sans prendre toutefois soin de l’animer. Mais il a aussi des tableaux d’une délicatesse et d’un coloris qui soutiendraient le parallèle avec tel ou tel d’un Gautier et d’un Verlaine (3). Voici, par exemple, une fantaisie intitulée Nouveau Printemps

« Beau printemps, mets ta couronne ; Chantez-moi, petits pinsons, Sur le pommier qui fleuronne

(1) Un poète franc-comtois, Max Buchon, Cariage, Besançon 1906, p. 17.

(2) Notice sur Max Buchon, op. cit.

(3) Cf. l’article d'Alfred Remy, Max Buchon, poète du clocher, dans le Salinois, 17 décembre 1893,

Les plus suaves chansons.

Vos gammes les plus hardies Ne feront jamais un chœur Comparable aux mélodies Qui gazouillent dans mon cœur.

Sur la branche parfumée,

Vous retrouverez tous les ans,

Pour une autre bien-aimée

Des accords plus caressants.… Dieu me garde de vous suivre

Dans ces façons de mentir ;

Pour la mienne je veux vivre,

Pour elle je veux mourir... »

Ce fut au retour d’une de ses promenades au Val d'Héry que Buchon écrivit de pareils vers sous le titre Clair de lune. Voici la première et la dernière strophe de la pièce

« La nuit sur nous lentement Déroule ses voiles,

En faisant au firmament Briller les étoiles,

C’est l’heure où les amoureux

Regardent plus langoureux La lune indolente

Si calme et si lente.

Heureux qui, dans ce moment De délice extrême, Peut, incliné doucement Vers celle qu’il aime, Le cœur libre de souci, Voir, là-haut, planer ainsi La lune indolente Si calme et si lente. »

Nous trouvons dans ces vers rendus en termes fort simples, mais fort beaux, une émotion profonde, une mélancolie discrète. Parfois, Buchon se livre à la nostalgie,

le passé hante son imagination, et c’est ce passé qu'il va faire défiler sous nos yeux :

« Plus rien ne vous souvient-il, Ô douce créature !

Des fraises qu’on allait cueillant à l'aventure ;

En chantant, parfois juste et parfois de travers,

Le long de nos grands bois aux grands ombrages verts ? »

Cette évocation se prolonge pendant une dizaine de strophes, et l’auteur finit par ce trait charmant :

« Plus rien ne vous souvient-il, à l'horizon qui fume, Du grand soleil, là-bas, se couchant dans la brume,

Et de ces belles nuits qui suivent les beaux jours ? Pour moi, je vous le jure, il m'en souvient toujours. »

Dans Flux et Reflux, Chant d'Amour, Antidolte, le poète nous donne également une note intime, personnelle et d’une rare distinction. Ces poésies sont une oasis presque étrange au milieu des autres. De même les pièces Pauvre Fille et Pauvre Mère sont d’un sentiment pénétrant. Nous y trouvons des émotions profondes, la philosophie des gens du peuple qui s’emportent contre la destinée ou qui acceptent de vivre dans une sorte de résignation fière. Dans ces élégies et dans ces idylles nous ne trouvons ni grands mots, ni expressions ambitieuses, ni sensibierie affectée. Mais on sent toujours palpiter et vivre l’âme populaire. Buchon lui-même pense en homme du peuple, il parle sa langue, mais (il y a un mais) telle que la parle un lettré. On trouve en effet peu de locutions et d'expressions propres aux gens de chez lui. L'exemple d’un Hebel, d’un Gotthelf, en un mot le réalisme villageois, dont il se fait l’interprète, aurait dû le porter à employer plus souvent les mots et les locutions du dialecte comtois. Sans doute ses tableaux seraient plus pittoresques, plus de chez lui encore. Sa langue serait

plus savoureuse, plus expressive encore. Buchon d’ailleurs professe explicitement le retour à une langue populaire. Parlant de la versification, il dit dans son article sur Heine (1) : Ici surgit naturellement la question de savoir si la versification française a des progrès à faire dans l'avenir. Depuis les Orientales de Victor Hugo, beaucoup de gens estiment que le nec plus ultra du métier est définitivement atteint. À supposer qu’un renouveau réel soit encore possible, ce renouveau sera dû, présume-t-on, à une évolution des esprits vers la simplicité et l'étude attentive de la poésie populaire. Sauf les morceaux destinés à servir de thème à la musique, il n’est guère d’impressions de l’âme humaine auxquelles notre vaillante prose française ne puisse faire honneur... »

Dans quelques pièces cependant, Buchon emploie des mots et des locutions populaires et, précisons-le, des locutions familières et locales. Aïnsi il appelle les gens du plateau jurassien des « montagnons » ou des « montagnonnes » et « frâne », leur ferme arrondie. Voici le chaudronnier qui s’est établi sous la « tille », la lessiveuse qui récure la « lèchefrite et la daubière » et le maréchal-ferrant plongeant ses tenailles dans « l’auget plein d’humides grenailles ». Voici encore les marguerites, les œillets, et les « murgers » surgissant au printemps tout à coup.

Plus souvent Buchon emploie des locutions familières, Ainsi, le soir, le paysan veut avoir ses « raves rondes » (— ses aises). Voici la grande cuisine,

« au milieu du vacarme Les marmites cuisaient que c'était un vrai charme... »

Voyez ce que dit la tante aux vaches :

(1) Revue littéraire de la Franche-Comté, 197 mai 1864, t. I, p. 277.

« Comment ne pas aimer, à la longue, des bêtes,

Près desquelles ainsi sans relâche vous êtes,

Et que les gens pour vous, si pauvres, n’ont d’ailleurs

Que des regards toujours menaçants et railleurs ? » è

Dans L’Incendie, voici encore une expression bien locale :

« Au feu ! les gens, au feu ! Dieu ! comme vous tapez De l'œil... au feu! Voyons !....…. (4) !»

Dans ses romans, Buchon se sert plus souvent des vocables spéciaux et locaux. Ainsi dans Le Malachin, il nous cite « les bigots », avec cette note : « pioche à deux cornes » ; « triper », avec cette note : « fouler aux pieds » ; « gouillat », avec cette note : « mare d’eau »; « joume », avec cette note : « écume » ; « maquevin », avec cette note : « mélange d’eau-de-vie et de vin cuit »; « du boire », avec cette note : « piquette que font les vignerons en jetant de l’eau sur leurs mares après qu’ils en ont tiré le vin ». Il nous précise même des termes propres à certains métiers. Ainsi les bûcherons jurassiens divisent les arbres en catégories : « Ceux qui sont complètement déracinés s'appellent les chablis ; ceux qui sont brisés par le milieu s’appellent les éloques et enfin ceux qui ont séché sur pieds s’appellent les séchons (2) ». Parfois Buchon emploie aussi les désignations pittoresques. Ainsi dans Le Matachin, Jeanne- Antoine dit : « Merci, merci! Je suis déjà bourre-enfle » (— plus que rassasié) ; ou encore dans Le Fils de l’ex-maire cette désignation : « Tenez, entendez-vous comme ces écus grillent (— résonnent). » Dans le Gouffre-Gourmand, il

(1) CÉË. encore dans Le Vigneron les expressions : «Sans compliments » (— sans façon) et « dessous cette nappe » (au sens de sous). (2) Œuvres choisies, op. cit., Le Matachin, p. 62.

nous cite même ce proverbe patois : « Peule challe, beau minon. »

En se servant des archaïsmes et des locutions familières, Buchon ne craint pas les hardiesses de versification ou de style. Ainsi dans Le Fruilier cite-t-il ces vers :

€ Allons, la belle enfant, donnez donc votre taille, Que je marque dessus, par une croix de taille, Comme quoi vous aurez le fromage demain. »

Ou bien dans La Lessive :

« Les beaux gilets, les beaux pantalons de nankin, Avec lesquels bientôt l’on fera le faquin. »

Ou bien encore dans Le Marchand de paniers :

« Quant à l'habillement, voici comme on procède ;

Ma femme, à grands points, coud les drilles qu’on lui cède, Et bâtit de la sorte un droguet d’arlequin

Qu'on rapièce toujours... Je ne suis pas /aquin. »

Dans ces deux derniers textes, faquin paraît avoir le sens désuet de « personnage qui fait des embarras ». Souvent, il se laisse empêtrer dans sa versification, notamment en traduisant les poésies de Hebel, au point de hasarder des expressions comme celle-ci : « une hutte », qui a l’air de n'être là que pour la rime, au lieu d’une ferme.

Déjà ses amis s'étaient plaints de ces défauts. Dans une lettre adressée à Champfleury par l’éditeur Ed. Mathey (1), nous lisons

«M. Cherbuliez m'a demandé ma collaboration pour la Revue critique des livres nouveaux. Or, j'ai voulu

(1) L'éditeur bernois de la traduction de Hebel de 1853. La lettre en question (que nous croyons inédite) est datée de Berne, 17 août 1855. M. Pierre Moreau a eu l’obligeance de nous communiquer la copie de cette lettre, copie qui lui avait été prêtée par M. Léon Germain.

saisir l’oiseau au vol et le premier article que je lui ai envoyé était une relation très longue et fort louangeuse des Poésies de Hebel; mais mon cher Monsieur n’a pas voulu l’accepter, sous prétexte que le compte rendu qu’il avait préparé lui-même pour cet ouvrage, était déjà à l’imprimerie. Il m’écrit en même temps tous les reproches qu’il adresse à M. Buchon : enjambement, crudité de certains passages et lutli quanti. Je sais que notre ami devrait plus travailler son style, surtout quand il fait des vers, mais ces petits défauts de construction s’effacent bien vite devant la manière large et profonde avec laquelle 1l traduit... Cependant tout cela n'empêche pas que vous ferez bien d’insister auprès de M. Buchon sur certains libertés dont il se sert trop souvent et qui gâtent parfois l’harmonie de ses vers... »

Plus d’une fois Champfleury donna des leçons de petite guerre à son ami. I] lui écrivit le 26 novembre 1855 : « Dans ces sortes de travaux je préfère la phrase qui va-t-en guerre, c’est-à-dire légère, courte, incisive (1)... »

Buchon a l’argumentation un peu pénible, à l’allemande. Son ami trouve qu'il parle trop en écrivant, c’est-à-dire que des tournures de phrases, qui n’ont le piquant, ni des proverbes, n1 des dictons de campagne, appartiennent trop au langage commun. « C’est là un grand vice, lui dit-il, mais bien plus sensible encore dans un exposé de doctrines. La qualité maîtresse de Proudhon, qui le rend invincible, c’est le style. Il assomme son adversaire, mais toujours en employant une langue correcte, savante, qui lui a même amené beaucoup de partisans. La forme n’est rien, la forme est tout... » Il suffit de se retremper dans Paris

(1) Lettre citée par Jules TrouBar, op. cit.

pour un écrivain provincial. Champfleury le lui dit «Nulle part en Europe on n’apprendra à écrire un réel français qu’à Paris... Le provincialisme a son côté utile, à la condition d’en sortir. » Une autre fois encore : « Mon ami, ne vous fâchez pas de mon pédantisme. Pour moi, je crois que vous feriez bien de lire tout entier Voltaire, ses Conles, et surtout sa correspondance. L’agilité merveilleuse de cet homme, si elle peut se combiner avec votre logique, selon moi, produirait de bons résultats. »

C'était lui conseiller de donner du jeu à son style. Buchon manque en effet de souplesse. Très souvent ses vers descriptifs sont monotones et se plient mal aux mouvements et aux contours des choses. Il emploie aussi presque partout l’alexandrin qui, en rendant l’ensemble souvent trop monotone, se prête mal aux descriptions. Cependant ses vers sont « très fermes et très soignés », comme a dit George Sand (1). Ils sont bien frappés, bien scandés. Les rimes sont généralement riches. Le style est clair et les vers sont souvent mélodieux et harmonieux. Quant à la prose, elle aussi est sans ornements. Elle manque parfois d’art et quelquefois même de grammaire. Mais il faut dire que Buchon prêtait à ses personnages dans les dialogues leur langage propre. Il sait aussi manier cette prose : la plupart des descriptions sont pittoresques et font image. Cependant, en raison de l’abondance des tableaux, et cela surtout dans Le Matachin, le récit est fréquemment coupé et en conséquence l’ensemble manque souvent de cohésion et d’unité.

Résumons-nous. Romancier et poète, Buchon a su conserver intégralement l'aspect de sa vieille province et l’a

(1) Dans le Courrier de Paris, le 27 septembre 1857. Cf. Poésies franccomtoises, op. cit., avant-propos, p. 5.

immortalisée dans son œuvre. Dans sa manière on trouve la bonhomie maligne du paysan comtois, et sa rudesse native. « Compatriote de Courbet, et le Courbet de la poésie », il est le plus pittoresque des écrivains du terroir, celui qui a le plus de souci de la couleur locale et l’amour du sol. « Flânant à droite, à gauche, parmi les merveilles de la flore jurassienne, sans omettre la moindre fleur, il nous a laissé un précieux herbier qui fleure bon les prés et le grand air, enrichi de toute la gamme des couleurs champêtres et où semble revivre comme un reflet de notre belle patrie. Tantôt de retour au village, causant sur le pas de sa porte, en sabots et les mains dans les poches, ou rêvassant près d’un feu de sarments, riant franc, buvant sec, ami des gens et des bêtes, comme un autre La Fontaine, il nous dépeint une petite Odyssée, merveilleuse de détail et d’une observation très fine, les «cent actes divers » de la vie campagnarde et les types multiples et si caractéristiques des hôtes du village (1) ». En un mot, Buchon est l’un de ceux qui ont le mieux compris la vie provinciale et qui ont su le mieux chanter leur pays. « Les poésies, les romans, les études économiques et sociales de Max Buchon, dit À. Tamisier, tous ces nombreux écrits ont été inspirés par l’amour de la liberté et du pays natal. Personne n’a mieux aimé que lui le Jura, ses montagnes, ses anciennes mœurs, et tous ses souvenirs, toutes ses traditions (2). »

Se rendant compte du talent et de l'originalité de Buchon, Victor Hugo lui-même a tendu la main au poète salinois. Quand Buchon lui eut envoyé un exemplaire de ses Poésies (3), Hugo, exilé alors, lui répondit le 7 novembre

(1) A. Remy, op. cil., 10 décembre 1893.

(1) Le Jura, 20 décembre 1869.

(3) 1H s’agit de la première édition de 1862, parue sous le titre : Poésies

franc-comtoises, tableaux domestiques et champêtres, Salins, Billet et Duvernois.

1863 : « Je vous remercie, Monsieur. Je vous dois la révélation de mon pays natal. Dans ces quelques pages charmantes, vous m'avez fait connaître la Franche-Comté. Je l’aime cette vieille terre à la fois française et espagnole. Je n'ai guère fait qu'y naître et elle m'est aujourd’hui fermée comme le reste de la patrie. Je vous remercie de me l'avoir envoyée dans ce doux petit livre. Je la vois dans vos vers frais, vivants et vrais. Je vois le village, la prairie, la ferme, le bétail, le paysan, et aussi, ce qui est le vrai but du poète, le dedans des cœurs. Dans ma solitude un peu âpre, sur mon rocher, dans mon tourbillon, face à face avec ce sombre ciel d'hiver, côte à côte avec cet océan qui est le plus redoutable des mécontents, vous m'avez fait vivre quelques heures d’une vie aimable. Je vous rends grâce, poète. »

N’en doutons pas : cet éloge est sincère. « Je vois la Franche-Comté... et le dedans des cœurs. » Tel est bien en effet la nature du talent de Buchon. En vivant intimement la vie de ses personnages, Buchon est arrivé, ainsi qu'il l’avait toujours cherché, à initier le peuple au charme des plaisirs de l'esprit. C’est un titre incontestable de gloire pour lui. « Un jour, raconte Charles Thuriet (1) je me promenais à Baume-les-Dames dans un jardin et je lisais à l’un de mes amis les vers les plus exquis de Sully Prudhomme : Jci-bas, L’Idéal, Le Vase brisé. Nous trouvions cette poésie charmante... Toutefois, le jardinier qui nous avait entendu lire, n'avait absolument rien compris à ce langage si plein d'élégance et de délicatesse. Il continuait à bêcher sa plate-bande, comme si nous avions parlé en quelque sorte, à ses oreilles, une langue étrangère.

(1) Notice sur Max Buchon, op. CL Up 0e,

« Je tirai ensuite de la poche les Poésies franc-comloises de Buchon et je me mis à lire, pour faire diversion, différentes pièces de ce recueil... Tandis que je lisais, Je “m’apercevais que le jardinier ne travaillait plus. Il était appuyé sur sa bêche et écoutait en nous suivant de l'œil. Quand je fermai le petit volume, le pauvre homme s’approcha de moi humblement et me dit d’une voix émue : « Monsieur, où est-ce que je pourrais acheter le livre dans lequel vous venez de lire d’aussi belles choses ? » Ces paroles me touchèrent et je compris par leur expression naïve et spontanée que Buchon était le vrai poète du peuple et que, pour parvenir à se faire entendre du plus grand nombre, il y aurait peut-être plus à gagner à sa lecture qu’à celle de nos poètes les plus lettrés. Je donnai avec joie mon petit livre au jardinier qui, à la fin de la semaine, le savait presque par cœur. N'est-ce donc rien, ajoute Thuriet, de faire des vers susceptibles d’être compris si aisément du plus simple lecteur ?... Un tel résultat est le meilleur argument. »

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