CHAPITRE VII
L’esthétique du réalisme chez Max Buchon
Au cours de notre étude sur Max Buchon, nous avons montré, selon les événements, les influences multiples et vartées qu'a subies notre poète comtois. Nous nous sommes surtout attachés à montrer les influences provenant de l’étranger et celles de son pays natal, la Franche-Comté, première et dernière inspiratrice de son œuvre principale. Nous avons également essayé d’exposer les tendances réalistes de son œuvre qui résultaient de ces influences, mas sans en tirer une conclusion générale. Il nous reste, à les préciser et à les rapprocher de celles de ses amis, représentants de la nouvelle docrtine réaliste.
À première vue, l’œuvre de Buchon, prise dans son ensemble, paraît être un édifice irrégulier et parfois bizarre. Ses matériaux sont bruts, ce sont des pierres à peine dégrossies, selon l’expression de Charles Thuriet. L'esprit n’y paraît pas varié. El est orienté vers un seul côté : la nature de son coin du Jura. C’est elle, rude et crue, qui éclate toujours dans ses tableaux. Toutefois, « il taille résolument en pleine vie humaine », pour nous servir d’une expression de Gœthe, qu’il citait volontiers. Hommes de la nature, enfants du peuple dans leur simplicité et leur naïveté, tels nous apparaissent les héros de ses romans. De même,
il cherche la poésie dans les scènes de la vie réelle. Il présente tout simplement les tableaux que la vie lui offre
dans les champs, dans la ferme, au cabaret, dans l’étable même. Nulle part, nous ne voyons des conflits de sentiments élevés, des aspirations vers un idéal, vers un devoir supérieur, des cœurs orientés, par l'idéal, vers le sacrifice. Dans les études de mœurs, quand il veut montrer le fond des cœurs, il le fait voir tel qu’il est toujours avec ses instincts égoïstes et ses mouvements généreux. L'homme a les défauts et les qualités inhérents à sa nature. Et cette nature, il la calque. Tant pis pour les mœurs brutales, s’il les rend erûment ; tant pis pour ces personnages de L’ Enterrement, s’il leur prête des conversations d’un égoïsme outré ; tant pis pour eux s’ils ne songent qu’à leur avoine ou à leur bétail, comme si la cérémonie leur était indiftérente. Tant pis encore pour le Matachin, ce minuscule ghetto salinois, si, dans sa prose, il met en lumière ses échoppes, ses friperies, ses ferrailles, tout ce pêle-mêle de bric-à-brac enfermé entre deux rangs de maisons hydropiques et à fenêtres chassieuses. C’est qu'apparemment Buchon, semblable en ce point à Montaigne, qui aimait Paris jusque dans ses verrues, chérit Salins jusque dans ses scories et ses boues. Il ne s’applique pas à embellir les choses et les faits,
« Et tant pis pour quiconque, hélas ! s’y trouve laïd,
Car, à son franc-parler, tout bon cœur se complaît, ; Et les bons cœurs sont seuls dignes d’estime (1). »
C’est chez lui un parti-pris que de ne rien idéaliser. Le goût de l'exactitude et de la vérité est pour lui la première régle de l’esthétique. Il a horreur de la fantaisie comme du mensonge et de l’imposture. Il rejette tout système et donne toujours à son art comme objet la vraie réalité.
(1) Poésies franc-comtoises, op. cit. (1868), la pièce Flux et Reflux, p. 42.
Idéaliser la nature ou la contrefaire, c’est pour lui le même défaut.
Pour arriver à reproduire la nature telle qu'elle est, il suffit de la regarder de près, de voir les petits faits vrais qui échappent le plus souvent aux autres. Ainsi l’inspiration de Buchon lui vient directement de ce qu’il voit, de ce qu'il observe. Et, hâtons-nous de le dire, c’est là un mérite que n’ont pas maints écrivains, même provinciaux. Dans son procédé (si l’on peut parler d’un procédé), il n'imite ni les classiques, ni les romantiques, ni même les auteurs étrangers qu’il a traduits. Il regarde simplement autour de lui, 1l peint ou il cherche à peindre ce que ses yeux aperçoivent, et cela seulement. Dans ses poésies les moins réalistes mêmes, Buchon montre la nature telle qu'elle est et, ajouterons-nous, d’une façon originale et indépendante. Voici par exemple sa description du Printemps, sujet banal et si souvent traité :
« La sève monte, monte aux branches des vieux aunes..., Les oiseaux amoureux chantent sur tous les tons, Et, dans les cerisiers, grouillent les hannetons ;
Le long des chemins creux, les linottes mutines Picotent les boutons naissants des églantines.… Et sur les peupliers aux feuillages tremblants
Le soleil, à grands flots, verse ses rayons blancs. Des routes la poussière est bénigne et discrète.
Le coq, sur son fumier, fait flamboyer sa crête.
Les bestiaux ravis, sur le bord des étangs Hument, à pleins naseaux, les brises du printemps. À ce souffle béni, dans un riant mutisme,
Se délectent au chaud les gens à rhumatisme.. »
Voilà des vers où l’expression est exactement adéquate à la chose exprimée. Point de mots qui embellissent, aucune imitation des clichés connus. Buchon est en communication
directe avec la chose observée. Dans ces vers le réel est exactement rendu en ses traits les plus caractéristiques. Malheureusement, il ne sait pas toujours s’en tenir aux détails qui importent. Le plus souvent il se croit obligé d’énumérer toutes les parties, quelles qu’elles soient, des objets qu'il décrit. Il n’admet pas la formule : composer, c’est choisir. Pour lui, tout est intéressant, tout a la même valeur, tout est à peindre ou à dire. Cette théorie de l’art lui a inspiré un certain nombre de pages dont le défaut évident est l’insignifiance, la platitude et parfois même la trivialité. Réaliste dans toute la force du terme, Buchon préfère la laideur vraie des choses à une beauté imaginaire et ne dédaigne ni un détaïl trivial, ni une scène vulgaire. Ainsi, on ne peut que regretter le passage de La Forge, où Buchon se plaît à nous montrer le crottin de la grise que ferre le maréchal :
« Et la grise aussitôt lève sans plus de forme
Sa queue épaisse d’où tombé un crottin énorme, En sentant le fer chaud griller son vieux sabot, Que la râpe, en deux coups, lustre comme un rabot. »
Buchon photographie en quelque sorte tous les tableaux que la vie lui offre et, ajoutons-le, il ne les photographie pas d’une position choisie, mais du point où le hasard le place. Dans Le Matin, le poète, au lieu de contempler l'aurore du haut du mont Poupet, aime mieux se promener dans les rues de Salins.
« Un chien perdu poursuit ses courses incertaines, Et, des barbiers, le vent s’amuse, dirait-on,
À taquiner les plats à barbe de laiton.
Le grand chapeau de tôle à peinture écarlate
Du chapelier voisin, dans la lumière éclate, L’écusson d’un huissier sourit au parasol
D'un marchand de riflards à hauteur d’entresol. Les portiers, en bâillant, de leurs portes cochères, Regardent arriver au trot les maraîchères ;
Les femmes de ménage, en petit mantelet,
Font, auprès des laitiers, leurs emplettes de lait... »
Le Chaudronnier donne encore au poète un sujet à traiter avec liberté. On voit tous les ustensiles de ménage alignés en alexandrins. Poésie de cuisine ? Non pas ! C’est un tableau fidèle, pris sur le vif, sans autre prétention que de faire dire au lecteur : c’est bien cela.
Buchon évite aussi la périphrase et, il l’évite avec autant de soin que d’autres en mettent à la chercher. Il ne recule pas devant le mot propre ; au contraire, il appelle un cochon un cochon et il se plaît même à le mettre en vers. Comme on lui reprochait d’avoir dépensé tant de talent poétique pour un sujet si méprisable, il se défendit bel et bien :
« Quoi! mettre le cochon en vers... Voilà le crime Affreux, contre lequel un délicat s’escrime !
Mais, saint Antoine fit bien mieux au temps jadis, Lui qui le colloqua tout net en Paradis !...
Pour chanter tes vertus aimables de cochon,
Il te reste du moins ton vieil ami Buchon (1). »
Bien qu'il ne soit pas de son école, Buchon se souvenait sans doute de ces vers de Boileau :
« Il n’est point de serpent, ni de monstre odieux Qui, par l’art embelli, ne puisse plaire aux yeux. »
Mais Buchon n’embellit pas et c’est justement cela qui le distingue des autres écrivains.
Le réalisme veut encore que l'artiste s’efface derrière son objet et affecte l’impassibilité. Toutefois, si bien caché
(1) Encore lui, Poésies franc-comtoises, op. cit., p. 32.
qu’il soit derrière son œuvre, Buchon incorpore le plus souvent un peu de lui-même, un peu de son âme et de son cœur. Malgré lui, il s'intéresse à ce qu’il nous invite à regarder. Même à travers ses phrases descriptives, nous sentons le plaisir qu’il a éprouvé lui-même à considérer le spectacle qu’il a reproduit. N'est-ce point un observateur amusé des petites scènes de la campagne qui parle ainsi :
« Le gros fumier carré s’affaisse dans sa mare. Le coq tout fier appelle, et poules d’accourir
Au petit grain de blé qu’il vient de découvrir. La chatte, sur le seuil, en fidèle postière,
Frôle du flanc le mur, et guette la laitière (1)... »
Ou bien encore, dans la pièce Les Foins, nous trouvons des vers d’une inspiration toute personnelle.
« Qui n’a senti parfois, en folles rêveries,
Son âme s’envoler à travers les prairies
Avec un bruit confus de feuillages ou d’eaux,
Les bras tout grands ouverts, et couché sur le dos ? D’abord ce sont des cris et des voix sans pareille Qui viennent doucement vous tinter à l’oreille, Pendant qu’on suit au ciel un nuage anguleux,
Qui s’enfuit par-delà les grands horizons bleus (2)... » }
D'ailleurs, n’est-ce pas Buchon lui-même qui disait, dans ses maximes sur l’art, que « l’art est toujours personnel et local (3) » ?
Résumons-nous. Dans son œuvre, Buchon se borne toujours à être vrai et donne à son art, comme objet la réalité. Les descriptions, quelles qu’elles soient, sont toujours vraies dans un paysage vrai. En outre, on trouve dans l’expression une manière originale et indépendante. « L'esprit,
(1) Le Frâne, Poésies franc-comtoises, op. cit., p. 18.
(2) Ibid., p. 24.
(3) Cf. Œuvres choisies, op. cit., t. III, p. 6.
dit Charles Thuriet, se retrempe dans la lecture de ses ouvrages, qui sont plutôt ceux de la nature que ceux de l'art, comme le corps dans un bain d’eau vive et fraîche, puisée à la source même d'une fontaine, parmi les rochers abrupts, où le promeneur mondain n’a jamais osé aventurer son pied tendre et sa bottine délicate (1). » Sa prose, sa poésie sont de vraies peintures, faites par petites touches, des bonnes gens, des mœurs et des coutumes de son coin du Jura :
« Vivent les bois, les champs, les nids dans les pommiers, Les foins, les blés, les bœufs, les poules, les fumiers, Les vieillards blancs, les enfants roses !
« Ce spectacle éternel, en dépit du destin, Enseigne à tarifer d’un coup d’æil plus certain Le prix réel des hommes et des choses (2)... »
Autre chapitre d'esthétique du réalisme chez Buchon. Si notre interprète de Hebel est arrivé à la simplicité et à la sincérité ou à la « naïveté qui est tout dans les arts », comme dit Champfleury (3), cette naïveté ne va pas, nous l’avons vu, sans une glorification de la vie laborieuse, une sympathie profonde pour le paysan, pour j’ouvrier.
Dès son premier roman, Le Val d’Héry, Buchon professe explicitement cette sympathie pour l’ouvrier opposé au bourgeois corrompu. Il justifice explicitement sa sympathie pour les classes populaires. Il constate que le peuple tient dans la société la plus grande place. En outre, c’est dans
(4) Notice sur Max Buchon, op. cit.
(2) Poésies franc-comtoises, op. cit., Flux et Rejlux, p. 42. (3) Lettre à sa mère, le 3 avril 1849, citée par E. Bouvier, op. cit, p. 281
le peuple seul qu'on trouve la sincérité et la vérité. En conséquence, le peuple mérite plus d'attention et il a le
droit d’être « admis à être peint, comme l'aristocratie » ; car le peuple seul peut offrir des sujets vrais et neufs. « L’'aristocratie, dit-il encore, ne peut s’imaginer avoir le privilège des sentiments (1). » Ainsi Buchon, et il est un des premiers à s'engager dans cette voie, donne au peuple, dès 1845, ce droit à devenir un sujet en littérature (2). Courbet et Champfleury font de même. Courbet expose des tableaux où il a peint tous les gens du peuple, tels que ce cortège de L’Enterrement à Ornans, ou ces Casseurs de pierre qu’il a rencontrés sur la route d’'Ornans. Il les prend comme modèles, tels qu’ils sont, dans leurs occupations, sans rien changer à leur costume, sans les débarbouiller ni leur imposer une attitude artificielle. Cette conquête des droits de l’homme, depuis longtemps acquise à l’art. par les maîtres hollandais dans leurs tableaux de corporations (3), est attribuée aussi par Champfleury à la loi
(1) Cité par E. DuranrTy, dans son article : Max Buchon et le Réalisme, dans le journal le Réalisme, op. cit., 15 décembre 1856.
(2) Avec sa traduction des Poésies allemandes de Hebel (Salins, Mareschal, septembre 1845) et ensuite avec le Val d’'Héry (1848), le Matachin, le Fils de l’ex-Maire, etc.
(3) Nous avons vu plus haut que Courbet, tout le premier, fit appel aux maîtres hollandais. Ils le séduisaient par le choix de ces sujets fami liers, par leur amour de la vie laborieuse et par la fidélité dans leur repro duction (Cf. E. Bouvier, op. cit., p. 216).
Buchon confesse aussi le plaisir que lui donnent de vieilles gravures flamandes ou hollandaises, auxquelles il se plaît à comparer les poésies de Hebel ; il envie « les vieux peintres flamands et hollandais, plus soucieux de la vérité humaine que de subtilité esthétique », qui « prenaient dans leur propre ménage les personnages de leurs tableaux religieux ». (C£. les préfaces aux Poésies de Hebel et aux Chants populaires, Œuvres choisies, op. cit., t. LIT, pp. 21, 22 et ibid, t. I, p. 171).
Plus d’une fois, les propres vers de Buchon semblent sortir de quelque tableau hollandais ou flamand, comme dans ce croquis du Grenier :
« Les toiles d’araignées alors, de la toiture, En lumineux arceaux pendent à l'aventure,
Tandis que, dans les coins, tout reste incessament, Noirâtre et vigoureux comme un tableau flamand ».
qu'il a établie ailleurs : « Ton art est régi par l’époque. » I reconnaît encore plus tard, comme nous l’avons déjà vu, dans sa notice biographique de 1877 sur Max Buchon, que « le réalisme fut une aspiration démocratique ». Proudhon, de son côté, s'exprime de la même façon. Il s’agit, pour lui, de peindre l’homme, rien que l’homme, non des dieux et des déesses ou des héros de la mythologie, et voilà pourquoi il s'intéresse à Courbet, à Buchon. «L'art, dit-il, ne s’est occupé jusqu’à présent que des dieux, des héros et des saints : il est temps qu’il s'occupe des simples mortels. A force d’idéaliser, de symboliser, de se chercher des modèles au-dessus de la condition et de la destinée, il a fini par s’entourer de fictions ; il s’est perdu dans le vide (1)... »
Il faut donc reproduire les choses qui touchent à la vie, représenter le peuple, montrer le paysan et l’ouvrier au travail, en un mot, il faut montrer les manifestations de l’activité sociale. « L’art, dit Buchon lui-même, doit avoir « l’empreinte de l’esprit de la société. » « Seulement, ajoutet-il, une fois l’esprit artistique tourné vers ce côté, il faut bien imaginer qu'il n’y à qu’un roturier ayant vécu avec les paysans, qui puisse peindre leur vie (2). » En d’autres termes, pour pouvoir peindre le peuple et pour être compris par le peuple, « il faut se faire peuple ». En outre, la représentation de l’âme populaire exige beaucoup de pénétration, d'étude et de génie, et pour y arriver, il faut rejeter de sa littérature les idées, pour se borner aux sentiments purs, seuls mis en action dans la vie réelle (3).
Chez ce même peuple, Buchon trouve non seulement la
(1) Du principe de l’art et de sa destination sociale, chap. XXI, édition de 1875. : |
(2) Cité par Ed. Duranry, Max Buchon et le Réalisme, art. cit.
(3) Ibid.
sincérité et la vérité, mais encore l’art même, c’est-à-dire une littérature qui lui est propre, littérature où l'écrivain puisera des renseignements précieux. Les chansons et les légendes populaires sont de vrais chefs-d’œuvre de réalisme. C’est pourquoi il recueillit avec un soin particulier ces fleurs de naïveté et de simplicité. Cette littérature lui prouve aussi que le peuple doit être bon juge en matière d'art. « Pour savoir au juste ce que valent les produits de la littérature, dit-il, un bon moyen ce serait peut-être de les mettre dans les mains de quelques bons gros paysans attablés à l’auberge et d’aller se cacher derrière la porte pour les laisser vider leur sac en toute liberté (1). » Il va plus loin encore : Le peuple est pour lui non seulement « compétent en littérature », mais « compétent en politique, en region (!) (2) ». Le peuple est très intelligent, car «les vrais savants, dit-il, les grands écrivains et les grands politiques, les grands philosophes, inventeurs et artistes » sont «sortis du sein des masses populaires ». « Les quelques exceptions que l’on pourrait m'opposer, ajoute-t-il, n’ébranleraient nullement mon affirmation (3). »
C’est donc au peuple que, d’après lui, l'écrivain devra s'adresser. Lui seul est capable d'apprécier la juste valeur, c’est-à-dire la sincérité et la vérité qui sont les caractères dominants dans une œuvre. En conséquence, l’œuvre la plus populaire sera la meilleure. La tradition des érudits, des professeurs est impuissante. « Les grands écrivains
et les grands artistes, dit-il, ne sont-ils pas toujours les corps francs de leur siècle ? Eux exceptés, que reste-t-il ?
(1) Causeries littéraires, article de Buchon dans l’Émulation de Fribourg,
(2) Cité par Ed. Duranty dans son article du 15 décembre 1856.
(3) Le Doubs, 8 mai 1869, Force brutale et Intelligence.
Des professeurs qui enfantent des professeurs, lesquels ne produisent jamais non plus que des professeurs (1). »
Mais ce n’est pas assez de peindre le peuple ; il faut l’instruire aussi. L’art a un but, non pas avant tout artistique et littéraire, mais pratique. — C’est apparemment du Proudhon. Ce dernier, en effet, s'exprime ainsi : « L’art doit participer au mouvement de la société, le provoquer et le suivre (2). » « Qu’avait donc l’art à faire de nous autres, misérables humains ?... se demande-t-il encore. Une chose fort intéressante, la plus glorieuse de toutes : il avait à nous améliorer, à nous aider, à nous sauver (3). »
Le réalisme attribue donc à l’artiste un but pratique, utile. « En le rattachant à la vie », cet art devient « un instrument d'intelligence et d'éducation ». Il prenait aussi à tâche de réaliser cette conception de l’art. Peu avant sa mort, il écrivait encore dans le Doubs : « Le peuple doit comprendre que la science, les arts et la sagesse méritent de sa part quelque respect et quelque reconnaissance ; car, sans ces puissants auxiliaires, il serait encore étendu aujourd’hui comme Job sur son fumier, et sa vie domestique n’eût pas été transformée depuis cinquante ans d’une façon si radicale. Le premier devoir du peuple est donc de sauvegarder, par son vote, toutes nos libertés d’études et de discussion. Nos générations contemporaines sont à jamais dégoûtées des discussions politiques qui ne les mènent jamais à rien. Ce qu’il leur faut, en tout, c’est du posilif, et elles n’y arriveront que par l’élude et à la sueur de Jeur front (4). » Bref, l'écrivain ou l’artiste doit propager
1) Préface aux Chants populaires, Œuvres choisies, op. cit., t. IT, p. 4, 2) Cité par Duranty dans son article du 15 décembre 1856, art. cit. 3) Du principe de l’art et de sa destination sociale, op. cit.
4) Force brutale et intelligence, article du 8 mai 1869.
une doctrine qui ait un but pratique et utile, c’est-à-dire pour Buchon, une doctrine politique, libérale et républicaine et même anticléricale.
Toutefois, Buchon semble voir parfois dans la lecture de la littérature réaliste moins l'utilité qu’ « un moment. de repos, un rafraîchissement inattendu (1) ». Ce momentde repos et ce rafraîchissement ne résument sans doute pas « la destinée de l’homme ni de l’art », ajoute-t4l, « mais puisqu'ils nous rendent, ne fût-ce qu’un instant, meilleurs et plus affectueux et plus courageux même aux luttes de la vie, ne serait-il pas injuste de méconnaître leur importance relative ? »
Nous voyons que les idées de Buchon ne manquent pas. de précision ni de netteté. Sans doute, ces idées ne sont pas toujours les siennes. Il en a emprunté à ses amis. Ainsi il fait dans sa brochure, intitulée Le Réalisme, l’his-. toire de la doctrine réaliste au moyen d’articles de critique de Champfleury, de Courbet, de Proudhon et d’autres. Cette brochure, devenue très rare (2), est faite « d’une façon tout allemande », comme dit Ed. Duranty (3). Elle est divisée en trois parties : une introduction de Buchon, un choix de ce qui a été dit pour et contre le réalisme, et. une conclusion également de Buchon, qui résume la ques-. tion du réalisme d’une façon plus ou moins nette. Dans l'introduction, il expose la méthode et il termine : « Voyons d’abord quelle est la mission de l’art, puis quelle tradition
(1) Préface aux Poésies de Hebel, Œuvres choisies, t. I, p. 176.
(2) La brochure elle-même est introuvable. Cependant Duranty en donne, dans son journal le Réalisme, une analyse détaillée. Nous en trou-vons également quelques extraits dans l’article de Charles Léger, Courbet, ses amis et ses élèves, Mercure de France, janvier-février 1928. Cf. aussi P. ScroBérer, du Réalisme, Émulation de Fribourg, 1856, p.19 et suivantes.
(3) Le Réalisme, 15 décembre 1856. Nous nous référons dans notre: analyse de la brochure à celle qui est donnée par Duranty dans le Réalisme.
esthétique nos devanciers nous ont laissé à développer. — À quelle tendance philosophique de notre époque correspond dans les arts le réalisme ? — Quelles sont à peu près les tendances pratiques de celui-ci ?... »
Sous ces rubriques sont groupés divers articles contracictoires. Proudhon y est chargé par Buchon de définir la mission de l’art, et voici ce qu'il dit : « ...L’art est par nature {oujours égal à lui-même. » « Que chaque génération, déposant sur la toile et le marbre le secret de son génie, arrive à la postérité sans autre blâme ni apologie que les œuvres de ses artistes. » C’est un certain Goudall qui explique quelle tradition esthétique nos devanciers nous ont laissé à étudier et qui termine ainsi : « Il faut que l’art, de lyrique se fasse réaliste. » C’est H. Castille qui explique à quelle tendance philosophique de notre époque correspond, dans les arts, le réalisme. Il l'explique par une dualité de l'intelligence et il définit le réalisme ainsi : « L’infini et la variété dans la nature éternellement variable et infinie. »
C’est par la voix de Courbet et de Champfleury que sont exposés « à peu près » les fendances pratiques du réalisme. Voici ce que dit le peintre : « Savoir pour pouvoir, telle fut ma pensée. Être à même de traduire les mœurs, les idées, l’aspect de mon époque, selon mon appréciation, en un mot, faire de l’art vivant, tel est mon but. » Champfleury dit, de son côté : « Ce que je vois entre dans ma tête, descend dans ma plume et devient ce que j’ai vu. » Voilà le réa- Jisgme : « Je cherche avant tout à rendre sincèrement mes impressions dans la langue la plus simple (1). » Champfleury y discute avant tout les questions du style : « Ce mot n’est
(1) C'est-à-dire dans la prose. Notons ici que Max Buchon, tout le premier, abandonna la poésie pour la prose sur les conseils de son ami.
pas français ; et moi je dis qu’il est français, car tu m'as compris ; si vous ne voulez pas de mon expression, je ne veux pas de la vôtre... » :
Enfin, pour montrer comment la critique accueille les premiers apôtres du réalisme, Buchon cite des lettres de louanges de G. Sand, de H. Castille, de P.-J. Stahl et d’autres. Il cite également des lettres dans lesquelles est. attaqué Champfleury.
Cette réunion d’articles et de lettres contradictoires ne paraît aboutir à aucun résultat. En tout cas, ces dires contradictoires prouvent que Buchon et, avec lui, ses amis, n’ont pas songé à faire, dans les articles cités, un exposé complet. Buchon se borne à en tirer une conclusion. Il termine par une réfutation des extraits des adversaires du réalisme et par une apologie du réalisme. Il y insiste particulièrement sur la nécessité de peindre le travail des humbles et de faire de la littérature pour le peuple. Il réclame également le droit d’être moderne. « Nous avons le droit, dit-il, d'apporter nos idées et de vouloir être nouveaux... Nous avons une foi et une voie, nous marchons vers la Justice et la Vérité, que nous ayons ou non des nez rouges comme le prétendent d’élégants et blancs adversaires... »
Peu après la publication de sa brochure, Buchon se lance de nouveau dans la critique. Il se joint aux collaborateurs du journal le Réalisme, de Duranty, d'Assézat et de Thulié, tous des jeunes gens qui en veulent furieusement au romantisme. Sans doute, il était le bienvenu. Les auteurs avouent d’ailleurs qu'ils ne sont que des
continuateurs (1) et que Buchon et Champfleury ont montré le chemin depuis longtemps (2).
Outre une réponse provoquée par l’article de Duranty sur sa brochure, Buchon y publia une fort curieuse traduction d’une dissertation de Schiller (3). Le morceau que Buchon s’avisa de traduire pour Le Réalisme, est daté de 1795 et Schiller y trace le parallèle des réalistes et des idéa-. listes. S'appuyant sur le grand poète et sa dissertation, Buchon en tire aussitôt un argument en faveur du réalisme : «Ce morceau intéressera le lecteur compétent comme témoignage que si les idéalistes datent de loin, les réalistes leur ont de tout temps marché de bien près sur les talons (4). »
Voici quelques extraits
« La meilleure manière d’arriver à l’idée juste, c’est de séparer ce qu'il y a de poétique de part et d'autre. Tout se réduit bien vite alors pour le premier [le réaliste] à un plus. sobre esprit d'observation, et à un solide attachement pour le témoignage uniforme des sens, puis (quant à la pratique) à une soumission calme, à la nécessité, mais non point à l’aveugle contrainte de la nature... La nature, bien que d’une grandeur infinie, prise dans son ensemble, se montre, dans chacun de ses effets pris à part, dépendante et nécessiteuse. Ce n’est qu’à l’ensemble de ses manifestations qu’elle imprime un caractère grandiose et libre. Et c’est précisément de cette façon que se montre le réaliste aussi bien dans son savoir que dans ses actes. Ce qui est vrai du réaliste est vrai aussi de son action (morale).
(1) Cf. le Réalisme, 15 novembre 1856, Profession de foi.
(2) Ibid. cf. Max Buchon et le réalisme (15 décembre 1856) et, Champ-fleury (15 février 1857).
(3) De la poésie naïve et sentimentale.
(4) 15 mars 1857, p. 74.
Son caractère a une moralité qui gît, selon sa notion pure, non dans un fait isolé, mais dans la somme totale de sa Ne...
« Le sens commun est la plus belle part du réaliste, dans sa pensée aussi bien que dans sa conduite. Ce qu'il aime, il voudra le rendre heureux, et l’idéaliste cherchera à l’ennoblir. Si donc le réaliste a pour but, dans ses tendances politiques, le bien-être, dût-il en coûter quelque chose à l’indépendance morale du peuple, l'idéaliste, lui, visera à la liberté, même au préjudice du bien-être. Indépendance de position, voilà le but du premier (réaliste), indépendance de la position (ex posilione), voilà le but du second (1)... »
Tels sont quelques-uns des termes de Schiller. Si parfois la forme en est brumeuse, ces extraits nous montrent du moins une nette opposition entre le parti réaliste ét le parti idéaliste.
En outre, la traduction de Buchon nous montre combien il prit au sérieux la question du réalisme. Sans doute, il ne veut pas exposer, dans ces essais critiques, une doctrine complète, ni former des élèves. Il se propose simplement de « mettre en circulation quelques vérités positives nettement formulées », comme il le fait remarquer lui-même, «et de grouper quelques intelligences de bonne volonté qui ont tout avantage à sortir de leur isolement, sans encourir pouf autant le risque de tomber dans les manies de secte ou d'école (2) ».
Buchon n’a pas manqué d'attirer l’attention de la critique. Ses idées et leur mise en œuvre furent discutées
(1) 15 mars 1857, pp. 74-78.
(2) Cf. Le Réalisme, 15 février 1857.
par ses amis et des notabilités littéraires. « Nous avons trouvé ta brochure fort bien », lui écrivait Courbet en 1856. « Tu as eu tort de n’en faire tirer que cent, quoique ce soit mal imprimé. J'ai envie d’y ajouter une lettre (1) d’appréclations et d'observations générales sur le réalisme et les critiques. Nous avons porté à Proudhon celle que tu m’as envoyée, dans l’espérance qu’il te réponde dans une lettre. Si cela pouvait réussir, la fortune de cette brochure serait certaine comme publicité (2). » Duranty, nous venons de le constater, faisait une analyse détaillée de sa brochure. I] lui « sait particulièrement gré d’avoir élevé ces idées de Justice, de Vérité et de Virilité dans la pratique de la vie, qui sont le but du réalisme. Je trouve remarquable, ajoutet-il, cette distinction entre les sentiments et les idées dans la Httérature, qui éclaircit toutes les questions à débattre sur le jugement du public (3). »
Dans la Lorgnelle littéraire, « dictionnaire des grands et petits auteurs de mon temps », Charles Monselet a consacré également à Buchon, — qu’il appelle « un poète moins naïf qu'il n’en a l’air », — un long article coupé de citations. Sainte-Beuve loue dans un de ses Lundis (4) la conscience de ses recherches sur la littérature populaire et lui adresse à l'avance les remerciements que lui devront les amateurs des chansons populaires. I parle aussi de lui dans Le Constilutionnel, où il écrivait le 24 avril 1862 : « Le traducteur et l’imitateur de Hebel, Max Buchon, a fait une petite pièce de vers grasse, rustique, bien alsacienne et flamande,
(1) Courbet songeait à une réédition de la brochure.
(2) M. Pierre Mocan a eu l’obligeance de nous donner copie de cette lettre inédite, d’après la copie qui lui avait été prêtée par M. Georges Gazier.
(3) Le Réalisme, 15 décembre 1856.
(4) Nouveaux Lundis, t. X, ar ticle du 3 juillet 1865.
intitulée tout bonnement Le Cochon. » En 1864, Victor Hugo écrivait de Hauteville-House à Buchon et à Courbet : « Continuez de faire ce que vous faites, et d’être ce que vous êtes. Je vous envoie à tous deux mes plus cordiales affections (1). »
Pour ses œuvres originales ou traduites, Buchon recevait encore des lettres de félicitations et de remerciements de nombreuses personnalités. Outre les noms que nous venons de citer et George Sand, dont nous avons parlé plus haut, Banville, Castagnary, Laurent-Pichat et d’autres avaient tenu à lui consacrer quelques lignes d’éloge, soit par lettre, soit par la voie de la presse (2). |
En dernière analyse, le réalisme de Buchon consiste en une littérature pour le peuple. Sorti de ce désir invincible de retenir les « mille petits riens », ce réalisme devient aussi chez lui l’une des formes de son besoin d’affirmation ou de protestation. Comme il avait le ressort d’un montagnard, il ne se laissa pas abattre. « N’ayons pas peur, s’écria-t-il, voire même de notre province (3). » Ainsi son réalisme devient l’une des formes de cette affirmation provocante de soi-même dont il faut chercher les origines dans la race. même. Parlant du bûcheron comtois, il dit encore : « Il est des natures faites pour la lutte et je croyais être du nombre ; à celles-là le ciel donne une énergie de vitalité, une imperturbabilité d’espérance, en proportion avec la longueur du chemin qu’elles ont à parcourir, » « Oui, sans doute, pour moi le chemin de la vie a été rude, mais
je n'y ai pas moins marché à peu près toujours dans mes
(1) Cette lettre, datée de Hauteville-House, 17 novembre 1864, a été
publiée pour la première fois par Alphonse Mandrillon dans la Revue: litiéraire de la Franche-Comté, 1864, t. II, p. 147.
(2) Cf. Poésies franc-comtoises, op. cit., avant-propos, p. 4. (3) Préface aux Chants populaires, Œuvres choisies, op. cit. t. DE pE7e
propres chaussures, et, quand mes propres chaussures ont été en lambeaux, je n’en ai pas moins continué à marcher en avant, au risque de m’ensanglanter les pieds en tranchant des cailloux. Ce que j'ai fait, je le ferais encore. L’accablement m'est venu parfois, mais non pas le doute. »
Buchon a consacré le meilleur de son talent à des vies sans éclat, mais peut-être non sans grandeur. Il s’attacha de tout son cœur à sa province et tourna volontiers le dos à Paris. Peut-être avait-il mieux compris que ses amis le vrai réalisme, celui qui s'attache au sol. Aïnsi Buchon semble avoir répondu au vœu que l’Académie de Besançon exprimait en 1836 : « S'il reste au milieu de nous, disaitelle par la voix de Léon Brétillot, s’il reste quelques-uns de ces hommes, déjà rares, qui portent un amour filial à leur pays, sont fiers de lui appartenir et soigneux de sa gloire, qu'ils se lèvent... Ils nous rendront, dans leurs récits, notre Franche-Comté loyale, religieuse et guerrière, aux mœurs franches et rudes, à la physionomie pittoresque et variée comme celle de nos montagnes. Nous verrons revivre ces hommes énergiques, simples, fidèles, dont la race s’est conservée, sensée et forte, jusqu’à nos jours (1)... »
(1) Cité par M. Pierre Moreau, Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Besançon, 17 trimestre, 1936, p. 43.
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