CHAPITRE VIII
Les dernières années de Buchon
Après son exil, Max Buchon resta fidèle à sa conception libérale. Il dut cependant renoncer à la politique active. De loin en loin, et pour se distraire, il se rendait à pied à Vuillafans chez ses oncles Pasteur. Quelques amis seule: ment venaient le visiter à Salins : Champfleury, Bovet, Castagnary et son «cher » Courbet. Ses hôtes partis, Buchon se plaignait d’être seul. Il lui manquait quelqu'un : il songeait à se marier. Depuis longtemps déjà, il ne pouvait que partager les idées de Proudhon sur le mariage.
Ce fut alors, au mois de mai 1862, qu’il épousa, alors âgé de 44 ans, à Besançon, Mlle Félicie Dizien, âgée de 21 ans, file unique de M. Dizien, ancien censeur des études au lycée de cette ville. « Sémillante, vive, spirituelle et franche de caractère, cette compagne de la vie de Buchon semblait lui être donnée tout exprès pour épanouir en rayons sympathiques son âme ardente, mais concentrée, austère, d’une gravité sombre (1). »
Buchon, avant son mariage, adorait les enfants et, après son union avec Me Dizien, il ne se résigna qu'avec peine à n’en point avoir. La vue d’un beau « poupard » lui causait souvent des tristesses. Néanmoins, l’intérieur du ménage n'eut jamais à en souffrir. On yÿ vit régner constamment la paix, le bonheur (2).
(1) A. Cnevassus, 0p. cit., p. 57.
(2) Tbid., p. 57.
Poli, bienveillant et le cœur largement ouvert pour tout le monde, Buchon n’avait d’implacable colère que contre les agents et les suppôts de l’Empire. Ayant trop injustement souffert, il redevenait peu à peu le lutteur d’ autrefois. La réaction était encore triomphante, mais la construction du régime se lézardait. Il soutenait de nouveau ses amis républicains et défendait vigoureusement la candidature de Jules Grévy dans le Jura, et dans le Doubs, celle d'Édouard Ordinaire (1). Il collabora activement aux journaux démocratiques : au journal indépendant de l’Est, Le Jura, et au journal Le Doubs qui se publiait à Besançon et dans lequel écrivait Charles Baille, Ernest Figurey, Charles Beauquier et d’autres éminents politiques. Dans ce dernier, il publiait des récits littéraires en prose ét en vers, notamment des poésies de Heine et des contes recueillis par les frères Grimm. Il y publiait également ses « fameux » articles politiques, Les paysans et les partageux (2), Les élections et les fromagers (3), Force brutale et intelligence (4). Buchon y révèle le don merveilleux de se faire comprendre du peuple comtois et de l’intéresser : © Il faut qu’on se fasse à Paris une idée bien baroque de la vie que mènent nos paysans, dit-il, dans Les paysans el les parlageux, pour supposer que les partageux en seraient si friands ; puis il faut qu'on regarde comme bien stupides ces mêmes paysans qui ont fondé deux fois l’Empire, pour les croire incapables, à l’occasion, de se défendre à coups de fourche ou à coups de raisonnements... Ils sont
(1) Candidats aux élections générales pour le renouvellement du Corps législatif (23 et 24 mai 1869), M. Ordinaire fut élu contre le marquis de Conegliano, chambellan de l'Empereur.
(2) 22 mai 1869.
(3) 24 avril 1869.
(4) 8 mai 1869.
vräiment curieux ces bavards de Paris! Pour arracher à la terre tous les produits agricoles qui alimentent toute la nation, il faut nécessairement à nos paysans une poigne au moins aussi vigoureuse que celle de nos préfets d’au- Jourd’hui... Si nos paysans ont solide poigne, leur esprit non plus n’est pas manchot !... » Ou bien, il termine ainsi une « lettre salinoise » sur les élections : « On essaie de faire peur aux paysans en leur parlant des « partageux »; nous voterons de manière à bien prouver que si la Franche-Comté est toujours le pays des fromages, elle entend désormais n'être plus le pays des couennes. »
De même, il y publiait la chanson des élections, accueillie avec faveur et souvent reproduite à l’époque et dont une strophe est ainsi conçue
« Aux paysans, il faut pour les représenter
Un paysan comme eux, simple et fier de porter Le bronze sur la peau, la corne dans les mains, Qui les rend aussi nobles à parchemins.
Assez comme cela de galas somptueux
Laissons-les en pâture à ces volupteux
Dont la raideur d’échine est le moindre défaut ; Un petit Ordinaire est tout ce qu’il nous faut (1). »
Ou bien des articles de polémique, mais conçus d’une manière originale et qui ne pouvaient qu'avoir du succès. Parlant des élections, il dit : « Les élections se font dans une boîte, et les fromages dans une chaudière. Dans cette boîte, chaque électeur apporte son bulletin. Dans cette chaudière, chaque paysan apporte son lait. Quand l'électeur n’a tiré son bulletin que de sa conscience saine et franche, tout est bien. De même, quand le paysan n’a tiré son lait que du pis de la vache saine et franche, tout est bien... Pour
(1) 197 mai 1869.
faire le fromage il faut non seulement du lait mais dé læ présure. Pour faire des élections, il faut non seulement des votes, mais de la liberté. La liberté, c’est la présure des élections ! Sans présure dans la chaudièré, il n’en sort. que de la ripopette. Sans liberté dans la boîte électorale, il n’en sort que de l’abrutissement. La qualité du député se mesure au profit loyal qu'il rapporte à l'électeur. La qualité du fromage se mesure à la somme de bon argent. qu’il rapporte au paysan (1)... »
Dans Le Jura, Buchon faisait preuve des mêmes qualités. Il y publiait d’abord une série de lettres sur les fromageries, une étude sur Max Claudet, dont nous parlerons. tout à l’heure, un feuilleton, La Visite, des scènes villageoises du canton de Berne, traduites de Gotthelf, et le. Fils de l’ex-maire. Aux approches des élections, il y publiait. également des articles politiques et une chanson bien originale dont voici quelques strophes :
€ Fiers enfants du Jura, mettez votre pompon ! Notre premier succès nous répond.
Rappelens-nous la joie immense qui survit Nos acclamations du grand nom de Grévy.
(Sur l’air du Tra, la, la.)
oO enfin -erpedns ro ves rite end à Babe fers. à
Le peuple si longtemps capot et dérouté,
Se réveille et remet son bonnet de côté.
Chacun veut imiter l’exémple du Jura, Maïs personñe à l'assaut ne nous devancera.
Aux ministres il faut de la chair à canon,
Des impôts écrasants et des emprunts sans nom, Si les ministres sont bâtis de ce bois-là Chargeons nos trois élus de leur dire : Halte-là !
MMS ele MES APS NS, cotes, RAT ELU EM Re du
u) 24 avril 1869. L'article était dirigé contre le préfet du Jura qui « chauffait trop l'élection ». RE à
. Un miracle étonnant de nos élections, C’est que, dans le Jura, plus de divisions Chacun s’aime et chacun chante de tous côtés : — Vive la France avec toutes ses libertés ! »
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Ce ton simple et bon enfant plaisait sans doute au peuple. Parfois quelque peu polémique, Buchon était pourtant compris par le peuple. Il paya non seulement de sa plume, mais de ses actes, de sa personne. Il fut « toujours sur la brèche, infatigable, intrépide, vulgarisant les notions économiques de la doctrine libérale, dénonçant les abus, arrachant les masques aux plus puissants (1) ». Au reste, Buchon avait pour cela une aptitude spéciale. Il possédait une certaine bonhomie, la simplicité, la désinvolture qui est sa grande originalité. Il révélait toujours la même invariable fidélité, le même ardent bon sens et par-dessus tout le même admirable désintéressement. Sa seule ambition était de servir sa cause, sa seule espérance de la voir triompher (2). Il était ardent mais sans fiel et sans haine ; quand il se faisait le champion d’une idée juste et saine, comme dans son vigoureux avis aux partageux, il atteignait même vraiment à l’éloquence (3). Il fut républicain à l'heure du péril : d’autres ne consentent à l’être qu’au temps de la prospérité. Aussi mérita-t-il, à sa mort, cet éloge de Victor Hugo : « Max Buchon laisse comme poète une œuvre, et comme citoyen un exemple. »
En somme, les idées politiques de Buchon ont été, comme ses idées littéraires, très pénétrantes, très vives, affranchies de tout préjugé, sincères et généreuses. Il s’y montrait
(1) Ernest FicureY, Le Doubs, 18 décembre 1869. (9) Abid. s ; -(3)-“Gf. Jules Marcou, Annales franc-comtoises, t. XII, p. 476.
toujours jaloux de son indépendance, mais ne fut ni ambitieux, ni intrigant. Il n’accepta d'autre fonction publique que celle de conseiller municipal. « Il n’a voulu, dit Charles Grandmougin, ni les succès mondains, ni les fausses bienséances, ni les salamalecs plats et hypocrites, ni les manigances louches de l'intrigue. C’est un roc de chez nous, ajoute-t-il, un roc fier et sauvage qui n’est devenu ni dalle d’escalier, ni socle de cheminée, ni corniche de vestibule ; je l’admire comme nos sapins et les sources de nos montagnes dédaigneuses (1). » | En vieillissant, Buchon s’éloigna de plus en plus de ses premières idées sur la bourgeoisie qu'il a tant attaquée. « Depuis un siècle, dit-il peu avant sa mort, tous nos pro-: grès politiques de quelque importance ont été dûs d’abord à l'initiative de la bourgeoisie et toutes nos reculades à ses défections momentanées... Oui, la France nouvelle est essentiellement bourgeoise et par bourgeoisie j'entends quiconque, soit par son travail personnel, soit par celui de ses ancêtres, est arrivé à s’affranchir de l'ignorance et de la misère. » Mais il ajoute, « si la France est bourgeoise par le tempérament et le cerveau, elle est non moins paysanne par le sol et par le travail... Il est vrai que tout bourgeois français est d’origine paysanne, tant il est vrai que tout paysan à sa place marquée d'avance dans la bourgeoisie pour une échéance plus ou moins prochaine. Oui, paysannerie et bourgeoisie, voilà les deux grandes ailes de notre vitalité française... » Il termine avec cette acclamation : « À l’union définitive du peuple et dé la. bourgeoisie (2)! » Certes, Buchon pense ici à cette bourgeoi-
(1) La Franche-Comté à Paris, 27 novembre 1910.
(2) Lettre de Max Buchon adressée aux membres Ant oi AGIaU du banie d'Ornans après l’élection de M. Ordinaire. Cette lettre fut publiée dans le Doubs, le 19 juin 1869.
sig laborieuse et non pas à cette bourgeoisie « mesquine, ombrageuse et libertine », qu'il nous décrit dans Le Val d'Héry.
“En tout cas, Buchon fut toujours pour le peuple. Il s’intéressa à ses idées, à son travail, à son talent. Il respectait ses occupations rudes et journalières. Il s’intéressa aux enfants du peuple et aida les jeunes tels que Max Claudet dans l’éclosion de leur talent. N’est-eile pas d’une exquise délicatesse cette première rencontre des deux concitoyens salinois ? « J'avais vu, raconte Claudet, les délicieuses nouvelles de Buchon, mais je n’avais jamais vu l’auteur quand, un beau jour de 1862, il arrive chez moi avec un ami. Je travailais à une statuette d’un vigneron faisant des échalas, que depuis j’ai envoyé au Salon. Buchon ne me dit pas grand’chose, c’est à peine s’il prononça quelques mots. Seulement, trois jours après, je lus dans le Journal du pays un charmant petit article sur mon vigneron. Tel est le début de notre amitié, qui dura jusqu’à sa mort (1). » Buchon ne dissimulait pas à son jeune ami les difficultés qu’il allait rencontrer sur cette route encore inexplorée. Mais Claudet, sous son impulsion, fit revivre intensément, avec la glaise, des gens du peuple : vignerons, cultivateurs, types salinois. Ce ne fut qu’en 1870 qu'il exposa La Brodeuse, « une gracieuse réalité », comme l’a dit Théophile Gautier (2). Max Claudet a laissé un beau médaillon de Courbet et un buste de Max Buchon qui se dresse sur la tombe du poëte, au cimetière de Salins. Le jeune statuaire du cru, qui avait beaucoup de sympathie pour Buchon de même que pour Courbet, se joignait sou-
(1) Le Télégraphe, 2 septembre 1878, cf. Léon GERMAIN, op. cit. p. 8. (2) Cf. L'article de Charles Léger sur Claudet dans La Franche-Comté à Paris, 2 juillet 1911.
vent à eux et il parle d'eux dans ses Souvenirs (1) et dans les journaux locaux. Il se mettait à leur école. De même que Buchon, il commençait à aborder de front sa rude tâche en cherchant le côté du vrai et en franchissant avec vigueur tous les obstacles conventionnels. En luttant contre toutes les préventions, il parvint, grâce à son ami, à remonter ce courant difficile pour réaliser ses conceptions particulières selon son tempérament (2). De son côté, Buchon lui savait bon gré de ses efforts. Voici ce qu'il écrivait de son concitoyen dès 1864 (3) : « La sculpture est actuellement représentée à Salins par M. Claudet, né en 1840, et. auteur de la statue du Vendangeur.….. C’est à Salins qu'il a vécu jusqu’à ce jour comme un jeune sauvageon, sans autres leçons scolaires que celles de son père, et sans autre initiation personnelle qu’un an de leçons du sculpteur Darbois, à Dijon, et deux mois passés dans l’atelier Jouffroy, à Paris. Dès lors, c’est-à-dire depuis l’âge de 19 ans, il n’a plus travaillé qu’à ses risques et périls et sur son propre fonds. Des livres, des crayons, une forte nourriture et la clef des champs ont suffi pour faire de lui un plantureux gaillard, réfractaire à tous enseignements traditionnels, mais bon observateur et s’assimilant facilement la substance des: éléments d'instruction que le hasard et les voyages lui fournirent pêle-mêle... »
Pendant ses dernières années, Buchon, nous l’avons déjà
(1) Paris, Dubuisson, 1878. Le sculpteur, chez Claudet, est doublé: d’un littérateur. Il publiait en 1867 chez Billet, Salins, une brochure in- 18 sur : Du Modelage par soi-même. En 1871 il publiait également chez. Billet une brochure in-8° sur : Salins et ses forts ; en 1877, chez Sandoz et Fischbacher, un volume sous le titre Perraud statuaire et son œuvre, souvenirs intimes ; en 1878, chez Duvernois, Salins, L'abbé d’Olivet, de l’Académie française, et en 1878, chez Javel, Arbois, Salins et ses environs.
- (2) C£ Charles Lécer, La Franche-Comté à Paris, 2 juillet 1911.
(3) Revue littéraire de la Franche-Comté, 197 mai 1864, p. 295. '
constaté, ne se bornait pas toujours à des articles politiques. N'’écrivait-il pas d’ailleurs dans Le Doubs : « La démocratie sait aux préoecupations les plus graves allier l'estime des délicatesses de l'esprit (1). » Il s'intéressait en effet toujours à ces « délicatesses de l'esprit » et prenait part à la vie littéraire. I fut même en quelque sorte un des fondateurs de La Revue littéraire de la Franche-Comté, dans laquelle un très grand nombre d'articles sont dûs à sa plume (2). Le premier numéro de cette revue parut le 127 novembre 1863 à Besançon. Cette publication était ou devait être un terrain neutre sur lequel tous les écrivains appartenant à la Comté, oubliant ce qui peut désunir dans la vie ordinaire, pourraient se donner rendez-vous. Cette revue offrait un réel intérêt : Tout ce qui se rapportait à l’histoire de la Comté, les traditions, les légendes locales les plus curieuses, constituait un des élèments les plus attrayants de ce recueil périodique. A cela venaient s’ajouter des chroniques bibliographiques, des critiques littéraires, des biographies de Franc-Comtois célèbres, et nombre de productions, prose et vers. Au reste, les noms des principaux collaborateurs étaient à eux seuls une recommandation : MM. Charles Weiss, le savant bibliophile, Charles Thuriet, dont nous parlerons tout à l'heure, Ch. Jouffroy, Ch. Baille, Ch. Beauquier, Armand Barthet, X. Marmier, J.-B. Pérennès, le professeur de littérature française de la faculté. En sa qualité d’écrivain franccomtois, Buchon fut naturellement un des collaborateurs les plus actifs, les plus assidus. Outre nombre d'articles sur divers sujets, le poète salinois donna une série d’études
(4) 27 novembre 1869, {2) Cf. Charles THURIET, 0p. cit, p. 10.
sur les Chants populaires (1). Sa fécondité ne tarissailtjamais.
Le groupe libéral qui collabora à cette revue, ne s'interdisait cependant pas la bataille politique. Le périodique, quoique neutre, cachait volontiers ses opinions. politiques sous le manteau de la littérature. On devine également les amis de ce groupe : ce sont Fourier et Proudhon. Le collaborateur Beauquier se flatte même publiquement d’être « l'élève de Proudhon et peut-être le continuateur de ses plus rudes travaux. » On sait bon gré, quoique non sans coups de griffes, au « sénateur critique » Sainte-Beuve (2) ; en revanche, on ricane de Pasteur, de Veuillot, de ceux dont les conceptions sont conservatrices et religieuses. On a de l'estime pour tous les artistes comtois qui ont « l’horreur du banal, du convenu », qui ont un « vif sentiment des beautés vraies de la nature, de sa poétique richesse, de sa naïve simplicité (3) ». On fera honneur à Claudet pour sa « vulgarité » ; à Courbet pour son « sentiment violent de la réalité », pour son « tempérament puissant » et qui «sait bien rendre la nature dans. son charme et dans sa puissance » ; à Émile Vernier, pour sa « hardiesse de touche » ; à Gigoux, à Clésinger, à Baron, etc... « tous des artistes de verve, sincères, et qui cherchent le vrai en dehors de toutes les traditions d’École ». On sait gré à Max Buchon d’avoir « traduit Hebel en vers tout empreints de la naïve énergie du modèle ». A plu-
(1} 17 novembre 1863.
(2) Pour son Proudhon, qu’on a accueilli avec sympathie. Notons que Beauquier et d’autres ont fourni à Sainte-Beuve des documents et des: témoignages pour la préparation de son Proudhon. (Cf. Pierre Moreau, La Franche-Comté marche frontière du Réalisme. Revue de littérature comparée, avril-juin 1937, p. 350.
(3) Ch. Beauquier, Les Artistes franc-comtois au Salon de 1864, Revue littéraire de la Franche-Comté, 17 août 1864.
‘sieurs reprises Buchon dira lui-même aux lecteurs quel riche fonds de chants populaires il avait trouvé en Allemagne et fera appel à tous ceux « qui ont en souci » cette « poésie, si curieuse et intéressante ».
Ainsi, Comme à son insu, la Revue devint un des foyers du Réalisme. Cependant, dans le tumulte de l’époque, le périodique, littéraire et politique à la fois, était parfois déconterté et hésitant. Ce réalisme qui causait un tel fracas, faisait parfois peur à la Revue même et lui créait des ennemis chez ses propres lecteurs. Les uns lui écrivalent : « Vous êtes d’affreux réalistes. Je déteste Courbet'et J’abhorre Buchon : ergo, ne comptez plus sur mon abonnement... » ; les autres : « Comme votre Revue n’est pas exclusivement rédigée par Max Buchon et ne célèbre pas perpétuellement les louanges de Courbet, je vous prie de ne plus compter... (1) » Pour plaire aux uns, on prit position contre Champfleury et le Réalisme (2); pour plaire aux autres, Ernest Courbet étudia les ancêtres du réalisme. Un jour on louait Courbet : « C’est un talent puissant, un tempérament d’athlète »; un autre Jour « O Maître, la province espère que vous lui peindrez un saint Courbet, retour de Damas ! » Un beau jour, on déclara Courbet fini : « C’en est fait, nous avons perdu un vrai peintre », mais au même moment on annonça : « Allons ! il y a encore de beaux jours pour le réalisme. » L'ironie se mit également en jeu. Un jeune avocat poète, Alphonse Mandrillon, dans un sonnet, promit la gloire
(1) Cf. Revue littéraire de la Franche-Comté, Chronique, 1€ novembre 18656. LT, p.18.
(2) Cf. l’article d'Albert Corrienon, Étude sur Champfleury, Revue littéraire de la Franche-Comté, t. IV, 1867, p. 249.
A Buchon, lequel est né malin Dans un charmant endroit qu’on appelle Salins, Poète distingué, réaliste et limpide.
Je crois qu’à la rigueur elle viendrait à lui, Si lui s’approchait d'elle et la prenait pour guide. Mais, morbleu! qu’en dirait cet affreux Champfleury ?
Ou bien encore ce même avocat poète : « La muse qui se meurt aux quatre coins de France, agonise à Salins dans les bras de Max Buchon, qui la fagote en vachère franccomtoise. Poitrinaire plaintive et rêveuse au temps des romantiques, elle a demandé secours à MM. les réalistes, qui, dans le vain espoir de la guérir, en ont fait une campagnarde ; mais trop délicate pour un pareil régime, accablée de patois et de gros rire, la pauvrette en est à son souflle suprême. Que Max Buchon me le pardonne !... Les réalistes, gens bien trempés, ignorent la colère, « genus « non irrilabile valum ». Courbet bâille à l’éloge et veut qu'on dise de lui pis que pendre. »
Buchon avait la fibre sensible. Est-ce que c’est à eet entrefilet plaisant, injustifié d’ailleurs, mais nullement malveillant au fond, qu’il faut attribuer la cause de la rupture de Buchon avec la Revue ? Nous ne le savons pas. Toujours est-1l qu’il fut le point de départ d’une courte polémique entre son malencontreux auteur et Buchon. La Revue elle-même d’ailleurs ne présente qu'avec réticences ses poésies : « Nous savons, dit-elle en note, ce que la critique peut en dire, et Max Buchon lui-même ne s’at.tend pas aux éloges de tout le monde. Nous ne donnons d’ailleurs ces poésies du mérite des quelles l’auteur seul peut se charger de répondre, que comme échantillons d'un genre de littérature qui a fait quelque bruit en France... » La Revue n'entend pas s’inféoder au groupe tapageur de
Salins et d’Ornans. En vain Buchon lui fait-il tenir copie des lettres dont Victor Hugo l’honore, et la met-il au courant des travaux de Courbet : la Revue n’en tire qu’une chronique bouffonne de Mandrillon, où l’on voit un concihabule de réalistes s’assembler à Salins, pour lire au milieu d’un délirant enthousiasme les certificats de génie décernés par Hugo. « On dit, ajoute le chroniqueur, que la fête dure encore et ne finira pas de sitôt, si les gens d’Ornans n’envoient une députation municipale, le maire en tête, pour réclamer Courbet et le ramener fatigué de gloire au foyer de ses pères (1). »
Cette fois, Buchon devait se cabrer : « ...devant une pareille manière d’honorer les lettres et les arts, je n’ai plus qu’à vous prier de me rayer de la liste de vos collaborateurs et de vos abonnés (2). » Vainement, on tente de le remettre en honneur : Beauquier loue son Fils de l’ex-maire ; Perron, ses Poésies franc-comloises. Buchon ne se joignit plus aux collaborateurs. Bientôt la Revue sombra (3) et laissa ainsi « échapper l’occasion de jouer un rôle littéraire, de brandir, comme un signe de ralliement, cet étendard du réalisme que la capitale devait ravir à la province (4). » Longtemps après, Mandrillon reconnaîtra ses torts et travaillera à la réhabilitation de Buchon dans une conférence de 1882. « J’ai fait amende honorable, dira-t-il en 1889, et je ne crois pas que le plus susceptible des poètes
(1) Revue littéraire de la Franche-Comté, 1864, t. II, p. 148.
(2) Tbid., 1865, t. IT, p. 255. CÉ. aussi l’article de Ch. Besson, ibid., 1868, t. V, p. 305.
(3) En 1868. Le groupe libéral se retrouvait en 1869 en fondant le journal politique Le Doubs. Sur l'histoire de la Revue littéraire, v. les trois articles de P. Moreau, dans : Franche-Comté et Monts-Jura, avril-mai-juin,
(4) Pierre Moreau, La Franche-Comté marche frontière du Réalisme op. cit., p. 395.
ait pu exiger une plus grande réparation que celle que j'ai donnée à la mémoire et à l’œuvre de Max Buchon (1). »
Cependant, si Mandrillon s'était montré irrévérencieux envers le Réalisme et ses deux coryphées, Courbet et Buchon, ce dernier n’en était pas moins estimé par d’autres. En publiant ses traductions et en s'intéressant aux chants populaires et aux légendes locales, il mérita l’amitié de Charles Thuriet (2). Depuis 1866, secrétaire de la Revue et poète franc-comtois lui-même, Charles Thuriet donna bientôt ses pleines sympathies à Buchon, sympathies que lui inspirait son talent original. De même que Buchon, il s’intéressait aux lieux où il était appelé à vivre, à leurs habitants, aux mœurs du passé et du présent. Esprit fin, observateur subtil, il donna Les Traditions populaires du Doubs, Les Chansons d’un villageois, et Les petites Poésies baumoises, où il vante les hommes et les produits de sa vieille cité (3). C’est un genre terre-à-terre. Sa muse est « une fille du peuple, robuste, saine et naturelle, sans coquetterie, elle porte, comme Perrette, cotillon simple et souliers plats (4). » Elle est ainsi très proche parente de celle de Buchon. Dans leurs recherches sur la vie provinciale, sur les patois et les chants populaires, les deux amis se soutenaient et s’encourageaient. De nouveau Buchon parcourut « le sentier étroit et peu déblayé ». « N’auriez-
vous pas une vieille chanson populaire à me donner? »
(1) Du Rizou (Alphonse Mandrillon), Souvenirs francs-comtois, Morel, Besançon, 1889, p. 12.
(2) Charles Taurier, né à Baume-les-Dames, le 8 octobre 1832, étudia le droit et entra dans la magistrature.
(3) Pendant son séjour à Saint-Claude où il était président du tribunal, le poète baumois écrivit encore les Petites poésies San-Claudiennes, puis des Proverbes judiciaires, où il exerça sa verve aux dépens des personnages, des hôtes du Palais de Justice.
(4) Cf. les Mémoires de la Société d’Émulation du Doubs, 1921, p. 53- 86 : M. Thuriet, Notice sur la vie et les œuvres de Charles Thuriet.
demanda-t-il souvent autour de lui (1). Dans ces recherches le Salinois se référait volontiers au Baumois. Ainsi il consulta pour ses chansons son recueil, encore manuscrit à cette date, de Traditions recueillies en Franche-Comté (2). Thuriet, estimant son talent, resta fidèle à son ami. En 1876 encore, sept ans après la mort de Buchon, il collabora à l'édition d’un volume intitulé Au Village, Nouvelles Suisses, qui comprend trois nouvelles de Gotthelf, traduites par Buchon. Il donne même en tête de ce volume une notice où il honore sa mémoire.
Pendant ses dernières années, Buchon se donnait de plus en plus à sa Comté. En 1866, il publia Les Fromageries franc-comtoises (3), en 1869, Les Fromageries franc-comloises comparées à celles de la Gruyère et de l'Emmenthal, ses Leltres salinoises à M. Grimaldi (4), œuvres qui avaient pour but de créer de meilleures conditions en faveur des paysans comtois et d'augmenter la circulation vitale de Salins. Il fit revivre les anciennes coutumes telles que le culte de saint Vernier, patron des vignerons (5). En 1868, il publia ses Nouvelles poésies comtoises (6), et en 1866 une
(1) C£. son article sur les Chants populaires, Revue littéraire de la Franche- Comté, 1 novembre 1863, p. 15.
(2) Cf. la chanson populaire Le Roi et la Bergère dans Chants populaires de la Franche-Comté, op. cit., p. 64 ; de même la chanson La Chèvre, ibid. p. 144.
(3) Salins, Billet, 1866.
L'’opuscule en question à pour but de combattre l’organisation routinière des fromageries franc-comtoises, cette organisation « barbare de la taille, de la vente au confront ». L'auteur y propose une nouvelle organisation pour régler les rapports du fruitier avec les propriétaires des vaches.
(4) Maire de Salins.
(5) 11 publia en 1869 une brochure à l’honneur de Saint Vernier à” l'occasion de l'érection d’une statue à Vuillafans. (Salins, Billet, 1869, in-80).
(6) Un premier volume était déjà paru en 1862, sous le titre Poësies franc-comtoises, Tableaux domestiques et champêtres, Salins, Billet et Duver-
nois.
nouvelle édition de Salins-les-Bains (1). De même, il écrivit diverses lettres et brochures de circonstance, mais toujours relatives à des questions locales ou à la politique. Entre temps, il collabora, nous l’avons constaté, à la Revue littéraire et au Jura, journal dirigé par Jules Grévy. Cependant, ses dernières années ne furent pas sans nuages malgré son dévouement sincère à la cause du peuple.
C’est ainsi qu’à l’occasion d’un article, il poursuivit une polémique accrue avec l’avocat Oudet qui l’avait défendu naguère en 1849 devant les assises du Jura (2). Mais il n’y avait au fond, dans cette discussion, rien de sérieux et « tous deux eurent, en fin de compte, le bon esprit d’en rire (3) ». Ce qui affecta surtout Buchon d’une manière grave, quelque peu avant sa mort, ce furent des dissentiments avec un des rédacteurs du Jura et par suite, une discussion véhémente avec la direction du journal (4). Il prit la chose fort à cœur et cessa tout à coup de collaborer au journal. « Ah ! disait-il, j’ai le cœur gros de bien des injustices que j’ai vues ou ressenties. » C’est ainsi qu’il abandonna même, momentanément, ses meilleurs amis ou encore « envoya à tous les diables la Revue littéraire qu'il avait contribué à créer (5) ».
Quelque temps après, le 15 décembre 1869, Buchon succomba aux accès d’une fièvre ataxique qui l’enleva d’une
(1) Salins, Billet. Un premier volume était paru en 1862 sous le titre Salins-les-Bains, ses eaux minérales et ses environs, Lons-le-Saunier, Gauthier Frères, 1862.
(2) Cf. Sa Lettre salinoise, l'avocat Oudet et Max Buchon, Besançon 1869, et L'avocat Oudet et Max Buchon, 2 tirage, augmenté de la Mère Michel, guitare franc-comtoise, Besançon, 1869.
(3) Charles Taurter, op. cit.
(4) CE. sa Lettre salinoise, M. Aimé Jeannin et M. Émile Maillot et la Lettre d’ Aimé J'eannin aux actionnaires et lecteurs du Journal le J ur&, brochure in-4°, Lons-le-Saunier, Gallard, 1869
(5) Léon GERMAIN, op. cit., p. 8.
manière foudroyante. « En dix jours, écrivait un Salinois qui avait assisté à ses derniers instants, la mort a brisé la tête si belle, si riche d'intelligence de notre ami, et nous a laissé sa mortelle dépouille, qu’une foule nombreuse et recueillie accompagnait à sa dernière demeure (1)... » « Aucun discours ne fut prononcé sur sa tombe. Ses meilleurs amis étaient abattus et sans voix, à la vue de ce cercueil improvisé. Mais l’éloge du défunt était dans toutes les bouches ; riches et pauvres, rentiers et travailleurs exprimaient à leur manière, et chacun dans son langage, les regrets que leur causait une perte aussi imprévue que prématurée (2). » « Buchon, écrivait peu après un certain Babey, avait le culte intelligent de la liberté, le talent qui en vulgarise les grands principes, le courage qui les affirme et l’activité qui les met en œuvre (3). » En effet, on pouvait dire de Buchon ce que Béranger a dit de Manuel :
« Bras, tête et cœur, tout était peuple en lui. »
Buchon avait laissé, par testament, toutes ses œuvres à sa femme. Il en avait même laissé encore quelques-unes à l’état de manuscrit, par exemple, une dernière traduction de Gotthelf et les poésies complètes de Henri Heine (4). Champfleury offrit gracieusement à la famille du poète de faire éditer un volume des œuvres choisies de ce dernier. Un volume, c'était, dans la pensée de l’auteur du Réalisme, tout ce que pouvait accepter le public, car l’écrivain défunt s'était un peu trop concentré. Par suite de certaines résistances et aussi des circonstances, c’est-à-dire de la guerre
(1) À. Cuevassus, op. cil., p. 63.
(2) Ibid., p. 63.
(3) Cité par A. Caevassus, op. cit., p. 64.
(4) Cf. Charles Taurier, Notice sur Max Buchon, op. cit. De même A. Cnevassus, op. cit., p. 64.
franco-prussienne survenue presque aussitôt, le projet dut être abandonné momentanément. Mais, quand il fut repris plus tard, à un autre point de vue, Champfleury collabora à l'édition des Œuvres choisies, œuvres formant la matière de trois volumes (1). Cette édition enrichie d’eaux-fortes de F. Régamey et ornée du portrait de l’auteur, d’après Courbet, comprend les Poésies, Traductions de Hebel, le Matachin, et les Chants populaires de la Franche-Comié. Le premier volume est précédé d’une notice de Champfleury sur son ami défunt. Il y dit : «Max Buchon put rester un pur enthousiaste de la poésie germanique, sans que son cœur fût déchiré par les souffrances de l'invasion. Mort un an avant la fatale guerre de 1870-71, il avait été enlevé brutalement, dans la force de l’âge, à ses amis, à la Franche- Comté chère à son cœur. » A la fin de sa notice, 1l indique également comment a été faite l’édition dont nous avons parlé plus haut : « La veuve du poète se remaria, sans cesser de croire à l’œuvre de son mari, et c’est à un vœu de celle qui devait bientôt le suivre dans l'inconnu qu'a obéi l’ami désintéressé, M. J. Dufay, qui a bien voulu me charger de donner au public une édition correcte du meilleur des aspirations de Max Buchon. »
Peu après la mort de Buchon, et sur l’initiative de son ami Claudet, une souscription fut ouverte pour l’érection d’un monument à sa mémoire. Le buste qui fut érigé alors est dû au ciseau de Claudet lui-même. Le tombeau porte, sur l’une de ses faces, les titres des œuvres principales de Buchon. Le Malachin, Le Gouffre-Gourmand, Le Val d’Héry, le Fils de l’ex-maire, Poésies franc-comtoises, Noëls el Chants populaires. Sur une autre face sont gravés les
(1) Publiés en 1878 chez Sandoz et Fischbacher, Paris.
noms des auteurs étrangers dont Buchon a traduit les œuvres : Grimm, Heine, Hebel, Auerbach, Golthelf. Audessous du buste, sur la face du milieu, on remarque un bas-relief en bronze représentant une vieille femme en grand bonnet et qui fait lire sa petite-fille dans un livre sur lequel est inscrit le mot Noëls.
Max Claudet a reçu, au sujet du monument élevé à Buchon, une lettre de remerciements de Victor Hugo. Les hommages n’ont pas manqué, du reste, à la mémoire du poète salinois. M. Tamisier, dans le journal Le Jura, avait rappelé les travaux de Buchon, son « ardent amour du pays natal » et fait vivement ressortir cette « vie tout entière consacrée à la cause de la Démocratie et de la Liberté ». M. Figurey, autre Jurassien, avait exprimé, dans le même journal, ses regrets de la perte de ce compagnon de nos luttes, qui fut à la fois « un vaillant dans les lettres et un vaillant dans la Démocratie ». Claudet lui-même avait rendu hommage à la droiture de l’homme, à son caractère ferme et énergique, à son culte du pays natal, à son patriotisme. — Nous en passons assurément.
HN Vs Buchon fut, nous l’avons vu, un poète de clocher, dans toute l’acception du mot. Paris, qui d'ordinaire attire et
éblouit les littérateurs de province, ce Paris ne le tenta point, et pendant que ces poètes
« Mènent leurs brebis Dans ces prés fleuris Qu’arrose la Seine (1). »
lui, à Salins, nourrissait les « cochons » avec des glands et
(1) Ch. Besson, Le Doubs, 25 décembre 1869.
du sel. Rien ne lui fit abandonner son pays. Jurassien, il a voulu rester dans le Jura ; Comtois, écrire pour les Franc-Comtois. On dira peut-être « les Francs-Comtois de Max Buchon », de même qu’on dit les Berrichons de George Sand, les Tourangeaux de Balzac. Voilà de la décentralisation, et de la vraie, qu'il tenait surtout de la Suisse, de l'Allemagne de Hebel. Buchon, que ses ressources mettaient bien au-dessus du besoin, travaillait à sa guise et à ses heures. Il « goûta le loisir, un mot qui n’existe pas dans le dictionnaire des écrivains modernes », comme fait remarquer Champfleury (1).
Cependant, il ne reçut pas « le brevet de capacité que Paris décerne si difficilement aux hommes qui sont appelés à tracer de laborieux sillons pendant toute leur existence (2) ». Est-ce parce que l’œuvre est toute locale ? Si, au premier coup d'œil, l’œuvre de Buchon n’a pas eu et ne pouvait avoir d’action sur la littérature parisienne, tenons toutefois pour certain qu’elle était consultée, en raison même de sa fidélité d'observation.
Buchon s'était intéressé à un épisode significatif de la vie réelle. De bonne heure, pour lui, le romantisme s'était évanoui. Grâce à ses sympathies pour la vie populaire qu'il a « découverte » dans son pays natal et en Allemagne Buchon fut par ses traductions un des premiers intermédiaires entre les lettres réalistes germaniques et les lettres françaises (3). Il n’a pas eu de prédécesseur en France. C’est dans la littérature allemande qu'il a trouvé ses
(1) Préface aux Œuvres choisies de Max Buchon, op. cit, p. 11.
(2) Zbid. p. x.
(3) Notons que l’Allemagne n’a pas eu de Renaissance aussi intense que la France et que les influences provenant de l'esprit classique ne la génaient pas. Elle fut ainsi la première, à la fin du xvrrre siècle, à mettre en lumière l'importance d’une littérature réaliste.
maîtres, et dans la vie rustique de la Comté ses modèles.
On attribue volontiers la paternité du réalisme moderne à Flaubert, l’auteur de Madame Bovary. Or, Madame Bovary a paru en 1857, quand déjà Le Matachin, le chefd'œuvre réaliste de Buchon, avait été publié en 1854 dans la Revue des Deux Mondes. « Flaubert a appliqué le procédé à la puissante étude de Madame Bovary, comme fait remarquer un Comtois, mais il n’en est pas l’inventeur, ni l’initiateur, malgré son beau génie (1). »
Sincèrement épris de la nature, réaliste dans ses descriptions, Buchon est un des premiers initiateurs de la nouvelle école. Si nous nous référons aux dates d'apparition des divers manifestes de cette école, nous verrons, nous l’avons d’ailleurs constaté déjà plus haut, qu'il a montré le chemin depuis longtemps et quoique ce ne fût que d’une manière indirecte. Il avait toujours eu le souci de l'originalité. Romancier, il n’a peint que ce qu’il savait de source certaine et vraie. Ainsi, de bonne heure, il était l’homme d'aujourd'hui, dans la civilisation. Certes, Courbet et Champfleury sont incontestablement les deux grands hommes du nouveau cénacle. Mais à eux sont venus se joindre quelques jeunes esprits, parmi lesquels Max Buchon a joué le plus grand rôle. Son influence ne s’exerça pas sur les grands représentants du réalisme qui sont venus après lui, mais sur les réalistes du second ordre. Cette influence ne s’exerça pas seulement sur Champfleury et son « école » à laquelle il donna un de ses premiers élans, mais sur le public lui-même. Ses poésies du cru, ses romans réalistes contribuèrent avec ceux de Champfleury à préparer le public pour d’autres plus grands, qui profiteront
(1) A. Manprizion, Souvenirs franc-comlois, Besançon, Morel, 1889, p. 18.
de cette préparation. Qu’on suppose, par exemple, Madame Bovary tombant au milieu d’un public non préparé. Quoique Buchon fût presque inconnu, il a montré néanmoins le chemin à des successeurs plus heureux et mieux doués. Son rôle est celui d’un intermédiaire et, en un sens aussi, celui d’un initiateur comme le reconnaît Charles Baille dans une lettre adressée à Charles Thuriet : « J’ai sur Max Buchon des souvenirs intimes que bien peu possèdent, dit-il, car pendant les quatre années que j’ai vécu dans son intimité et son étroite confiance, il s’est beaucoup raconté. Il y aurait à établir le côté génial de son talent et sa supériorité sur ce pataud et incorrect Champfleury, sur ce pédant Castagnary et ce gros pataud de Courbet qui n’a jamais été réaliste que par Max Buchon (1)... » Courbet le réclamait même comme critique de l’art nouveau : « Proudhon me dit... que Champfleury n’y entend rien, lui écrivit-il en 1863 (2), qu'il ne sait pas écrire, qu’il n’a pas l’esprit de faire un ouvrage critique, et qu'il ne sait pas raisonner. Il ne m’apprend rien; si j’osais, j’en dirais bien davantage que lui... ça m'était égal que Champfleury écrive ce qu’il voulait sur le réalisme (dans lequel il n’a jamais été) ; ce qui ne m'était pas égal, c’est qu'il dévoyait par le fait le public sur mon compte, parce qu’on me croyait associé. C’est toi qui es le coupable, c’est ce que J'ai écrit à Proudhon qui t’aime beaucoup. Je disais : Si ce sauvage, notre ami Buchon, avait voulu habiter Paris et se mettre au courant des mœurs, en un mot, faire ce que nous avons fait, il aurait fait l’affaire... Si Buchon
(1) Fragment d’une lettre sans date, adressée à Charles Thuriet.
(2) Lettre datée de 1863 ou 1864 et dans laquelle Courbet rapporte à Buchon les propos qu'il vient de tenir à Proudhon. Lettre citée par Pierre Moreau, Revue de littérature comparée, op. cit., p. 346.
avait marché, les trois montagnons franc-comtois auraient succédé avantageusement aux trois montagnards de la Suisse... »
En somme, si nous essayons de replacer Buchon dans le cours de l’histoire littéraire, nous constatons qu'il a joué un rôle assez important. En traduisant Hebel, Auerbach. Gotthelf, dont les œuvres appartenaient alors à un genre nouveau, il a « découvert » cette vraie description des détails qui formeront l’élément essentiel de la doctrine nouvelle. Certes, isolé, Buchon n'aurait pas joué un rôle influent. Mais, grâce à ses relations, il trouvait quelques amis d'idées et de cœur qui lesoutenaient et encourageaient dans son rôle d’intermédiaire dans la diffusion de cet art direct, proche de la terre et de la vie. Grâce à son caractère inné, il concevait cet art plus facilement qu’un autre. Il n’avait cessé d’être un primitif ; il ne devait rien qu’à lui-même et aux choses qui l’entouraient. Il était l’élève du vrai et non pas du convenu.
Bon versificateur et poète de mérite, Max Buchon occupe une place modeste dans la poésie française ; folkloriste comtois et régionaliste original, il en occupe une sans conteste dans la poésie comtoise et
Tant que le mont Belin n'ira point au Caucase,
Que le fort Saint-André conservera ses tours,
Et que le fier Poupet se tiendra sur sa base,
Quoi qu’en ait dit Barthet, Buchon vivra toujours (1).
(1) Charles Taunrier : À Max Buchon. Cité par A. Remy, Max Buchon, poëte du clocher, dans le Salinois, 10 décembre 1893.
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