LAQUES
et à Salins dès 1817. Elle est une ancienne famille de « labouriers », pénétrée de la rude simplicité des foyers d'autrefois. Vieux foyers où le père était un maître bourru et impérieux, où chaque soir, après le souper, tout le monde se mettait à genoux pour la prière, où on lisait encore à haute voix, à la veillée, des classiques dépareillés. Dans son Gouffre-Gourmand, Max Buchon nous racontera comment il lisait lui-même Télémaque, dont la lecture « dura un mois ». Le père aiguisait ses échalas, la mère filait sa quenouille ou rapiéçait les culottes des enfants. La grand’mère faisait tailler, dans sa vieille robe de cérémonie, un gilet blanc à son petit-fils, son gilet de premier communiant. De temps en temps.elle semonçaïit le « vilain drôle » rétif à l’essayage, et qui sautait d’un pied pour toute réponse,
« Sachant bien que malgré ces grands airs irrités, On n’en faisait pas moins ses quatre volontés. » (1)
De ce foyer est sorti Max Buchon. Il est né à Salins le 8 mai 1818, « fils de J.-B. Buchon, domicilié à Salins, profession de capitaine en non activité, âgé de quarante et un ans, et de Jeanne-Louise Pasteur, âgée de vingt-cinq ans (2).» Six Jours après, le 14 mai, lisons-nous sur le registre de la paroisse, il y fut baptisé par « le révérend Monsieur Collisson » et reçut comme parrain et marraine « Monsieur Jean-Pierre Pape et Dame Marie-Thérèse-Célestine Lambert, femme Pasteur ». Le père de Max Buchon était né à Dournon en 1778. Il était capitaine, un de ces rudes soldats
(1) Max Bucnon, Poésies Franc-Comtoises, Besançon, Marion, 1868, pièce XXXVI, Le Gilet Blanc.
(2) Acte de naissance de Max Buchon, daté « du neuvième jour du mois de mai, à onze heures du matin, l’an mil huit cent dix-huit. »
SLFQUUE
qui avaient fait Loutes les campagnes de l’époque. Dans son Gouffre- Gourmand, Max Buchon ne nous le décrira-t-il pas sous les traits du vieux soldat, père de son héros, qui était troupier et qui aimait à faire le récit de ses campagnes, dans le style et avec l'accent du vieux grognard de l’époque ? C’est vraisemblable. Il avait servi, en effet, dans les armées de 1798 à 1815. Il avait fait les campagnes de l'Ouest, du Nord, de Prusse, de Pologne, d'Espagne, de Portugal, et avait été prisonnier de guerre à Ratisbonne en 1809. Après avoir rejoint l’armée en 1810, il avait gagné les épaulettes de capitaine en 1814, après une campagne dans l’Estramadure qu’ilappelait«l’extrêmement dure (1) ». Mis en demi-solde en 1815, il avait épousé en 1816 une demoiselle Pasteur, de Vuillafans (2). Mais marié, le rude soldat, qui avait appris « à lire et à écrire entre deux batailles », se flattait de conserver « les habitudes de sa vie de soldat ; » c’est ainsi qu'il « se plaisait à laver son mouchoir au premier ruisseau qu'il rencontrait dans ses promenades à la campagne et à le rapporter jusqu'aux portes de la ville au bout d’une baguette pour le faire sécher (3) ». Honnête homme et de bon sens, il était pourtant impérieux et avait conservé l’autoritarisme militaire qui ne s’affirmait que trop souvent dans la famille.
Sa femme était d’une trempe beaucoup plus fine et dut souffrir de ce caractère autoritaire. Elle était aussi forte et vigoureuse, mais douce, calme, très pratique ; c'était une sensitive éprise de tout ce qui est noble et grand, surtout de la nature qu'elle avait appris à admirer dans
(1) Charles Tougin, Ce que j'ai vu, Les Gaudes, 16 janv. 1893. (2) Charles Granpmouaix, La Franche-Comté à Paris, 27 nov. 1910. (3) Charles Tousin, art. cit.
la belle vallée de la Loue (1). C'était « la meilleure des femmes » et « la plus tendre des mères ». Mais Max la perdit à l’âge de 7 ans, en 1825, l’année même du grand incendie de Salins. Ces deux événements ne revenaient jamais l’un sans l’autre dans ses souvenirs. Sa mère lui avait laissé encore une petite sœur à qui il resta profondément dévoué (2).
Max garda toujours une tendresse mélancolique à sa bonne mère. Il évoquera souvent Vuillafans, la jolie bourgade dans la vallée de la Loue, en amont d’Ornans. Dans ses Essais poétiques, il se souviendra plus d’une fois de son « riant séjour » dans « la vallée hospitalière » qui avait reçu « les jours de son enfance », vallée où hymen avait déposé « le myrte nuptial sur le front de sa mère », « jeune et belle ». [Il gardera une affection profonde à ses oncles Pasteur, de Vuillafans, à qui il dédiera son recueil En province.
La perte de l’amour maternel laissa toujours dans l’esprit de Max un souvenir douloureux. Ma mère, dira-t-il longtemps après :
« Ma mère ! Oh! l’on peut bien sans offenser personne, N'est-il pas vrai ? parfois rafraîchir la couronne
Dont on aurait voulu ceindre son front si beau.
Quand on ne parle plus que devant un tombeau,
On peut bien en parler sans que personne gronde. N'est-il pas vrai ? l’on n’a qu’une mère en ce monde. »
« Une bonne mère comme la mienne, dira-t-il dans son Gouffre- Gourmand, cela m'a toujours paru la plus belle invention du Créateur. » Que de fois encore n’avouera-
(1) CE. Léon Germain, Max Buchon, sa vie, son œuvre, Montbéliard. S. À. d'Imprimerie Monthéliardaise, 1936 : D:N9:
(2) Max Buchon avait eu aussi un frère, mais il était mort en bas âge en 1823.
Calies
t-il pas la nostalgie de sa mère partie trop tôt! Dans ses Essais poéliques, il chantera Sa Tombe avec une tristesse mêlée d’amertume
€ Qui nous rendra jamais, malheureux orphelins, Ta tendresse inquiète et ta sollicitude ?.….
Nos yeux jaloux ont vu le fils de l’étrangère
D’un baiser maternel savourer les douceurs ;
Et nous.…., au souvenir de notre bonne mère,
Nous regardions le ciel et nous versions des pleurs. »
Quelques années plus tard, Max adressait à son père des strophes d’une pareille tendresse (1). Mais le rude soldat n'avait pas remplacé (Buchon en fait l’aveu dans ces strophes mêmes) « les soins empressés et l’amour d’une mère ».
Premières impressions de Max Buchon : celles de Salins. Il l’a décrite plus d’une fois, cette jolie ville située au milieu d’un paysage des plus singuliers. Elle se trouve « à la base du versant occidental de la grande chaîne du Jura » et « aux confins de la plaine et de la montagne ». Ces montagnes qui « s’escarpent presque perpendiculairement du côté de la Suisse, en s’alignant en bataille comme une armée noire, devant la grande chaîne des Alpes blanches, s’affaissent au contraire du côté de la France, par gradins successifs, pendant une dizaine de lieues (2) ». Salins est par sa position elle-même, un village agreste et viticole, malgré ses airs de petite cité et sa marque d’antiquité. Montons avec Max Buchon et ses pages sur Salins-les- Bains au sommet du mont Poupet et’ promenons nos regards dans la direction de la ville : ce n’est qu’un « im-
(1) Essais Poétiques, Sonnet à mon Père, ancien Capitaine d'Infanterie. (2) Œuvres choisies, de Max Buchon, Sandoz et Fischhacher, Paris,
1878, t. II, p. 35.