‹ Max Buchon et son œuvreChapitre 5 sur 41 · OS ME · texte numérisé non relu

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mense bouleversement de rochers et de collines, de vallons et de falaises, de prairies et de vignobles, jetés au hasard, les uns à travers les autres ». Du sein de ce chaos « surgissent les deux forts de Belin et de Saint-André, pareils à deux monstres assoupis ». À leurs pieds, au gré des sinuosités du cours laborieux de la petite rivière la Furieuse, de vieilles maisons s’étirent dans une longue coulisse, gardées par les tours du Perroquet et de Flore. Les quartiers, quoique vieux, sont très pittoresques. Au printemps « chaque fenêtre se garnit d’un rosier nain, ou d’un pot d’œillets soigneusement gardé à l’intérieur pendant l'hiver ». Des conversations se croisent alors « d’une fenêtre à l’autre, et la bonne humeur de chacun se manifeste ainsi, par ces sourires et par ces saillies, autres fleurs de l’âme tout aussi réjouissantes à voir (1). »

La maison natale de Max fait penser à celle qu'il décrira dans son recueil du Gouffre-Gourmand. Une maison « dans une ruelle étroite », maison où « tout le logement se résumait dans la cuisine et le poêle ou chambre d’habitation ». Comme « la grande cheminée fumait beaucoup », on reblanchissait « de temps en temps les murs du poêle, au moyen d’un balai trempé dans la chaux vive ». « Pendant toute sa première jeunesse » Max couchait dans ce poêle, « dans un petit lit d’osier, au pied de celui de ses parents ». Plus tard, on le relégua à la cuisine, dans une espèce d’alcôve, sous l'escalier qui conduisait de la cuisine au grenier.

Max gardera de sa jeunesse de nombreux souvenirs. Il se souviendra surtout du terrible incendie de 1825 qui détruisit une grande partie de la ville. D’autres souvenirs, plus amers encore, lui revenaient souvent : ceux de son

(4) Ibid. p. 3.

père qui, à défaut de la mère disparue, l’élevait d’une manière rude et militaire. Le vieux soldat ne se rendait pas compte de la tendresse d’une âme d'enfant. Sa pédagogie ne consistait que dans le rappel à l’ordre. Personne ne faisait fleurir de la joie pour Max et sa jeunesse fut ainsi douloureusement comprimée. Les yeux de Max. bons, purs et bien ouverts, conserveront néanmoins les traces de cette jeunesse sans joie. Cependant, il est des événements dont Max se souviendra avec plaisir. Dans son récit du Gouffre-Gourmand, il nous racontera les sentiments qu'il a éprouvés aux approches de sa première Communion. Pour cette occasion, on lui faisait « pour la première fois » des « souliers sans clous ». Il était dans un vrai « ravissement en voyant le cordonnier déballer ses alènes, passer son fil à l’espagnolette de la fenêtre du poêle, puis couper ses semelles et se mettre à l’œuvre ». Même Joie lorsque arriva « deux jours après » la tailleuse et lorsqu'on prétendit qu'il allait être « ficelé comme un préfet ».

Ses premières impressions et la tradition familiale expliqueront sans doute en partie le caractère de notre écrivain comtois ; mais l’étude du pays et de la race dont il fait partie, permettra de mieux encore découvrir et comprendre les influences multiples qu’il a subies. En outre, l’œuvre essentieile de Buchon se rattache à la Franche-Comté ; à tel point que Victor Hugo a pu dire que Buchon lui avait révélé son pays natal. Il importe donc de bien connaître le milieu d’où Buchon est sorti.

La Franche-Comté, par sa position même, est une province assez isolée. Elle est par excellence le pays du Jura. C’est en Franche-Comté que le Jura s’épanouit le plus

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largement, que les formes orographiques et les phénomènes particuliers à ce système sont le mieux caractérisés et ont exercé sur la population la plus grande influence. Le Jura, dont le versant oriental s’abaisse rapidement du côté de la Suisse, s'incline doucement vers la plaine où coule la Saône, par une série de chaînons parallèles, de plateaux et de gradins étagés. Les vals, les cluses, les voûtes, les combes, les crêtes, tous ces accidents orographiques donnent au Jura sa physionomie propre, à la fois pittoresque et grandiose. ù C’est le long versant de ce Jura occidental si original qui constitue la Franche-Comté, successivement pays de plaines, de coteaux et de montagnes. Elle est diverse d'aspect et de terroir. Toutefois cette situation géographique exposa la Franche-Comté à bien des invasions et à bien des luttes. Mais invasions et conquêtes ont peu | modifié la race primitive : ils sont certainement les hommes de France qui rappellent le mieux le Gaulois tel que nous nous le représentons généralement : un grand homme à la carrure puissante, à la physionomie énergique. Malgré les invasions et malgré les traits romains ou espagnols que cette terre à conservés, c’est pourtant une fidélité celtique qui se mamifeste et qui se résume dans ce mot de Séquanie. Malgré les traits opposés encore des trois départements qui forment la Franche-Comté, tous se flattent de composer une même race : « Les Séquanes, les Francs-Comtois de ce temps-là », comme dira Max Buchon (1). Dans le petit livre sur sa chère cité (2), ce même Buchon, rapportant la {1} CF. aussi la lettre de P. J. Proudhon à l'Académie de Besançon, 1838. Nous sommes, dit celui-ci, cette race d'hommes qui a maintenu

depuis deux ou trois mille ans sa foi robuste et qui pourrait quelque jour

régénérer le monde : « Que périsse notre mémoire, mais que la Séquanie soit illustre ! »

(2) Salins-les-Bains, nouvelle édition, Salins, Billet, 1866.

légende de la rencontre de César et de Vercingétorix au mont Colombin, ajoutera encore : « Elle porte admirablement sa marque d’antiquité, et nousavons entendu nousmême M. Henri Martin, le grand maître ès choses celtiques, la réciter avec enthousiasme. » C’est que cette Comté revendique la gloire de posséder, sous le nom d’Alaise, l’antique Alésia (1). Quand, en suivant la Loue, Max Buchon rencontre le Lison, son sang de vieux Celte bondit aussitôt et une rime trop riche lui monte à la têt:, avec un flux de colère :

« Le Lison ! Mais il vient de passer sous Alaise,

Où nos pères jadis furent si mal à l'aise,

Quand César, dans un cercle immense les bloquant, Voilà vingt siècles, mit les Gaules au carcan.

Ces grands noms, dont l’histoire avide se jalonne, De Vercingétorix et de Vergassilaune

Ne résonnent-ils pas assez lugubrement,

Pour qu'ici nous puissions faire halte un moment ?

Quoi ! c’est dans vos rochers aux âpres crénelures, Loue et Lison ! qu'avec leurs longues chevelures,

Ces beaux géants tout nus, la framée à la main, Furent donc bousculés par le chauve Romain ?

C’est ici que coula, par immenses rigoles,

Le sang de ces derniers libres enfants des Gaules.

Et vous n’en disiez mot, historiens pédants ! Faites-vous donc sabrer pour de tels descendants (2) ! »

La vieille race comtoise se trouve sur les plateaux jurassiques. Laborieuse autrefois comme aujourd’hui, cette race se suffisait à elle-même avec les ressources de son propre travail et de son sol. Aussi ces Comtois n’habitent point une de ces contrées où la puissance tyrannique de

(1) Cf. Pierre Moreau, Les Comiois pour et contre Rome. Franche-Comté, Monts Jura (Revue mensuelle), janv.-févr. 1939. (2) La Loue, Poésies Franc-Comtoises, op. cit.

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conditions naturelles uniformes courbe tous les hommes sous une tâche identique. Dans son pays de petites propriétés, éparses et morcelées, le paysan devait s’ingénier pour vivre, combiner tout un jeu d’occupations variées. De là son trait caractéristique : il est entreprenant et tenace ; son esprit ne se plie pas facilement sous une conception de l’existence autre que la sienne. If n’est pas avide de nouveauté. Le Comtois aime la liberté. Son pays est un de ceux où l’on a le plus lutté pour l’indépendance et où l’on a joui en tous temps des plus nombreuses franchises. Le Comtois est aussi positif et quelques-uns de ses dictons exagèrent même ce défaut :

« I vaut mieux dire : Laïde, allons souper, Que dire : Belle, qu’avons-nous à souper ? »

Le Franc-Comtois est orgueilleux. Buchon en fera l’aveu dans un passage de son livre sur Salins. « Un Franc-Comtois de quelque valeur, déclare Fécrivain, a toujours un très haut sentiment de sa personnalité ». Mais il ajoutera : « Chez lui, la rudesse native n'empêche pas la finesse de pénétration. Ne s'étonner de rien est pour lui un principe. Donner à croire qu’il a, dans son sac, bien plus de choses encore qu’il n’en fait sortir, est une règle dont l’observance explique le peu de bienveillance qu’en général nous pratiquons ici les uns envers les autres. » Le Comtois est aussi entêté dans ses haines comme dans son amour (1). Cet entêtement devient même invincible quand il s’appuie sur Ja contradiction. Cette contradiction semble être le tout du Jurassien. Le Comtois n’aime pas non plus le merveilleux. Son bon sens énorme de la race écrase l’en-

{1} CF. Georges Ponsor, Le Franc-Comtois, Les Gaudes, 16 décembre

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fantillage du merveilleux. De même on refuse au Comtois le mysticisme. « On ne le rencontre chez eux, dira Max - Buchon, que par bien rare exception. » Quand à l’idéologie, 1ls la laissent aux beaux esprits de Paris. « Chez nous, dira encore ce même Buchon, l'idéologie pure n’a guère eu de représentant distingué que le philosophe Jouffroy, et encore y a-t-il laissé sa peau... La recherche du côté pratique des faits et des idées, voilà, me semble-t-il, notre préoccupation dominante (1). »

Le Franc-Comtois ne connaît guère le mot relatif. Il n'est pas poète non plus, mais il sait décrire, car il aime les études précises. M. Trémolières, président du tribunal d'instance, le confesse en 1828 : nos richesses intellectuelles sont dans les sciences, non dans les lettres, et l’épanouissement est imprévu, qui nous a donné tant de grands lettrés depuis quelques années (2). Charles Weiss reconnaît également qu’ « en accordant aux Francs-Comtois la rectitude du jugement, le bon sens, la patience et l’énergie dans le travail... on leur à presque constamment refusé l’imagination et la sensibilité (3) ». « Nos principales illustrations, dira Buchon, sont des légistes, des théologiens, des militaires, des professeurs, des utopistes et des savants, c'est-à-dire, des gens sûrs de leurs coups, et essentiellement affirmatifs (4). » Et quand plus tard, Buchon songera à ces utopistes, nous sommes, dira-t-il, «le pays des nobles songe-creux »; mais nous sommes aussi, Comme il ajoutera, celui « des robustes soldats et des vins généreux (9) ».

(1) Salins-les-Bains, op. cil., p. 3.

(2) Bulletin de l’Académie de Besançon, août 1828. (Cf. Pierre Moreau, La Franche-Comté marche frontière du Réalisme. Revue de littérature comparée, avril-juin 1937, p. 326).

(3) Lbid., 23 août 1845.

(4) Salins-les-Bains, op. cit., p. 2.

(5) Poésies Franc-Comitoises, op. cit., la pièce Le Poupet.

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En résumé, le Franc-Comtois a plutôt des qualités pratiques, des qualités de fond que des qualités brillantes. Être soi; différer des autres ; saisir le point par lequel on se distingue ; marquer sa part précise, voilà le caractère franc-comtois. Les portraits ne sont pas toujours flattés, mais ils marquent toujours l'esprit d'observation pratique, une foi millénaire aux choses et aux gens de chez soi. C'est cet Utinam qui s'inscrit sur les armes de Besançon qui résume tout ce caractère comtois, qui résume son énergie, sa volonté, son courage. On sait d’ailleurs qu’en fait de courage, la Comté s’est de tout temps fait remarquer. C'est ce courage aussi, devenu proverbial, qui a donné lieu au dicton bien connu :

« Comtois, rends-toi ! — Nenni, ma foi! »

Buchon sera donc un digne descendant de cette race d'hommes robustes qui, nés au sein d’une contrée d’aspect sévère et tourmenté, semblent avoir puisé à l’air pur des montagnes, en même temps qu’une âpre énergie, un profond sentiment du devoir et un vif amour de la liberté.

Le père de Max Buchon, reconnaissant que l’éducation des enfants est autre chose que la théorie du maniement d'armes, placa son fils au petit Séminaire d’Ornans, dans la pittoresque vallée de la Loue. Là, Max n’était pas loin de Vuillafans où habitaient ses oncles Pasteur. Le petit Séminaire était un établissement diocésain, dépendant de l’archevêché de Besançon. On préparait des élèves non seulement pour le grand Séminaire, mais encore pour les carrières laïques. Il était alors administré par l’abbé

Gousset, le futur cardinal-archevêque de Reims (1). Au Séminaire, Max Buchon rencontre pour la première fois Gustave Courbet. Tous deux se lièrent alors ensemble d’une amitié qui dura toute leur vie. « Tous deux avaient la même origine ; d’une vieille lignée de laboureurs et de vignerons, venus en pleine terre, dans un pays rocheux, ils possédèrent la même foi inébranlable en la réalité qui était pour eux seuls la poésie de la nature (2). »

A la vérité, les deux amis ne prirent goût ni au latin, ni au grec. Courbet même était fort indiscipliné « faisant l’école buissonnière le plus souvent, réputé pour son habileté à la chasse aux papillons, et sa connaissance: des promenades environnantes, à telles enseignes qu’on le choisissait pour guide dans les sorties dominicales (3) ». De même Maximin se souciait peu de la grammaire latine et des mathématiques. De même que Courbet il préférait les sorties et les promenades.

Mais au dessin il en allait tout autrement. Courbet y était l’élève le plus appliqué. Il paraît que les leçons du « Père Beau », comme on nommait le professeur de dessin, eurent une grande influence non seulement sur le futur peintre, mais aussi sur le futur poète. Le professeur de dessin était un « vieux brave homme, dont les connaisssances artistiques se trouvaient être assez rudimentaires, mais qui avait une méthode d’enseignement très originale pour le temps (4). » En effet, quand il faisait beau, « au lieu de garder les élèves en chambre, pour copier des modèles sur carton, il les conviait à aller étudier la nature dans son

(4) CE. Georges Rrar : Courbet, Paris, Floury, 1906.

{2} Charles Lécer : Courbet, ses amis et ses élèves. Mercure de France janvier-février, 1928.

(3) Georges RraT, 0p. cit.

(4) Lbid.

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