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domaine, parmi les sites d’alentour (1) ». Dans la même classe, Max Buchon rencontra Armand Barthet, le futur auteur du Moineau de Lesbie. On nous raconte (2) qu'ils étaient l’un et l’autre chargés du compliment d'usage à l’occasion de la fête du supérieur. Armand Barthet «s’en acquittait en vers latins aussi élégamment tournés que récités ; Buchon lui, débitait en bégayant et d’un ton bourru une pièce de vers français où il s’ingéniait déjà à gâter par des prosaïsmes voulus d’heureuses inspirations ».
Intimement lié avec Courbet, Max Buchon était aussi reçu chez Mme Courbet. Elle avait beaucoup d’affection pour lui et ce qui lui avait surtout valu la sympathie de Mme Courbet, c’est qu'il bégayait comme son Gustave. Même plus tard, lorsque le jeune écolier de Fribourg allait surprendre son ami pendant les vacances, Mme Courbet lui réservait des gâteries. Elle se rendait bien compte de ce que c’est que de ne plus avoir une mère. Aussi tâchaitelle de faire refleurir de la joie. De son côté, Max Buchon garda une affection profonde pour les Courbet, qui dura toute sa vie. « Mon Dieu ! qu’on l’aimait, ce jeune homme », disait encore Me Courbet, plus tard. Et pourtant, il était peu causeur, mais il prêtait « une oreille complaisante aux bavardages intarissables des Courbet ». Parfois, « son rire franc, sonore, éclatait à la satisfaction de tous ». Et lorsqu'on « l’invitait à parler, il s’animait » et il racontait « d’un air sérieux des anecdotes drôles, avec un talent d'imitation accompli (3) ».
Pariois c'était Gustave qui allait surprendre son ami. Il
(1) Zbid.
(2) Ch. Barczxe, Souvenirs sur Armand Barthet, Annales franc-comtoises,
nouvelle série, janvier-février 1899.
(3) Ch. Lécer : Gustave Courbel, Paris. Edit, G. Grès, 1929.
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aimait comme Max la pittoresque petite ville Jurassienne. « Munis de gaules, d’amorces et de filets, ils allaient pêcher tous les deux à la source d’un affluent de la Loue, le Lison, après s'être fait conduire en voiture jusqu’à Nans-sous- Sainte-Anne (1) ». Combien d’heures n’ont-ils pas passées sur la rive à admirer l’eau vive et rapide, à écouter les chants des oiseaux et à regarder les grandes roues de moulins à la sortie des villages. Pendant combien d’heures n’'ont-ils pas longé les rivières, n’ont-ils pas sauté parmi les rochers où s’accrochent les arbres. Tels sont les spectacles, tour à tour charmants et rudes, que la nature environnante offrit aux observations du jeune homme et qu’il emporta, dessinés et colorés dans son cœur, inconscient encore, sans doute, de l’importance capitale qu'ils devaient avoir dans l’avenir poétique de sa vie en général.
La Suisse de Fribourg, le collège Saint-Michel, où l’on envoie Buchon en 1834 allaient lui ouvrir le monde germanique. Pour ce temps, Fribourg faisait figure de petite république aux grandes relations. Toute une jeunesse française, suisse et allemande recevait les leçons de maîtres Jésuites. Depuis que les Jésuites subissaient en Franee les dispositions du ministère Martignac, les familles pieuses delaF ranche-Comté, comme de toute la France, confiaient volontiers leurs enfants au pensionnat des Jésuites qui jouissait d’une grande renommée universelle. Max yÿ trouva de nombreux camarades venus comme lui de Franche- Comté : les Baousset, les Vogué, les Bonald, les Saint- Fériol, Cuénot, qui mourut à Ornans chez Courbet, les
(4) Georges RraT, 0p. cit.
Foucault et d’autres. Il fut le condisciple de Frédéric Gendre, Roger de Boccard, Auguste d’Affry et d’autres Fribourgeois (1). Max entra dans la troisième classe ou syntaxe {suprema grammaltica). 1 est appliqué et l’ordo le place cinquième, et le distingue pour l’histoire romaine. Dans la seconde classe ou humanités (prima rhetorica),
son zèle est signalé. L'ordo le place second. Il réussit pres-
que en tout ; mais les mathématiques et le grec lui causent des soucis. En 1836, in secunda rhetorica, son application faiblit. Il n’est plus fort en thème. On l’accuse de perdre son temps à faire des vers. En pédagogie, tout particulièrement, la critique est aisée. Les maîtres reprochent à Max de préférer la poésie aux théorèmes et aux syllogismes et ils ne savent pas tirer parti de son esprit lent et méditatif (2). Il y a une cause, semble-t-l, une cause extra-
scolaire : Max est amoureux et ses pensées s’envolent loin
de la classe. Une amourette, en effet, était la cause de son fléchissement. Plus tard, dans l’Alpestre, il se souviendra encore de l'héroïne de tant de rêves.
C’est 1c1 le lieu de réunir quelques témoignages sur le collègue Saint-Michel et l'influence qu’il a exercée sur la jeunesse et sur Buchon en particulier.
Le programme, la méthode, le choix des manuels étaient dictés par un règlement précis et complet, qui datait du xvie siècle et qui, remanié en 1830, demeurait alors la seule Ratio alque inslilulio studiorum des Jésuites (3). À côté du cours d’études, une Académie réunissait les élèves
{1} Cf. H. Perrocnow, Le Franc-Comtois Max Buchon à Fribourg, Annales Fribourgeoises, Janv.-fév., 1936.
(2) Cf. Charles Taurier, Notice sur Max Buchon, traducteur de Gottheli (dans le volume Au village, nouvelles suisses, trad. par Max Bruchon, Paris, Sandoz et Fischbacher, 1876).
(3) Cf. Robert Lour, Pierre Sciobéret, Fragnière, Fribourg 1929, p. 34.
de toutes les classes —— à partir de la quatrième — qui s'étaient distingués par leurs talents, leur application et leur piété ; on s’y exerçait d’une manière particulière dans l’art de dire, d’écrire, de discuter sur un thème donné, d'analyser des pièces oratoires ou littéraires, de commenter les auteurs. Les séances avaient lieu chaque semaine ; les « académiciens » y lisaient leurs meilleures productions, s’avertissaient mutuellement de leurs fautes et, par ce commerce d'idées et de sage critique, développaient et perfectionnaient les dispositions qu'ils avaient reçues de la nature (1).
L'enseignement du collège tendait à maintenir une tradition humaniste. Manuels d'enseignement et livres de lecture, opinions littéraires, tout portait cette empreinte. Max s’émancipera des enseignements de ses maîtres, de leur méthode rigoureuse de latinité. [Il écrira, en 1841, à l’un de ses condisciples : « Pourquoi, dans tous les collèges de France comme de Fribourg, fausse-t-on si atrocement le goût de la jeunesse ? » « Quand je pense que je suis venu à l’âge de vingt ans, sans soupçonner qu’il existait autre chose que les insipides modèles que lon nous donnait pour des phénix (je ne parle ici ni de Corneille, ni de Racine, ni de Molière, ni de La Fontaine) ; quand je pense au bonheur inconnu et extatique que j’aurais éprouvé à la lecture de tel ou tel morceau dicté par le cœur et écrit avec des larmes vraies, je me mords parfois les poings. » Il se demande de nouveau : « Pourquoi tous les professeurs de belles-lettres se traînent-ils si dégoûtamment à la remorque de tous les imbéciles qui les ont précédés ?... Ah! vois-tu, c’est que j'ai tant de rancunes dans l’âme contre
(1) 1bid., p. 34.
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tous ces pédants d'école, que j’entre en fureur toutes les fois qu’on me ramène sur ce chapitre (1). » Mais il écrira au même ami en 1841, en se rappelant ce temps qu'il avait passé au collège : « Les trois années que j'ai passées en Suisse seraient à coup sûr les plus belles de ma vie, si alore j'avais eu l'intelligence de toutes les beautés, de toutes les merveilles qui m’entouraient (2) »; et deux ans plus tard : « J'ai déjà tant souffert depuis que j’ai quitté Fribourg, ‘ que tout ce qui m'y reporte est pour moi un vrai bonheur... J'avais tant de douce et souriante poésie dans l’âme ; il bourdonnait de si admirables mots à mes oreilles. J’aspirais la vie avec tant de confiance ; je prêtais aux autres tant de bonté, tant d'amour, parce que j'en avais tant à donner moi-même (3). »
A l’époque où Max Buchon était à Fribourg, le collège, comptait plus de 700 élèves. La plupart des élèves venaient de l’ouest et du midi de la France. Le collège était surtout accueillant, d’ailleurs, à l’aristocratie. Il semble que les maîtres, flattés d’avoir des élèves aussi brillants, négligeaient un peu les autres dont la condition était en général plus modeste (4). Le Livre d'Or mentionne avec complaisance les titres nobiliaires des élèves. Buchon, fils « de petits paysans » n’y figure pas. Ses camarades ne sont pas non plus les aristocrates. Il se lie avec ses égaux ; c’est de cette époque que date son amitié avec Alexandre Daguet. (5).
{1} Cf Henri Pernocnox : Le Franc-Comtois Max Buchon à Fribourg ; op. cit., lettre datée du 41 octobre 1841.
(2) Jbid., lettre datée du 28 juin 1841.
(3) Lbid., lettre datée du 7 mai 1843.
(4) Cf. Philippe Garrez, Eulalie de Sénancour et ses amis Fribourgeois. Revue de littérature comparée, juillet-septembre 1933, p. 412.
(5) À. Daguet est né le 12 mars 1816, d’une famille patricienne, mais réduite à la plus grande pauvreté. Daguet s’est d’ailleurs toujours consi-
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Pendant ces années, l’enseignement des Pères provoqua une polémique entre d'anciens élèves restés fidèles à la cause de leurs maîtres, et de jeunes libéraux (1). Le collège subit les assauts du libéralisme et on accusait les Jésuites, «ces étrangers », de ne point apprendre à la jeunesse à aimer la patrie. Les accusations et les griefs qu’on faiseit aux Jésuites dans une série de publication et d’articles de Journaux, n’échappèrent pas à Daguet et à Buchon. En outre, Max conserva des critiques et des exigences de ses maîtres un souvenir sans douceur. De plus, une nouvelle génération montait et pensait par elle-même. Penser par soi-même, n’est bien souvent, pour des jeunes gens, que prendre le contre-pied de l’enseignement reçu. Déjà il rêve l’anéantissement de leur politique : l’absolutism?, et de leur théorie littéraire. Même trente ans plus tard, à l’époque où d'habitude on ne se souvient plus des «injustice: » des professeurs et où les années d’école se parent de couleurs charmantes, il en voulait encore à ses maîtres d'autrefois. Plus sévère que Voltaire qui resta fidèle au moins à l’enseignement littéraire des Jésuites et à leurs goûts, Buchon critiquait leur goût littéraire en termes violents.
Pour achever cette revue des influences que M. Buchon a subies, il reste encore à parler de l’éducation du sens reli-
déré comme appartenant au peuple plus qu’au patriciat. Il fit, comme M. Buchon, ses études au collège Saint-Michel, suivit quelques cours de droit à l’école de droit qui faisait partie du collège. Il fut professeur à Fribourg à l’école moyenne, de 1837 à 1843, puis à Porrentruy jusqu’en 1848. À cette date il devient directeur de l’école cantonale, qui n'était autre chose que l’ancien collège. (Cf. P. GariEz, op. cit., notamment p. 410).
(1) C£. Ph. Gartez, op. cit., p. 412,et Robert Loup, op. cit., p. 32 et 36; de même cf. G. CasrezLa, Histoire du Canton de Fribourg, Kribourg 1922, pp. 276-280, 492-498.
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gieux. Les exercices de piété et les pratiques de dévotion, qu’on rendait plus ou moins obligatoires, étaient ordonnés, peut-être même avec exagération. En multipliant outre mesure ces pratiques, « on créait une atmosphère de religiosité plutôt superficielle ; et, tandis que quelques élèves en gardaient la routine et y ajoutaient une tendance au fanatisme et à l'intolérance, d’autres, plus indépendants de caractère, plus intelligents peut-être, cherchant à échapper à cette contrainte morale, étaient portés à s'affranchir non seulement des pratiques excessives, mais encore de devoirs et de dogmes essentiels (1). » C’est peut-être une des premières causes qui portera plus tard M. Buchon à reprocher aux Jésuites leur austérité morale et leur pessimisme théologique.
Résumons-nous. Fribourg a exercé sur Max Bruchon une grande influence. Son site de ville « la plus pittoresque de Suisse » a pu éveiller déjà sa vocation de poète. Et le zèle de notre étudiant n’avait-il pas été tenu en haleine à Saint-Michel ? Ne devait-il pas, plus qu'il ne le croyait, à l’éducation, aux humanités et à ses maîtres qui les lui avaient enseignées ? Certes, c’est à Ornans qu'il avait recu un premier reflet d’humanisme. On nous dit d’ailleurs qu’il disputait à Armand Barthet la première place pour ce qu’on appelait alors de ce beau nom : les humeanités (2). » Mais c’est surtout à Fribourg qu'il a acquis son humanisme et sa culture. Les vers de ses débuts le font présumer. Il doit au collège une solide connaissance des classiques anciens. Max ira à l’école d'Horace. Dans ses Essais poé-
(1) A. Scmorperer, Alex. Daguet et son temps, dans les Annales Fri bourgeoises, Fribourg, 1921, p. 9. (2) Ch. BArLLE, ouvr. cité p. 8.
liques (1), il limite ou lui emprunte des épigraphes. Sous le titre de Différence il trousse un morceau imité d'Horace. IT lui emprunte des épigraphes, — pour La Vierge du Vieux chêne :
...bellaque matribus Detestata..…..… :
Pour Le Nouvel An
.… Fugaces Labuntur anni...
Dans la même pièce il se sert de mythologie et de symboles anciens. Le recueil de Juvenilia fait aussi présumer qu’il a reçu quelques reflets des lettres italiennes : pour Le Nouvel An, il emprunte un épigraphe à la Jérusalem délivrée
Amiamo or quando Esser si puote riamato amando ;
Pour La Tempêle, un épigraphe de Luigi Alemanni :
O beato colui che in pace vive Dei lieti campi suoi proprio cultore ;
Il traduisait même La Partenza, Le départ, du célèbre poète italien Métastase.
Ses premières lectures, nous pouvons les imaginer d’après ses premiers vers : Adolphe Michel, Mme Tastu, Saintine,
(1) Essais poétiques par M. B..., Besançon 1839, imp. et lith. de la sainte Agathe. Les essais sont illustrés de quatre lithographies de son ami G. C.... Ce recueil devenu fort rare (on ne connaît que deux exemplaires du volume de 1839 ; l’un est à la Bibliothèque de Besançon, l’autre appartient à la famille Dufay) est surtout curieux parce qu’il contient les premières tentatives artistiques de deux jeunes gens, Courbet et Buchon, dont le premier a acquis depuis une célébrité incontestable et universelle.