‹ Max Buchon et son œuvreChapitre 7 sur 41 · ALORS · texte numérisé non relu

ALORS

Millevoye, Bernardin de Saint-Pierre, Victor Hugo pêlemêle. Son ami Charles Toubin nous dit d’ailleurs qu’il employait tout son argent de poche « à l’achat des livres de l’école romantique (1) ». À cette école il chante son amour, ses douleurs et ses souffrances, «le secret qui le fait mourir ». Songeant à sa mère morte, une émotion intense lui inspire des vers que voici :

« Mourir !.. Et maintenant sur la verte colline, Loin des regards, s’élève une humble croix, Près de laquelle, hélas ! ma jeunesse orpheline Alla gémir et rêver bien des fois.

De même la pièce où le poète figure le renouvellement de l’année, est inspirée par une mélancolie sentie :

« Un an finit... un autre prend sa place :

Ainsi le flot du rapide torrent

Fuit, blanc d’écume, et sans laisser de traces, Devant le flot qui les pousse en grondant... »

On ne trouve pas dans ce recueil de grandes envolées. lyriques, mais il donne quand même une grande place à l'inspiration. C’est aussi auprès d’un ami des romantiques, son compatriote Charles Magnin (2), qu'il cherche protection pour ses débuts. Dans les Essais, Buchon lui dédie la pièce La Fille du Lac. Dans l’épilogue, c’est à lui, paraît-il, qu'il pense :

(4) Charles Tousin, Ce que j'ai vu, Les Gaudes, 16 janvier 1898.

(2) Charles Magnin est Salinois. Il naquit à Paris le 4 novembre 1793, mais son père était natif de Salins. Ch. Magnin considéra toujours Salins comme lieu de son origine. Comme conservateur de la Bibliothèque impériale et comme homme de lettres, il a joué un grand rôle. Il a été un des rédacteurs les plus estimés du Globe et de la Revue des Deux Mondes. 11 laissa deux volumes de Causeries et Méditations littéraires, l'histoire des Origines du Théâtre, l’histoire des Marionnettes, etc. (Cf. l’article de M. Buchon, dans la Revue littéraire de la Franche-Comtè, 197 février 1864, article qui d’ailleurs s'inspire de très près de celui de Sainte-Beuve, Revue des Deux Mondes, 1863, recueilli au tome V des Nouveaux Lundis).

LITogE

« Il est pénible alors, le chemin de la vie,

Et pourtant d’un ami, si le tendre sourire

Venait encourager les efforts impuissants,

Pour lui peut-être un jour j’essaierais de décrire Ces beaux lieux où j’ai vu couler mes premiers ans, Salins.. »

Après la mort de Charles Magnin, M. Buchon lui consacre dans la Revue lilléraire de la Franche-Comlé en 1864 une grande notice biographique (1).

C'est auprès d’un autre compatriote encore que le jeune poète cherche protection. Revenu de Fribourg avec un mince bagage d'allemand et quelques connaissances de l'italien, il s’adresse à son compatriote Auguste Demesmay. Ce dernier avait appris l’anglais, l'allemand, l’italien et l’espagnol et réunissait dans sa bibliothèque les chefs-d’œuvre de ces langues. « S’inspirant à la fois du génie étranger, des modèles antiques, des maîtres français et des innovations de la jeune école romantique (2) », il se donnait à la poésie et aux traditions populaires. Il composa deux recueils de vers, Les Essais d’un jeune Montagnard et les Solitudes, dont M. Buchon, pour La Fille du Lac, a emprunté un vers comme épigraphe.

Dans les vers juvéniles, déjà son humeur batailleuse s’éveille. Il part en guerre contre un poète de sa ville qui glorifie les beautés salinoises « sur un ton qu’à Paris l’on parle à des grisettes » et qui croit « pour quelques méchants vers, dans toute une ville, obtenir sans obstacle un illustre renom ». Il donne à ce méchant poète le bon conseil de « renoncer dès ce jour, à mettre en magasin les Grâces et

(4) 1er février, 1864, t. I, p. 105.

(2) Cf. le discours de réception à l’Académie de Besançon de M. Alex. de Saint-Juan, 28 janvier 1855, Académie de Besançon, 1855.

Leu k

l'Amour », et « à nous prouver à tous que nos dames sont belles en termes de ruelles ». Il le prie de «nous faire grâce au moins de ses sottes chansons ».

Chrétien encore ? Il paraît qu’il a conservé jusqu’à présent la foi religieuse de son enfance. Plusieurs vers le prouvent. Dans La Vierge du Vieux Chêne, parlant de Henriette, c’est la sainte Vierge Marie qui est « la seule espérance », c’est elle que le pauvre « implore », et c’est chez elle qu’on peut trouver « la paix et le bonheur ». Ou bien dans la pièce intitulée La Fête de Dieu, il nous invite à rendre hommage à Dieu, à lui « promettre d’être à jamais fidèles à sa loi », « à le reconnaître pour notre Père et notre Roi ». Il promet même « des hymnes à Marie ». Mais il y renonce : « Il me faudrait le.-cœur que j'avais autrefois. » Le « contact du monde » lui fait « oublier les bienfaits » de Marie. « Sans » même « pouvoir rien comprendre à cette métamosphose, de ses troubles secrets 1l cherche en vain la cause ». Mais « malgré lui », il se «rappelle à » Marie. Déjà quelques traits d’un Voltarien narquois percent dans ces vers juvéniles. Dans La Vierge du Vieux Chêne, Henriette allait prier « au sein de sa misère » simplement pour « s’abuser un instant d’une douce chimère »; elle « venait prier la bonne Vierge » pour « tromper ses ennuis. illusion touchante !... »

Déjà ses Essais poéliques montrent une certaine tendance au réalisme et même une réaction contre le romantisme. Surtout par la sincérité de son art maladroit il incline au réalisme :

« Je n’ai point, il est vrai, de ciel gris à décrire, Ni de pensers moelleux, ni de rêves dorés,

Ni de muse surtout pour inspirer ma lyre, De muse au bleu regard... »,

dit-il, dans la préface de ses Essais.

Et

« Je n'ai qu'un pauvre cœur, un cœur sincère et [tendre..….. »

En effet, on ne trouve pas de grandes envolées lyriques dans ses premiers vers. On ne trouve pas non plus des confidences passionnées, des affections exagérées, de beaux sentiments, cet étalage du moi dont sont coutumiers les romantiques de l’époque. On voit même dans quelques vers une timide réaction contre l’individualisme, contre ce qu'il appellera plus tard, en 1856, les épilepsies de 1830. Les outrances, les frénésies du romantisme lui répugnaient. Il invite des voyageurs partant pour l'Angleterre à emporter au pays du spleen la gaieté du « beau pays de France ». Il se rit de « ces fiers Anglais » et trouve que « leur vaine opulence » et leurs « fumeuses lois » ont « moins d’attraits que » son « nectar arboisien ». Lui-même se promet de chanter bientôt ce «beau pays de France », «ces beaux lieux où il a vu couler ses premiers ans ». Il se promet de chanter son beau Jura et ses légendes. C’est dans le terroir qu'il reconnaît son vrai domaine.

A cette époque, Max Buchon se lie plus encore avec Courbet. D’une amitié juvénile sort une amitié d'homme. I] lui demande des dessins pour son premier livre. Quoique encore timide, Courbet illustre de quatre dessins les premiers Essais de son ami. Max Buchon, de son côté, lui dédie la pièce La Tempéle (1). Mais dans leur œuvre commune,

(1) Plus tard, Buchon se rappellera souvent les souvenirs familiers chez les Courbet et il parlera de son ami dans Le Gilet blanc. Aussi il sera tout heureux de découvrir dans le testament d’un de ses ancêtres qu'il est apparenté à son ami. La « découverte » fut faite par M. Buchon lui-même, si nous nous rapportons à la curieuse lettre suivante adressée a 0:

Mesdames et Monsieur Courbet-Bégin, propriétaire à Flagey, canton d'Amancey, près d'Ornans, où il se rendait pour la moisson.

Salins, le 23 juillet 1867.

« Mon cher M. Courbet, « Je viens de découvrir dans le testament d’un des mes ancêtres, Fran-

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