VI PREFACE
Tout pouvait, en effet , donner lieu de supposer que La Rochefoucauld avait , en cette occasion , eu recours à une supercherie très usitée au XVII® siècle. Les précautions imaginées par le gentilhomme avant d'affronter le jugement du public ; cette invention d'un ami qui s'est cru obligé de donner une autre copie qu*il ditesire tout à fait conforme à V Original (i) ; le soin de faire précéder ses Maximes d'un Discours sur les réflexions ou sentences et maximes morales [2) qui en est une véritable apologie ; l'histoire de cet article demandé à Madame de Sablé pour le Journal des Scavans ; i665 , p. 1 16) , et singulièrement amende par l'auteur des Maximes pour tout ce qui sentait la critique (3) , enfin la comédie jouée dans ces circonstances , de l'avis de V. Cousin , devaient de prime abord inspirer des doutes sur la véracité d'une telle assertion et empêcher de la prendre à la lettre.
L'histoire de cette copie courant en Hollande n'aurait pas du paraître invraisemblable àM. Gilbert,que ses études avaient mis au courant des habitudes littéraires du siècle de Louis XIV. Il ne pouvait ignorer que « les salons et les ruelles d'alors, comme l'a dit avec raison M. de Marescot{4),
(i) Advis au lecteur de Tédition de 1665.
(2) Ce Discours , généralement attribué à Segrais , serait d'un sieur La Chapelle Bessé^ inspecteur des Beaux-Arts sous Edouard Colbert , marquis de Villacerf , d'après Gabriel Grenet , et si l'on s'en rapporte à une note manuscrite contemporaine sur un exemplaire de don appartenant à M. Rochebilière ( N^ 445 de son Catalogue ). 11 fut supprimé dès la seconde édition en 1665. comme n'ayant plus de raison d'être, et ne reparut qu'en 1696, après la mort de La Rochefoucauld, avec d'importantes corrections. Voir p. XiX l'extrait du Recueil de diverses choses.
(3J Le projet d'article et l'article imprimé se trouvent dans, Cousin , La Marquise de Sablé y p. 168, dans l'édition Aes prands Ecrivains, I, 39*1 , et dans les Œuores inédites^ publiées par M. Edouard de Barthélémy, p. 33. Ce rapprochement très piquant montre comment La Rochefoucauld a largement profité de la faculté accordée par la Marquise, dans sa lettre d'envoi , d'en user comme d'une chose qui seroit à vous, en U corrigeant , etc.
(4) Le premier Texte de La Rochefoucauld^ publié par F. de Marescot. (Cabinet du bibliophile, W IV), Paris , Jouaust , 1869 , p. vj.
PRÉFACE. Vil
fourmillaient de beaux esprits , d'experts en l'art de penser et d'écrire , de nobles dames de haut goût , et dans les cabarets , à la Pomme de pin ou ailleurs, les sommités littéraires les plus brillantes aimaient à se retrouver le verre en main. A la Cour ou sous les tonnelles , au théâtre ou dans les galeries , la littérature faisait le plus souvent les frais de la conversation. »
Un auteur venait-il de produire une œuvre nouvelle , il s'empressait d'en donner lecture dans les ruelles , les cercles,les alcôves à la mode;si elle y enlevait les suffrages de l'assemblée , on s'en arrachait les copies et on les faisait circuler le plus possible. C'est ce qui explique l'existence • dans les recueils manuscrits du temps , de nombreuses copies d'ouvrages en prose et en vers restés longtemps inédits. On sait que, pour La Fontaine, quelques unes de ses iables et plusieurs de ses poésies diverses ont d'abord couru dans les salons sous la forme de copies manuscrites • à la plus grande satisfaction des Précieuses et des Marquis (i).
Cette habitude de rechercher l'avis des connaisseurs sur les nouvelles productions littéraires était une affaire de mode, à laquelle un auteur se serait bien gardé de se soustraire. « Ceux qui composent pour le public , dit Segrais (2) , doivent communiquer leurs Ouvrages à des amis capables d'en juger, et les corriger avant que de les publier... M. de la Rochefoucault l'a pratiqué ainsi, à l'égard de ses Mémoires et de ses Maximes , Ouvrages écrits avec tant de justesse : il m'envoyoit ce qu'il avoit fait dans le temps qu'il y travailloit , et il vouloit que je gardasse ses Cahiers cinq ou six semaines , afin de les
(i) Cest ainsi que nous avons trouvé dans des papiers de Tallemant des Kéaux, donn^ à M. Rochebilière par Monmerque , de nombreuses et intéressantes variantes et même des stances inédites pour notre édition des Œuvres ^ La Fontaiw.
(2) Segrais, Œuons dtoersês. Amsterdam , 172^, 1, 166.
vin PRÉFACE.
examiner plus exactement , et que j'eusse plus de tems à juger du tour des pensées et de l'arrangement des paroles. Il y a des Maximes, qui ont été changées plus de trente fois. »
La Rochefoucauld, qui vivait dans la Société de M"^ de Longueville , de M"* de La Fayette , de M»« de Sablé . de M"« de Scudéry (i) , de M"* de Sévigné , de la Maréchale de Schomberg , de la Comtesse de Maure , de M*"* Éléonore de Rohan , abbesse de Malnoue , d'Esprit, de Segrais, etc,, etc.» était mieux placé que personne pour la facilité de soumettre ses Réflexions aux jugements les plus divers et les plus compétents. On sait s'il en usa largement et s'il profita de ses relations , même après la mise en vente de l'édition de i665 (2).
Madame de Sablé , qui mit à la mode dans ses salons le goût des pensées et des réflexions morales, dans lesquelles elle s'essaya elle-même avec succès , prit une part des plus importantes à cette collaboration et exerça une incontestable influence sur la composition des Maximes et sur la vogue qu'elles obtinrent dans la haute société. « Madame de Sablé, dit M. de Noailles (3), ne voyait le monde que chez elle , dans sa maison d*Auteuil. Le duc de La Rochefoucauld y allait régulièrement ; et le manuscrit des Maximes voyageait souvent de Paris à Auteuil , soumis au jugement de M'"^ de Sablé , de la Maréchale de Schomberg et de la Comtesse de Maure , ses amies. »
Madame de Sablé exigeait de ses correspondantes que
(1) Voir àrAppndice, p. 123,1a lettre écrite par le duc à Mademoiselle de Scudery, pour la remercier d'avoir embelly quelques-unes de ses dernières maximes. Nous devons la communication de cette lettre inédite à l'obligeance de M. Haffet,. notre excellent collègue.
{2) M. Rochebilière possédait onze états différents de la première édition française , tant ce grand seigneur mettait d'empressement à faire imprimer des cartons pour être agréable à ses charmantes et spirituelles collaboratrices.
(3) Histoire de Madame de Mainteuon , 1 , 25 1 .