‹ Maximes et pratiques de St. Vincent de PaulChapitre 12 sur 24 · CHARITÉ POUR LE PROCHAIN · texte numérisé non relu

CHARITÉ POUR LE PROCHAIN

« Le précepte de la charité résume toute la loi. Il résume toute la vie du Sauveur. Comme le Fils de Dieu n'est venu que pour apporter le feu de l'amour sur la terre, nous n'y sommes que pour aimer Dieu et pour le faire aimer. La vie du Sauveur est l'exemplaire de la charité parfaite. O Jésus, quel excès d'amour vous a fait descendre du ciel, mener une vie misérable et souffrir une mort honteuse ! Si nous avions une étincelle de cet amcur, demeurerions-nous les bras croisés, et délaisserions-nous ceux que nous

pouvons assister? La vraie charité ne saurait demeurer oisive ni enfermée en elle-même. C'est le propre du feu d'éclairer et d'échauffer; c'est le propre de l'amour de se communiquer. Nous devons aimer Dieu aux dépens de nos bras et à la sueur de notre visage ; nous devons servir le prochain aux dépens de nos biens et de notre vie ».

« Le premier acte de la charité est de faire à chacun comme on désire raisonnablement qu'il nous soit fait à nous-mêmes : acte de soi si beau et si éclatant, qu'il porte la lumière dans l'entendement ; cette lumière produit l'estime, l'estime émeut la volonté à l'amour, et fait que la personne qui aime a l'esprit convaincu des devoirs de charité qu'elle doit au prochain.

« Le deuxième acte est de ne contredire ni médire. Loin de nous la contradiction, qui divise les cœurs! évitons-la comme une fièvre qui altère, comme une peste qui désole, comme un démon qui porte le ravage dans les consciences les plus saintes. Chassons ce mauvais esprit par nos prières. Entrons clans les sentiments des autres, bien loin de les combattre : ils disent bonnement ce qu'ils pensent, prenons bonne-

DE SAINT VINCENT DE PAUL. 8l

ment ce qu'ils disent. Loin de nous la détraction, dont les traits outrepercent le cœur de Notre- Seigneur avant d'atteindre les personnes à qui l'on en veut !

« Le troisième acte est de nous supporter les uns les autres, en vue de nos propres faiblesses et du besoin que nous avons nous-mêmes d'être supportés de Dieu. O support admirable de Notre-Seigneur ! Vous voyez cette poutre qui soutient tout le. poids du plancher, qui sans elle tomberait incontinent : il nous a de même supportés en nos pesanteurs d'esprit, nos aveuglements et nos chutes. Nous étions tous comme accablés d'iniquités et de misères selon le corps et selon l'âme, et ce débonnaire Sauveur s'en est chargé pour en souffrir la peine et l'opprobre.

« Le quatrième acte est de compatir aux souffrances du prochain et de pleurer avec lui ; car l'amour fait entrer les cœurs les uns dans les autres et sentir ce qu'ils sentent. D'ailleurs nous sommes tous membres les uns des autres, les membres d'un corps mystique dont Notre-Seigneur est le chef. Or, a-t-on jamais oui dire, non pas même dans les animaux, qu'un membre ait été insensible à la douleur d'un autre ? A plus forte raison dans les hommes et dans les chrétiens.

« Le cinquième acte est de fuir l'envie et de nous prévenir d'honneur. Porter envie, c'est trouver à redire à l'ordre de Dieu ; c'est s'attrister de la fécondité du sang de Jésus-Christ, d'où naît tout bien, tant spirituel que naturel ; c'est aller contre la communion des saints; c'est renouveler le péché de Lucifer, qui s'est perdu lui-même et a perdu l'homme par envie, le péché des Juifs qui par envie encore ont fait mourir Jésus-Christ. — Refuser l'honneur, c'est manquer d'humilité et se fermer le principal accès à l'affection des autres. Car qui est-ce qui n'aime pas une personne humble? Un lion féroce, prêt a dévorer un autre animal qui voudrait lui résister, s'apaise même aussitôt s'il le voit abattu et comme humilié à ses pieds. Que peut-on faire à une personne qui s'humilie, que l'aimer? Elle est comme une vallée qui reçoit le suc des montagnes ; elle s'attire les bénédictions et la bienveillance de tous.

« Enfin, il faut témoigner par les actes de l'affection qu'on se porte. Car ce n'est pas tout d'avoir la charité dans le cœur et dans les paroles ; elle doit passer dans les actions, jusqu'à donner sa propre vie, s'il le faut, ainsi que Notre-Seigneur a donné la sienne, et alors elle est parfaite et devient féconde ; elle engendre

l'amour dans les cœurs envers lesquels elle s'exerce ».

« La charité doit être universelle et ordonnée. Elle doit s'attacher à l'Église, aux communautés religieuses, aux prêtres. S'employer par la prière et les bonnes œuvres à faire de bons prêtres, et y concourir comme cause seconde efficiente instrumentale, c'est concourir à un chef-d'œuvre, après quoi on ne peut penser rien de plus grand ni de plus important; c'est faire l'office de Jésus- Christ, qui, pendant sa vie mortelle, semble avoir pris à tâche de faire douze bons prêtres, qui sont les apôtres».

» * « La charité a surtout pour objet les pauvres. Dieu aime les pauvres, et, par conséquent, il aime ceux qui aiment les pauvres. Tous ceux qui aimeront les pauvres pendant leur vie, n'auront aucune crainte de la mort. Employons-nous donc à les servir, et même cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés. Reconnaissons devant Dieu que ce sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services. Quand nous allons les voir, entrons dans leurs sentiments pour souffrir

avec eux, et nous mettre dans les sentiments de ce grand apôtre qui disait : « Omnibus omnia factus sum, je me suis fait tout à tous ; » en sorte que ce ne soit point sur nous que tombe la plainte qu'a faite autrefois Notre-Seigneur par un prophète : « Sustinui qui simul contristaretur, et non fuit, j'ai attendu pour voir si quelqu'un ne compatirait point à mes souffrances, et il ne s'en est trouvé aucun ». Et pour cela, il faut tâcher d'attendrir nos cœurs et de les rendre susceptibles des souffrances et des misères du prochain, et prier Dieu qu'il nous donne le véritable esprit de miséricorde, qui est le propre esprit de Dieu ».

« Aimons et servons les pauvres ious, pour l'amour de Notre-Seigneur, qui, étant la sagesse incréée, a voulu être le scandale des Juifs et la folie des Gentils ; qui a voulu lui-même passer pour un insensé; qui s'est entouré de lunatiques, de démoniaques, de tentés et de possédés».

« Aimons les petits enfants, surtout les plus abandonnés, pour l'amour encore de ce débonnaire Sauveur, qui disait : « Laissez venir ces

enfants à moi » ; qui leur a témoigné sa tendresse jusqu'à les prendre entre ses bras et les bénir de ses mains; qui, à leur occasion, nous a donné une règle de conduite, nous ordonnant de nous rendre semblables à de petits enfants, si nous voulons avoir entrée au royaume des cieux ».

« Servons les malades avec douceur, compassion et amour. Servons-les avec respect comme nos maîtres, comme les seigneurs du ciel, à qui il appartient d'en ouvrir la porte, ainsi qu'il est dit dans l'Évangile ; et avec dévotion, comme représentant la personne de INotre-Seigneur ».

Le nom de saint Vincent de Paul est synonyme de celui de charité. La chanté a été le premier exercice de son enfance, le dernier de sa vieillesse. Un acte uniforme et ininterrompu de charité, voilà sa vie !

Charité qui était son âme, qui respirait dans sa personne comme la bonne odeur de Jésus- Christ, qui dictait toutes ses paroles et dirigeait toutes ses actions.

Charité universelle, embrassant toutes les créatures capables d'en recevoir les eflets, s'é-

tendant à tous les besoins du corps et de l'âme; avant un morceau de pain pour tous les dénuements, un lambeau d'étoffe pour toutes les nudités, une instruction pour toutes les ignorances, une consolation pour toutes les douleurs, un cœur et des bras pour tous les délaissés.

Charité poussée jusqu'à l'héroïque idéal de l'Évangile, jusqu'au mépris et au sacrifice de la vie. Que de fois, dans ses courses charitables, le Saint sauta de voiture, se jeta, au péril de ses jours, entre les épées dégainées, et réussit, par son courage et ses pieuses instances, à désarmer les adversaires ! On n'a pas oublié sa captivité volontaire, ni la substitution qu'il fit de lui-même à un docteur son ami, dans une horrible tentation d'incrédulité.

Charité bien ordonnée, qui remontait au Souverain-Pontife, Vicaire de Jésus-Christ enterre, pour descendre, sans rien négliger dans l'intervalle, au plus pauvre et au plus petit. Que de prières il faisait lui-même et demandait aux autres dans les vacances du Saint-Siège ! Quel respect, quelle affection filiale il professait aussitôt pour l'élu du Saint-Esprit !

Les évêques avaient en lui le plus pieux, le plus dévoué des serviteurs. Sa correspondance avec eux est admirable d'humilité et de charité.

Il les félicitait dans leurs succès, et en louait le ciel avec eux. Il les modérait dans leurs travaux. Quelquefois il les engageait à rester à leur poste, ou bien il s'employait à trouver de dignes successeurs à ceux qui croyaient devoir se démettre de leurs fonctions. Il les consolait dans leurs peines comme dans les mauvais services qu'on leur rendait auprès du roi. Il leur épargnait, autant que possible, toute peine et toute humiliation, au détriment même de sa Compagnie.

Pendant les troubles publics, il les engageait, dans l'intérêt du roi et des peuples, à demeurer dans leurs diocèses, pour y comprimer les factions, y soulager la misère et y présider les saintes supplications. Â ceux qui songeaient à venir à Paris pour s'y plaindre des dommages causés par les armées, et pour y chercher soulagement et secours, il répondait que toute démarche particulière serait inutile dans une calamité qui embrassait presque toute la France ; qu'en restant dans leurs diocèses, ils soulagegeraient plus efficacement les peuples, et qu'en les maintenant dans la soumission et la fidélité, ils pourraient s'ouvrir une voie à la reconnaissance royale. Il savait donc aussi leur donner de fermes avis, par exemple en matière de procès,

mais avec quelles précautions sages et affectueuses ! Il se confondait en excuses, lorsqu'il se trouvait dans l'impossibilité de leur rendre quelque bon office, en humilité lorsqu'ils le consultaient.

Sa charité n était pas moindre pour les ordres religieux. Nul, en effet, au xvii* siècle, ne leur rendit plus de services. Minimes, ordre de Malte, Congrégations de Sainte-Geneviève, de Prémontré, de Grand-Mont, de Saint-Antoine, de Saint-Bernard, de Saint-Benoît, eurent à se louer de sa charitable intervention dans leurs affaires, et rendirent à sa mémoire, par la voix de leurs supérieurs ou des évoques, ample témoignage, lors du procès de canonisation. Il traitait tous les religieux avec un affectueux respect, se jetant à leurs pieds et y demeurant prosterné, jusqu'à ce qu'il eut reçu leur bénédiction. « J'ai remarque, disait-il, que tout me réussit aux jours ou quelqu'un de ces serviteurs de Dieu m'a bien voulu bénir ».

Humble et charitable, son zèle pour les communautés religieuses était encore désintéressé. Il aimait à faire retomber sur d'autres les honneurs et les avantages qu'on lui offrait a lui-même. Ainsi fit-il plus d'une fois en faveur de Saint-Sulpice, pour qui i! avait tant d'estime et d'affec-

tion. De ces sentiments il donna un jour une preuve héroïque, lorsqu'il défendit Olier au péril de sa vie, et, bien plus, au péril de l'honneur de sa congrégation. 11 fut fidèle à Olier jusqu'à la mort. Il lui ferma les yeux, consola ses enfants, présida à l'élection de son successeur et travailla a perpétuer son œuvre.

Ce que le Saint fit pour les religieux, il le fit en môme temps pour les communautés de iilles. La Visitation, la Madeleine, la Providence, les Filles Orphelines, les Filles de Sainte-Geneviève, les Filles de la Croix lui durent leur bonne direction ou leur réforme, leur établissement ou leur conservation.

Que ne fit-il pas pour le clergé séculier ? Les exercices des ordinands, les conférences ecclésiastiques, les retraites spirituelles, les séminaires, tant d'institutions, en un mot, établies pour sa réformation en rendent un suffisant témoignage. Et, pou# compléter son œuvre en faveur du clergé, quelle charité n'exerça-t-il pas en recevant à Saint-Lazare les prêtres qui affluaient de la province à Paris, ne s'ellrayant ni de la dépense, ni de l'ingratitude !

Dans le cœur si aimant de Vincent de Paul, ses enfants devaient avoir, suivant l'ordre même de TE va: '.'ile, une place privilégiée. Sa tendresse

pour eux était extrême, surtout dans leurs persécutions et leurs maladies. Cette tendresse prenait un caractère plus touchant lorsqu'on croyait avoir à se plaindre de lui. Il se levait aussitôt, et, se jetant au cou de celui qui venait de lui faire l'aveu de son aversion et de son mécontentement : « Ah ! Monsieur, lui disait-il en le tenant embrassé, si je ne vous avais déjà donné mon cœur, je vous le donnerais tout à cette heure. » Il faisait les efforts les plus affectueux pour retenir ceux qui avaient la tentation de le quitter. Si, malgré lui, quelqu'un sortait de la Congrégation, il le poursuivait encore de sa charité. En 1655, un de ses jeunes séminaristes, méprisant ses avis, s'engagea dans une compagnie de gardes suisses, qu'il déserta bientôt. Mais cette seconde désertion faillit lui coûter plus cher que la première. Car, saisi, mis en prison, il fut condamné à mort. En cette extrémité, il se rappela le père qu'il avait abandonné, et recourut à lui. Vincent, tout rempli de pardon et de charité pour cet enfant prodigue, intervint en sa faveur et lui obtint la vie.

A ceux qu'il ne pouvait retenir il donnait leurs frais de route, et il les recommandait aux supérieurs de ses maisons de province. Il écoutait les plaintes des moindres de ses frères. Il les

rassurait, s'ils avaient peur d'être importuns. Sa charité suivait les siens en voyage et leur ménageait partout une charité semblable ; elle pourvoyait à tous leurs besoins, et aux besoins de leurs familles. Elle les soutenait surtout au milieu de leurs travaux dans les Missions lointaines. Au départ, il se mettait à leurs genoux, et baisait les pieds des évangélistes de la paix ; il veillait ensuite sur eux, et leur adressait des secours et des paroles de tendresse aux extrémités de la terre.

Que dire de la charité de Vincent envers les pauvres? Ici, bien plus que devant la gloire du prince de Condé, on se sent également confondu et par la grandeur du sujet et par l'inutilité du travail. Car, pour poursuivre avec Bossuet, quelle partie du monde habitable n'a pas ouï les institutions de Vincent et les merveilles de sa vie charitable? Les confréries et la compagnie des Filles de la Charité, les assemblées des dames et des seigneurs, l'œuvre des forçats et de la Barbarie, les hôpitaux des Enfants trouvés, du Nom de Jésus, de Sainte-Reine, l' Hôpital-général n'est-ce pas assez de cette seule énumération pour tout faire entendre de la charité de Vincent envers les misérables ? sans parler de la Congrégation de la Mission pour l'évangélisation des

pauvres, au sujet de laquelle il répétait souvent: « Nous sommes les ministres des pauvres ; Dieu nous a choisis pour eux ; c'est là notre capital, le reste n'est qu'accessoire. »

Les pauvres, en effet, c'était là le tout de Vincent, le terme de toutes ses pensées et de toutes ses affections, et aussi l'objet habituel de ses tristesses et de ses douleurs. « Je suis en peine, disait-il quelquefois, pour notre Compagnie; mais, en vérité, elle ne me touche point à l'égal des pauvres : nous en serons quittes en allant demander du pain à nos autres maisons, si elles en ont, ou à servir de vicaires dans les paroisses ; mais, pour les pauvres, que feront-ils, et où estce qu'ils pourront aller? j'avoue que c'est là mon poids et ma douleur. »

Qui ne sait la Lorraine, la Picardie, la Champagne et tant d'autres provinces sauvées ; les environs et les faubourgs de Paris arrachés à la famine et à la mort ; qui ne sait toutes ces œuvres qui l'ont fait proclamer par la voix de la reconnaissance publique l'aumônier général de France, le sauveur et le père de la patrie?

Pour finir, quelques anecdotes.

Et, d'abord, quelques faits relatifs au fameux carrosse, dont la charité du Saint fit bien vite une voiture publique. S'il rencontrait quelque

DE SAIN r \ INCEN ! DE PAUL. I ) J

pauvre dans les rues de Paris ou à la campagne, il le faisait monter aussitôt à côté de lui. Ainsi fit- il un jour pour une pauvre femme qu'il rencontra à quelques lieues de Paris, doublement fatiguée de la marche et du fardeau de son enfant. Une autre fois, c'était une femme encore, dont les horribles ulcères furent un nouveau titre d'admission: non content de la recevoir dans sa voiture, il voulut la conduire à sa destination. Alors seulement il se pardonnait le carrosse, et la charité désarmait l'humilité. Il estvrai que, s'il n'avait pas de voiture, ou que des atlaires pressées l'appelassent dans une autre direction, il tâchait de se procurer une chaise à porteurs pour faire transporter les pauvres, les malades, soit à domicile, soit à l'Hôtel-Dieu.

Mais il aimait bien mieux les conduire luimême. Un jour, dans le faubourg Saint-Denis, il aperçut une pauvre femme couchée par terre. Prêtres, lévites, gens du monde, tous passaient sans s'arrêter devant elle, comme devant le blessé de l'Evangile, ou ne répondaient que par une pitié stérile à ses gémissements. Mais voici venir le bon samaritain. Vincent descend de voiture, s'approche, et, reconnaissant l'impossibilité où la pauvre femme était de marcher, il la fait placer dans son carrosse, et, quoique ses

affaires l'appelassent dans un quartier très différent et très éloigné, il donne ordre de se diriger vers l'Hôtel-Dieu. Après quelques tours de roue, la pauvre femme se trouve mal, et il faut la tirer du carrosse dont elle ne peut soutenir le mouvement. Vincent lui fait apporter du vin pour la fortifier, et, quand elle est un peu remise, il paie des porteurs, et, avec leur fardeau, il leur remet un billet de recommandation pour la supérieure de l'Hôtel-Dieu.

Les traits semblables ne se peuvent nombrer dans la vie du charitable prêtre. Ainsi encore, arrêté un jour dans une rue de Paris par les cris lamentables d'un jeune enfant, il descend aussitôt, l'interroge, et l'enfant lui ayant montré un mal qu'il avait à la main, il le conduit lui-même chez un chirurgien, le fait panser en sa présence, paie à l'un son salaire, console l'autre et le ramène à sa famille. — Tel fut l'emploi quotidien du fameux carrosse.

Quelques autres traits de sa charité.

Un garçon tai'leur,qui avait travaillé à Saint- Lazare, lui écrivit de son pays pour le prier de lui envoyer un cent d'aiguilles de Paris. Le Saint, alors au milieu de ses plus graves occupations de la cour et de la ville, trouva la requête toute naturelle et s'empressa d'y faire droit.

Il visitait les prisons du Chàtelet et de la Conciergerie pour y instruire et y secourir les prisonniers. Il faisait marier, en les dotant, les filles en danger, ou leur procurait l'entrée d'une maison religieuse. Dans tout le quartier de Saint-Lazare, il arrangeait les procès, mettait la paix dans les ménages et jusque parmi les soldats. Si l'incendie, la maladie ou quelque autre malheur ruinait une famille, il Tallait consoler, lui fournissait les premiers secours, et finissait par la rétablir en son premier éta.t en lui procurant mobilier, matière première et instruments de travail.

Un pauvre charretier avait perdu ses chevaux. Il pria Vincent de l'aider à réparer cette perte, et il reçut à l'instant cent livres. — Un autre charretier laissait en mourant sept fils malades. Après avoir procuré leur guérison, le Saint leur donna une charrette et un cheval, et les tira de la misère.

Un laboureur était mort en laissant pour tout héritage à sa femme et à deux petits enfants un procès perdu et la misère. Vincent nourrit la veuve, retira ses deux fils, et les entretint jusqu'à ce qu'ils pussent gagner leur vie.

Que de pauvres inconnus lui devaient ainsi leur existence ! A plusieurs il faisait donner tous

les mois une somme réglée. Pendant sa dernière maladie, l'un d'eux, ne recevant plus rien, vint a Saint-Lazare réclamer, comme une sorte de dette, les deux écus qu'il touchait depuis dixsept ans.

Pendant plusieurs années encore, il nourrît un pauvre aveugle, et recommanda, avant de mourir, qu'on lui continuât la même charité.

Une femme lui ayant fait exposer sa misère, il lui envoya un demi-écu: « C'est bien peu dans ma grande pauvreté, » lui fit-elle dire ; et, surle-champ, elle reçut un demi-écu encore.

Un laboureur, ruiné par trois inondations successives, venait d'être chassé de sa ferme par le propriétaire, qui lui avait encore enlevé son mobilier et ses chevaux. Vincent le plaça dans une ferme de Saint-Lazare tout ensemencée, et lui fournit tout ce qui était nécessaire à la culture. Et comme le laboureur, qui avait un fils aux études, ne pouvait plus l'y entretenir, le Saint mit le jeune homme dans sa maison de Richelieu, lui procura un titre clérical et réussit à en faire un bon prêtre.

Un vieux soldat, à qui ses blessures avaient valu le surnom de criblé, vint un jour à Saint- Lazare et se fit conduire au supérieur. « Monsieur, lui dit-il sans autre préambule et avec la

voix rude et libre de sa profession, j'ai ouï dire que vous étiez un homme charitable : ne voudriez-vous pas bien me recevoir chez vous pour quelque temps? — Volontiers, mon ami, » répondit Vincent ; et il lui fait donner une chambre. Deux jours après, le soldat tombe malade. Aussitôt on le transporte dans une chambe à feu, on place un Frère auprès de lui pour le servir, on lui prodigue remède et aliments, et on ne lui permet de se retirer que lorsqu'il est entièrement rétabli.

Revenant une fois de ville, Vincent trouva quelques pauvres femmes, à la porte de Saint- Lazare, qui lui demandèrent l'aumône. Il la leur promit; mais, à peine entré, il fut saisi par une foule d'aiTaires graves et pressantes qui lui ôtèrent la mémoire des pauvresses. Quelque temps après, le portier vint les lui rappeler. Soudain, il sort, leur porte lui-même son aumône, mais non sans se jeter à genoux devant elles pour leur demander pardon de les avoir oubliées.

Rien, nous l'avons dit, n'était capable de le rebuter, pas même les injures des pauvres. Pas plus pour ses Frères que pour lui, il ne voulait de vengeance dans les mauvais traitements que leur charité leur occasionnait bien souvent.

Deux de ses clercs, envoyés à la visite des malades dans l'étendue de la seigneurie de Saint- Lazare, furent rencontrés par des soldats qui leur ôtèrent leurs manteaux. Deux des voleurs furent pris par les gens du quartier et conduits aux prisons du baillage. Pour les faire punir, Vincent n'avait qu'à laisser agir les officiers de sa justice. Loin de là, il les fit visiter et bien nourrir, les amena, pour toute pénitence, à faire une bonne confession, et, sur la promesse qu'ils lui donnèrent de ne plus dérober le bien d'autrui, il commanda de les mettre en liberté.

Une autre fois, c'est de la mort d'un des siens qu'il eut à tirer une vengeance chrétienne. De pauvres femmes, admises à glaner dans le grand enclos de Saint-Lazare, furent surprises par un Frère à voler la moisson. L'une d'elles prend une pierre et étend le Frère roidemort. Vincent, aussitôt averti, voit ce sang qui crie vengeance. Mais la pensée du sang de Jésus-Christ le rappelle à la miséricorde. Il mande le mari, lui conseille de dérober par une prompte fuite sa femme à la justice, et, comme ils étaient pauvres l'un et l'autre, il leur donne quelque argent pour leur voyage.

A plus forte raison pardonnait-il quand on tirait sur les pigeons de Saint-Lazare. Il se con-

tentait de dire aux braconniers: « Pourquoi tuer les pères et les mères ? S'il vous faut des pigeons, que ne venez-vous me demander des petits ? »

En général, il ne consentait jamais à punir les vols commis sur les biens de Saint-Lazare. « Ce sont de pauvres gens, disait-il, qui me font pitié. » Ainsi il les excusait, et souvent il les admettait à sa table et les renvoyait avec quelque argent.

Sa charité, suivant le conseil de perfection de l'Evangile, allait donc jusqu'à l'amour des ennemis.

Quelquefois des misérables, poussés par la passion politique ou par la souffrance, l'ont outragé et maltraité, soit comme royaliste, soit comme auteur des maux qu'il travaillait tant à prévenir et à soulager. Ainsi, un jour qu'il revenait de Saint-Germain, où il avait été mandé par la reine, les hommes de garde à la porte de la conférence le couvrirent d'injures, déchirèrent ses habits et allèrent jusqu'à le frapper. Le plus brutal de la bande le fit même descendre de cheval et le menaça de mort. Informés bientôt, les magistrats voulurent faire justice d'une conduite si abominable. Mais Vincent alla lui-même solliciter les juges en faveur des coupables ;

d'ailleurs, pour dévoyer les recherches et les empêcher d'aboutir, il refusa de dire l'heure du crime, en sorte qu'on ne put connaître ceux qui étaient alors de garde. Cependant, afin d'éviter le retour de pareilles avanies, il demanda un passe-port pour sortir de Paris et y rentrer librement, passe-port que le duc d'Orléans lui fit expédier aussitôt.

Mais, à Paris même, il eut souvent à souffrir d'une populace mutinée. Une fois entre autres, à deux pas de Saint-Lazare, un furieux, prétextant que le Saint l'avait heurté en passant, lui donna un soufflet, et, comme la foule s'attroupait indignée : « C'est l'auteur de tous nos maux, s'écria-t-il, des subsides et des impôts dont le peuple est chargé. » Au lieu de faire jeter l'insolent en prison, au nom du droit de haute, moyenne et basse justice dont jouissait alors Saint-Lazare, Vincent, suivant le conseil de l'Évangile, se jeta aux pieds de cet homme, lui tendit l'autre joue et lui dit : « Je ne suis pas, mon ami, l'auteur des subsides, dont l'imposition n'a jamais été de mon ressort ; mais je suis un grand pécheur, et je demande pardon à Dieu et à vous du sujet que je vous ai pu donner de me traiter ainsi. » A ces paroles et à cette vue, la fureur de cet homme fut désarmée. Dès le len-

demain il vint à Saint-Lazare, et fit à son tour de très sincères excuses à l'humble prêtre. Vincent l'accueillit en ami, le retint six ou sept jours dans sa maison, lui fit faire les exercices spirituels et le gagna à Dieu.

Les exercices spirituels, c'était sa grande vengeance contre tous ceux qui l'avaient insulté. Un homme l'avait prié déparier pour lui au président de Lamoignon. A quelques jours de là, il rencontre le Saint dans la rue, et, s'imaginant en avoir été mal servi, il lui dit force injures, dont l'humilité de Vincent, prosterné à ses pieds et lui demandant pardon, ne peut arrêter le flux. Mais, dès le lendemain, il gagne son procès et apprend qu'il le doit à l'intervention de Vincent. Lui aussi, il vient aussitôt à Saint-Lazare, et le Saint ne répond à ses excuses qu'en lui proposant les exercices spirituels.

Sa charité envers ses ennemis, elle s'est montrée dans le procès d'Orsigny, et bien des fois dans sa conduite au conseil de conscience. Un dernier trait : La reine venait de punir de l'exil un seigneur qui l'avait outragée : « Non, Madame, iln'en sera pas ainsi, s'écria aussitôt le saint prêtre; et je ne mettrai pas le pied au conseil avant que ce bon seigneur soit rentré dans vos bonnes grâces. »

Il se montrait plein de charité et de condescendance pour les fermiers et les autres débiteurs de sa communauté. Il était loin d'ajouter, par des frais et des saisies, aux pertes causées par la mortalité du bétail ou l'inclémence des saisons. Non-seulement alors il leur remettait leurs dettes et leurs prix de ferme, mais il leur faisait des avances pour les aider à rétablir leurs affaires. Cette conduite, il la prescrivait aux siens : «Il serait fâcheux, écrivait-il à l'un d'eux, que vous fussiez obligé de faire saisir la grange du fermier de la Chaussée : car les pauvres gens sont déjà trop affligés pour qu'on les afflige davantage. » Et à un autre : « Si vous pouvez payer à votre domestique les gages pour les quatre mois de sa maladie, et tout ensemble les frais des remèdes et du médecin, je crois que vous ferez bien, puisque c'est un pauvre homme. »

Enfin, chose plus difficile peut-être, le Saint se montrait charitable envers les ingrats. Il avait déjà secouru les prêtres irlandais jetés en France par les révolutions de leur pays. De plus, il avait chargé un de ses Missionnaires de les assembler certains jours de la semaine, dans le dessein de les instruire des choses de leur vocation et de leur procurer ensuite quelque emploi ecclésiastique : « Nous pourrons même, dit-il, trouver

moyen de les assister quand ils s'assembleront de la sorte, parce qu'on les verra en disposition de se rendre plus utiles et exemplaires qu'ils ne sont. Je vous prie, Monsieur, de travailler à cela. — Monsieur, objecta le Missionnaire, vous savez que, par vos ordres, ces assemblées se sont ci-devant commencées, et même continuées durant quelque temps. Mais comme ce sont des esprits difficiles, divisés entre eux, ainsi que le sont les provinces de leur pays, cette bonne œuvre cessa. Ils entrèrent en défiance et jalousie les uns des autres ; et, quoique vous leur ayez fait et procuré beaucoup d'autres biens, ils se sont aussi défiés de vous, Monsieur ; ils s'en sont plaints et ont été si inconsidérés que de vous dire eux-mêmes et faire écrire de Rome de ne vous plus mêler en aucune façon de leurs personnes ni de leurs affaires. Or, il semble, Monsieur, que leur ingratitude mérite que vous ne leur fassiez plus aucun bien. — Oh ! Monsieur, que dites-vous ? répondit Vincent ; c'est pour cela qu'il le faut faire. » Et, comme Jésus- Christ, trouvant dans l'ingratitude même un nouveau titre à sa charité, il continua d'assister de tout son pouvoir ces malheureux prêtres.

Sa charité ne se découragea même pas, lors-

que la foi et l'honneur religieux de sa maison eurent à souffrir de l'ingratitude.

Un jeune luthérien allemand, ayant fait abjuration à Paris, lui lut adressé par une supérieure de communauté qui jusque-là avait pourvu à la subsistance du faux néophyte. Cette religieuse le lui recommandait comme un sujet de grande espérance, et qui, agrégé à sa Congrégation, pourrait rendre de bons services à l'Église. Le Saint le reçut, lui donna une cellule, et, suivant son usage, il l'appliqua d'abord aux* exercices spirituels. Le nouvel exercitant, après avoir étudié les lieux plus que sa vocation, se glissa dans une chambre, où il prit une soutane, un manteau long et quelques petits meubles ; ensuite il se déroba, sans être vu, par la porte de l'église. De là, vêtu en Missionnaire, il alla au prêche de Charenton, puis au faubourg Saint-Germain, chez le ministre Drelincourt, à qui il dit , « Je suis de la Mission, mais Dieu m'a ouvert les yeux, et je me viens jeter entre vos bras pour faire profession de la religion réformée. » Drelincourt, à qui toute épave était bonne, même la plus impure, surtout une épave ecclésiastique, recueillit celle-ci, et la promena triomphant de rue en rue, de maison en maison chez ceux de sa secte ; ce dont le promeneur et le promené

s'accommodaient à merveille, l'un recevant force compliments, et l'autre force aumônes.

En une de ces promenades, ils furent rencontrés par un sieur Des Isles, homme fort zélé pour la foi, et qui travaillait avec succès aux controverses. A la vue du costume ecclésiastique du compagnon de Drelincourt, Des Isles devina tout. Pour s'en éclaircir davantage, il les suivit jusqu'à la première maison, entra avec eux, et, laissant monter Drelincourt, il demanda à l'Allemand quelle affaire il avait avec le ministre. Croyant parler à un huguenot, le jeune homme répondit encore qu'il était sorti de Saint-Lazare, et qu'il avait le dessein d'embrasser le calvinisme. Sans attendre ni un moment de plus ni une plus ample réponse, Des Isles va trouver Bretonvilliers, curé de Saint-Sulpice, fait arrêter et conduire au Châtelet cet homme qui trouvait le moyen de déshonorer à la fois l'Église et la Mission.

Instruit aussitôt de tout par Des Isles, Vincent fut bien moins sensible à l'outrage fait à sa maison qu'à celui qui était fait à Dieu. Pressé par ses amis de poursuivre dans le coupable et le larcin et le scandale, il les remercia du conseil, et promit d'y réfléchir ; puis il envoya vers les juges, pour leur demander non justice, mais

grâce. Lui-même, il se rendit auprès du procureur du roi et du lieutenant criminel, et déclara, au nom de sa Congrégation, qu'il ne prétendait rien ni pour le vol ni pour l'outrage. « Quant à moi, ajouta-t-il, je vous supplie très humblement d'élargir ce jeune homme. C'est le propre de Dieu de faire miséricorde. Sa divine Majesté aura très agréable que vous renvoyez sans châtiment un pauvre étranger, coupable seulement d'une légèreté de jeunesse. » Quoiqu'on ignore la suite de cette singulière requête, il est à croire que les magistrats y firent droit. C'était un précédent qui ne les devait pas entraîner à de nombreuses conséquences.

Page 1