‹ Maximes et pratiques de St. Vincent de PaulChapitre 13 sur 24 · DOUCEUR · texte numérisé non relu

DOUCEUR

on voit quelquefois des personnes qui ^semblent être douées d'une grande dou-

j^ceur, laquelle pourtant n'est bien souvent qu'un effet de leur naturel modéré ; mais ils n'ont pas la douceur chrétienne, dont le propre exercice est de réprimer et étouffer les saillies du vice contraire. On n'est pas chaste pour ne point ressentir de mouvements déshonnêtes, mais bien lorsqu'en les sentant on leur résiste. »

« Il n'y a point de personnes plus constantes ei plus fermes dans le bien que les doux et les débonnaires; comme, au contraire, ceux qui se laissent emporter à la colère et aux passions de l'appétit irascible, sont ordinairement fort inconstants,

parce qu'ils n'agissent que par boutades et par emportements : ce sont comme des torrents, qui n'ont de la force et de l'impétuosité que dans leurs débordements, lesquels tarissent sitôt qu'ils sont écoulés ; au lieu que les rivières, qui représentent les personnes débonnaires, vont sans bruit, avec tranquillité, et ne tarissent jamais. Aussi, tenons ferme pour la fin que nous nous proposons dans nos bonnes entreprises, mais usons de douceur dans les moyens que nous employons, imitant en cela les conduites de la sagesse de Dieu, qui atteint fortement à ses fins, et toutefois dispose suavement les moyens pour y parvenir. Imitons encore le bienheureux évêque de Genève, le plus doux et le plus débonnaire que j'aie jamais connu. La première fois que je le vis, je reconnus en son abord, en la sérénité de son visage, en sa manière de converser et de parler, une image bien expresse de la douceur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui me gagna le cœur. »

« Nous avons d'autant plus besoin d'affabilité, que nous sommes plus obligés de converser avec le prochain, duquel il y a souvent beaucoup à supporter ; et c'est la vertu d'affabilité qui lève

toute difficulté, et qui étant comme l'âme d'une bonne conversation, la rend non-seulement utile, mais aussi agréable : elle fait que l'on se comporte dans la conversation avec bienséance, et avec condescendance les uns pour les autres; et comme c'est la charité qui nous unit ensemble, ainsi que les membres d'un même corps, c'est aussi l'affabilité qui perfectionne cette union.

« Pratiquons particulièrement la vertu de douceur envers les pauvres gens: autrement, ils se rebutent et n'osent s'approcher de nous, croyant que nous sommes trop sévères, ou trop grands seigneurs pour eux. Mais, quand on les traite affablement et cordialement, ils conçoivent d'autres sentiments pour nous, et sont mieux disposés à profiter du bien que nous leur voulons faire. Congregationi pauperum affabilem te facito. Rendez-vous affable à l'assemblée des pauvres. »

« Soyons affables, mais jamais flatteurs; car il

n'y a rien de si vil ni de si indigne d'un cœur

chrétien que la flatterie : un homme vraiment

vertueux n'a rien tant en horreur que ce vice. >►

« Ne contestons jamais contre personne, non

pas même contre les vicieux que nous sommes

obligés de reprendre; mais servons-nous toujours à leur égard de paroles douces et affables, selon que la prudence et la charité le requièrent. N'entrons pas dans des altercations ou des aigreurs avec les hérétiques, qu'on gagne bien plus tôt par une douce et aimable remontrance. C'est ainsi que les anges agissent envers nous : ils nous inspirent le bien et ne nous pressent pas de le faire. L'expérience fait voir qu'on gagne plus sur les esprits de procéder de la sorte que de les solliciter d'entrer dans nos sentiments, et de vouloir l'emporter sur eux. »

« Votre frère a des défauts, dites-vous. S'il n'avait pas ces défauts, il en aurait d'autres ; et si vous n'aviez rien à souffrir, votre charité n'aurait pas beaucoup d'exercice, ni votre conduite assez de rapport à celle de Notre-Seigneur, qui a bien voulu avoir des disciples grossiers et sujets à divers manquements, pour avoir occasion, en pratiquant la douceur et le support, de nous montrer par son exemple comme nous devons agir. Il ne faut pas autoriser ni permettre le mal par une tolérance lâche, mais les remèdes en doivent être doux et bénins, et appliqués avec grande précaution. »

DE SAINT VINCENT DE l'Ai L. in

« Un des offices de la douceur est d'empêcher même la laideur du vice contraire de se montrer sur le visage ; c'est un certain ressort dans les esprits et dans les âmes, qui non-seulement tempère l'ardeur de la colère, mais qui en étouffe les moindres sentiments. On ne fait plus les choses par emportement de la nature, mais parce qu'on pense qu'il les faut faire ; à l'exemple de Notre- Seigneur, qui employa si bien la colère dans la nécessité, qu'il ne la sépara jamais delà douceur et de l'amour.

« Un autre office de la douceur est de donner une grande affabilité, cordialité et sérénité sur le visage envers les personnes qui nous abordent, en sorte qu'on leur soit à consolation. Ne soyons pas comme des terres sèches, toujours hérissées de chardons. Il faut quelque attrait et un visage qui plaise, pour n'effaroucher personne. »

« Par la douceur, nous passons outre, quand nous avons reçu du déplaisir de quelqu'un, nous n'en témoignons rien, nous cherchons même des excuses; nous traitons doucement et avec des paroles aimables ceux qui nous font des affronts et des injustices; et, s'ils viennent à nous outra-

ger jusqu'à nous donner un soufflet, nous le souffrons par Dieu. Oh ! si le Fils de Dieu, la suavité éternelle des hommes et des anges, paraissait si doux dans sa conversation, combien plus a-til fait éclater sa douceur en sa passion.

« O Sauveur, que ceux-là étaient bienheureux qui avaient la grâce de vous aborder ! Quel visage ! Quelle douceur ! Quelle cordialité leur montriez-vous pour les attirer ! Quelle confiance ne donniez-vous pas aux âmes pour vous approcher ! Oh ! quelles marques d'amour ! Saint André y fut pris le premier, et par lui saint Pierre, et puis tous les autres. iMon Sauveur ! celui qui aurait cet abord amoureux et cette bénignité ravissante, oh ! qu'il ferait de fruits dans votre Eglise ! Les pécheurs et les justes viendraient à lui, les uns pour être redressés, les autres pour être encouragés. Isaïe dit de Notre-Seigneur qu'il serait nourri de beurre et de miel, pour nous exprimer la douceur qui lui serait donnée pour discerner le bien et le mal. Il n'est donné qu'aux âmes qui ont la douceur de discerner les choses; car, comme la colère est une passion qui trouble la raison, il faut que ce soit la vertu contraire qui donne le discernement. O Sauveur débonnaire, donnez-nous cette douceur ! »

La douceur est comme la fleur et le parfum de la charité. Fleur merveilleuse qui, chez Vincent, naquit et jeta tout son éclat sur une terre ingrate! D'un tempérament bilieux et d'un esprit vif, il était naturellement porté à la colère. Mais, par les efforts de la vertu et le secours de la grâce, il en réprima au dehors les moindres apparences, et en dompta en lui jusqu'aux mouvements les plus secrets. Longue fut la lutte. Lorsqu'il était dans la maison de Gondi, la générale des galères avait encore à s'affliger de ses tristesses, et ce n'est qu'en 1621 qu'il put dire: «Je m'adressai à Dieu, et le priai instamment de me changer cette humeur sèche et rebutante, et de me donner un esprit doux et bénin ; et, par la grâce de Notre -Seigneur, avec un peu d'attention que j'ai faite à réprimer les bouillons de la nature, j'ai un peu quitté de mon humeur noire. »

Une fois en possession de la vertu de douceur, il la garda soigneusement, la cultiva et en pratiqua fidèlement tous les actes. A l'exemple du bienheureux évêque de Genève, qu'il prit et qu'il présenta toujours pour modèle, il n'eut plus qu'un abord ouvert, qu'une affabilité aimable, qui se traduisaient, dans toutes ses conversations, en paroles obligeantes, sans aucun mélange,

toutefois, de fausse flatterie : à moins de raisons prises d'un intérêt plus élevé, il ne louait jamais personne en face.

Sa douceur excellait dans les reproches et la correction. Dans sa conduite alors, dans ses paroles, il mettait une telle modération et une telle suavité, qu'il amollissait les cœurs les plus durs et triomphait de toutes leurs résistances.

Sa douceur devenait plus compatissante et plus tendre envers les pécheurs, dont elle aimait à couvrir et comme à embaumer les fautes. Jamais un mot de plainte contre ceux qui l'avaient abandonné ; jamais de représailles contre leurs murmures. Loin de révéler les motifs de leur sortie, il disait d'eux tout le bien possible dans les limites de la vérité, et se vengeait de leurs petites passions par toutes sortes de bons offices.

Dans l'exercice de sa charge, il avait plus l'air d'un homme qui demande une grâce, que d'un supérieur qui donne des ordres. Manquaiton à ses commandements, il se contentait de dire : « Peut-être que si vous aviez fait cela en la manière que je vous ai prié, Dieu y aurait donné sa bénédiction ». Souvent même, lorsque la désobéissance était irréfléchie, indirecte ou de peu de conséquence, il ne disait rien, infligeant son

silence et sa patience pour toute correction.

Il se montrait particulièrement doux envers les infirmes ou de corps ou d'esprit. Avec eux jamais de plainte, jamais un mot qui témoignât qu'il s'en trouvait chargé. Il admettait quelquefois aux épreuves de la Compagnie, malgré toutes les représentations contraires, certains sujets qui ne paraissaient pas aptes à en faire jamais partie ; et, plus d'une fois, par ses doux soins, il mérita que Dieu les délivrât de leurs incommodités et en fît de bons Missionnaires. A plus forte raison usait-il de douceur et de support envers ceux qui déjà appartenaient à la Congrégation, quelles que fussent leurs infirmités. « Ne craignez pas, leur disait-il, d'être à charge à la Compagnie; au contraire, ce lui est une bénédiction d'avoir des infirmes, car ils méritent plus par leurs souffrances que les autres par leur travail. »

Les plus petits d'entre les siens, les Frères, et, parmi les Frères, les plus grossiers et les moins utiles, étaient l'objet privilégié de sa douceur et de sa bénignité. Il les interrogeait dans les conférences, quelle que fût leur rusticité, les écoutait avec une douce patience, et ne les interrompait que pour relever, mais toujours doucement, et en y mêlant des excuses et des louanges, les erreurs qu'ils avaient avancées.

Il6 MAXIMES ET PRATIQUES

Sa douceur, si tolérante pour les défauts naturels du corps ou de l'esprit, ne s'effrayait même pas des vices de la volonté. Elle supportait les sujets incommodes, pour donner lieu au repentir et à la conversion ; et, lorsqu'il n'y avait guère d'espoir d'amendement, pour se donner un exercice salutaire.

Sa douceur ouvrait à tous, et au milieu des occupations les plus accablantes, sa chambre, son oreille et son cœur. Il était prêt à entendre le moindre des siens en tous temps, avant sa messe, pendant son office, et même la nuit. Les scrupuleux pouvaient recourir à lui plusieurs fois par jour et par heure, même lorsqu'il était en affaires avec des personnes de distinction, et il les recevait avec bonté. Il se levait, allait au devant d'eux, les prenait dans un coin, les écoutait, répétait ses conseils, les leur écrivait même, les invitant à en faire tout haut la lecture pour s'assurer qu'ils avaient bien compris : rien ne lassait sa douce charité.

Et voilà comment Tronson, supérieur-général de Saint-Sulpice, a pu dire que Vincent possédait si éminemment la vertu de douceur, qu'en le voyant, on crovait voir saint Paul conjurer les Corinthiens par la douceur et par la modestie de Jésus-Christ.

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