HUMILITÉ
« Discite a me quia sum humilis corde ! Il n'y a que Jésus-Christ qui a dit et pu dire : Discite ! Oh ! quelles paroles ! « Apprenez de moi et non d'un autre, non d'un homme, mais d'un Dieu ! Apprenez de moi ! » — Quelle est donc, Seigneur, cette chose si chère à vos yeux? — «Que je suis humble ! » — O Sauveur, quel mot ! Je suis humble ! — « Oui, je le suis, non par extérieur seulement, par ostentation et par vanité, mais humble de cœur; non d'une humiliation légère et passagère, mais d'un cœur véritablement humilié devant mon Père éternel, d'un cœur toujours humilié devant les hommes et pour les hommes pécheurs, regardant toujours les choses abjectes et viles, et les embrassant toujours avec joie et amour. Discite. » — Cela est si contraire à l'esprit du monde et à ses maximes, si éloigné de la disposition des hommes et du cœur de chacun d'eux, que, si un Dieu ne l'avait dit et ne l'avait fait, personne ne voudrait en entendre parler ; car tous estiment tant ce qui est en eux et ce qu'ils produisent au dehors, qu'il
n'y en a pas un qui, naturellement, ne veuille avoir une bonne réputation, et qu'il ne fasse tout pour être loué et estimé.
« Qu'est-ce que la vie du Sauveur, sinon une humiliation continuelle, active et passive? Il l'a tellement aimée, qu'il ne l'a jamais quittée sur la terre pendant sa vie; et, même après sa mort, il a voulu que l'Église nous ait représenté sa personne divine par la figure d'un crucifix, afin de paraître à nos yeux dans un état d'ignominie, comme ayant été pendu pour nous ainsi qu'un criminel, et comme ayant souffert la mort la plus honteuse et la plus infâme qu'on ait pu s'imaginer.
« Notre-Seigneur, ne fut pas seulement humble en soi, mais il le fut encore en sa petite compagnie.
II la composa de peu de pauvres gens rustiques, sans science ni civilité, qui ne s'accordaient pas même entre eux, qui enfin l'abandonnèrent tous, et qui, après sa mort, furent traités comme lui, chassés, méprisés, condamnés et suppliciés. »
« La pratique de l'humilité consiste d'abord dans le mépris de soi-même. En vérité, si chacun de nous veut s'étudier à se bien connaître, il trouvera qu'il est très juste et très raisonnable de
se mépriser soi-même. Car si, d'un côté, nous considérons sérieusement la corruption de notre nature, la légèreté de notre esprit, les ténèbres de notre entendement, le dérèglement de notre volonté et l'impureté de nos affections ; et, d'ailleurs, si nous pesons bien au poids du sanctuaire nos œuvres et nos productions, nous trouverons que le tout est très digne de mépris.
« Allant plus avant, nous devons être contents que les autres connaissent nos défauts et qu'ils nous méprisent. Nous devons recevoir avec plaisir le mépris que l'on pourra faire de notre état, de notre personne, de notre façon d'agir, de notre manière de parler. Quand bien même nous serions des scélérats, si nous recourons à l'humilité, elle nous fera devenir justes ; et, au contraire, quoique nous fussions comme des anges, et que nous excellassions dans les plus grandes vertus, si toutefois nous sommes dépourvus d'humilité, ces vertus n'ayant point de fondement ne peuvent subsister ; et étant ainsi détruites, faute d'humilité, nous devenons semblables aux damnés qui n'en ont aucune.
« Chacun trouve l'humilité belle et aimable. D'où vient donc qu'il y en a si peu qui l'embrassent, et encore moins qui la possèdent ? C'est qu'on se contente de la considérer, et on ne
prend pas la peine de l'acquérir. Elle est ravissante dans la spéculation, mais dans la pratique elle a un visage désagréable à la nature; et ses exercices nous déplaisent, parce qu'ils nous portent à choisir toujours le plus bas lieu, à nous mettre au-dessous des autres et même des moindres, à souffrir les calomnies, chercher le mépris, aimer l'abjection, qui sont choses pour lesquelles naturellement nous avons de l'aversion. Et, partant, il est nécessaire que nous passions par-dessus cette répugnance, et que chacun se fasse quelque effort pour venir à l'exercice actuel de cette vertu ; autrement, nous ne l'acquerrons jamais. Une personne qui prêche pour se faire applaudir, louer, estimer, faire parler de soi, qu'est-ce que fait cette personne, ce prédicateur ? qu'est-ce qu'il fait? un sacrilège ; oui, un sacrilège ! Quoi ! se servir de la parole de Dieu et des choses divines pour acquérir de l'honneur et de la réputation ! oui, c'est un sacrilège i
« Nous ne devons jamais jeter les yeux ni les arrêter sur ce qu'il y a de bien en nous, mais nous étudier à connaître ce qu'il y a de mal et de défectueux, et c'est là un grand moyen pour conserver l'humilité. Ni le don de convertir les âmes, ni tous les autres talents extérieurs qui
sont en nous, n'étant pour nous, nous n'en sommes que les portefaix, et avec tout cela nous pouvons fort bien nous damner. C'est pourquoi personne ne doit se flatter, ni en concevoir aucune propre estime, voyant que Dieu opère de grandes choses par son moyen ; mais il doit d'autant plus s'humilier et se reconnaître pour un chétif instrument dont Dieu daigne se servir, ainsi qu'il fit de la verge de Moïse, laquelle faisait des prodiges et ne laissait pas d'être un morceau de bois fragile.
« Rappelons-nous que nous vivons en Jésus- Christ par la mort de Jésus-Christ, et que nous devons mourir en Jésus-Christ pour la vie de Jésus-Christ ; que notre vie doit être cachée en Jésus-Christ et pleine de Jésus-Christ, et que, pour mourir comme Jésus-Christ, il est nécessaire de vivre comme Jésus-Christ. Or, ces fondements posés, nous nous donnons à l'opprobre et à l'ignominie ; nous désapprouvons les honneurs qui nous sont rendus, la bonne renommée et les applaudissements qu'on nous donne, et nous ne faisons rien qui ne tende à cette fin. Humilions-nous grandement, dans la vue que Judas avait reçu de plus grandes grâces que nous, et que ces grâces avaient eu plus d'effet que les nôtres, et que, nonobstant cela, il s'est
pendu. Et que profitera-t-il au plus grand prédicateur du monde, et doué des plus excellents talents, d'avoir fait retentir ses prédications avec applaudissement dans toute une province, et même d'avoir converti à Dieu plusieurs milliers d'âmes, s'il vient à se perdre lui-même ? »
« J'ai pensé et repensé plusieurs fois aux moyens les plus propres pour acquérir et conserver l'union et la charité avec Dieu et avec le prochain ; mais je n'en ai point trouvé de meilleur ni de plus efficace que la sainte humilité, de s'abaisser toujours au-dessous de tous les autres, ne juger mal de personne, et s'estimer le moindre et le pire de tous. Car c'est l'amour-propre et l'orgueil qui nous aveugle, et qui nous porte à soutenir nos sentiments contre ceux de notre prochain. Par conséquent, d'autant plus que quelqu'un sera humble , d'autant plus sera-t-il charitable envers le prochain. Le paradis des communautés, c'est la charité. Or, la charité est l'âme des vertus, et c'est l'humilité qui les attire et qui les garde. Il en est des Compagnies humbles comme des vallées, qui attirent sur elles tout le suc des montagnes. Dès que nous serons vides de nous-mêmes, Dieu nous remplira de lui. car il ne peut souffrir le vide. »
L'humilité a été la vertu de saint Vincent-de- Paul. Ce n'est pas assez dire ; c'était en quelque sorte sa passion. Jamais ambitieux n'a eu soif d'honneurs, voluptueux de plaisirs, comme Vincent de mépris et d'abjection.
Non-seulement il ne disait rien de lui-même à sa louange, mais il s'efforçait de détruire tous les souvenirs honorables de sa vie. Que ne fit-il pas, par exemple, pour anéantir la lettre qui est restée comme le monument de sa captivité à Tunis ! De cette captivité, à peine une fois il en a parlé dans le cours de sa vie, et encore dans un dessein de charité. Du reste, quelque occasion qui se présentât, quelque provocation qu'il reçut, il garda sur ce sujet le plus absolu silence.
Artisan des plus grandes choses, il se réputait incapable des moindres, plus propre à détruire qu'à édifier dans l'Eglise de Dieu. De là son mépris et sa défiance de lui-même ; sa crainte de s'ingérer dans aucune entreprise, à moins d'y être en quelque sorte jeté par le bras de Dieu. Il aurait voulu que le bien fût toujours fait par les autres plutôt que par lui. Obligé d'agir, au moins attendait-il une impulsion extérieure où il voyait
la volonté de la Providence, à laquelle désormais il renvoyait tout honneur et toute gloire. « C'est Dieu qui a tout fait, disait-il alors, sans que j'y eusse pensé ; je n'y suis pour rien que pour mes péchés, qui ont entravé l'œuvre divine. »
Car il s'étudiait à cacher toutes les grâces particulières qu'il recevait de Dieu, et son action personnelle dans toutes ses entreprises. La charité seule pouvait faire violence à son humilité, et le déterminer à découvrir ce qui était de nature à tourner à son avantage. D'ailleurs, il se conduisait invariablement d'après cette maxime : « Si je fais une action publique, et que je la puisse pousser bien avant, je ne le ferai pas, mais j'en retrancherai ce qui pourrait lui donner quelque lustre, et à moi quelque réputation. De deux pensées qui me viennent en l'esprit pour parler sur quelque sujet, quand la charité ne m'obligera point de faire autrement, je produirai la moindre au dehors, afin de m'humilier, et retiendrai la plus belle pour la sacrifier à Dieu dans le secret de mon cœur. Car Notre-Seigneur ne se plaît que dans l'humilité de cœur, et dans la simplicité des paroles et des actions. »
Même lorsqu'il était obligé de parler des œuvres que Dieu avait faites par lui, ou des bénédictions que le ciel avait répandues sur sa con-
duite, il trouvait moyen de dégager et comme de mettre dehors sa personnalité. Il attribuait tout à la Compagnie, ou se confondait dans un pluriel avec elle pour toutes les choses honorables ; mais il ne manquait pas de parler à la première personne dans toutes les formules humiliantes et dans le récit des mauvais succès, jaloux de réserver pour lui seul tout ce qui pouvait causer quelque abaissement ou quelque abjection. A Dieu et aux autres l'honneur et la louange pour tout le bien qui se faisait en la Compagnie; à lui seul, à sa grossièreté, à ses péchés, la responsabilité de tout le mal qui s'y pouvait commettre.
Car, s'il se taisait sur ses mérites, s'il cachait soigneusement tous ses avantages, il révélait avec empressement ses moindres imperfections, que son humilité grossissait en crimes abominables, et il parlait avec une sainte intempérance de tout ce qui, en sa naissance, en sa personne, pouvait lui procurer avilissement et mépris.
A peine arrivé à Paris, il ne garda, comme un valet, que son nom de baptême, et ne se fit plus appeler que M. Vincent. Il se plaisait à raconter en toutes rencontres sa basse extraction et les humbles fonctions de son enfance. « J'ai l'honneur d'être votre parent, » lui écrivait de Dax
un fils de famille en lui demandant sa protection. — « Je ferai pour vous ce que je ferais pour mon propre frère, répondit l'humble prêtre ; mais ne vous dites pas le parent d'un homme sorti d'un pauvre laboureur, et dont le premier métier a été de garder les bestiaux de son père. » Aux petits comme aux grands il tenait le même langage. « L'aumône, Monseigneur ! » lui dit un jour une femme qui crovait par là lui faire sa cour. — « Oh ! ma pauvre femme, répondit Vincent, vous me connaissez bien mal, car je ne suis que le fils d'un pauvre villageois. » — « Vous vous méprenez, ma bonne femme, » dit-il à une autre qui faisait valoir qu'elle avait été servante de madame sa mère ; « ma mère n'a jamais eu de servante, ayant été servante elle-même, et étant la femme, et moi le fils d'un paysan. »
Cette passion d'abaissement, une fois satisfaite, remplissait tellement son cœur de joie, qu'il en avait quelque scrupule. « Je disais avec consolation ces jours passés, écrivait-il, que je suis le fils d'un pauvre laboureur ; et dans une autre compagnie, que j'ai gardé les bestiaux. Croiriez-vous bien, Monsieur, que je crains d'en avoir de la vaine satisfaction, à cause delà peine que la nature en souffre ? » Admirables remords du bonheur de l'humiliation et de la souffrance !
En 1623, alors qu'il habitait le collège des Bons-Enfants, son humilité fut mise à une épreuve dont elle sortit glorieusement. Il était dans sa chambre, lorsque le portier vint lui annoncer qu'un jeune paysan assez mal vêtu et se disant son neveu demandait à lui parler. Fatale fermentation du levain originel de l'orgueil dans les plus humbles ! Vincent lui-même rougit d'abord, et pria un des siens d'aller recevoir le jeune homme. Mais il rougit bientôt d'avoir rougi, et, descendant lui-même, il alla jusque dans la rue où son neveu était resté, l'embrassa tendrement, le prit par la main et l'introduisit dans la cour du collège. Puis il fit appeler tous les prêtres de sa Compagnie, et leur présentant le paysan confus : « Messieurs, dit-il, voici le plus honnête de ma famille. — Mon neveu, ajouta-t-ilen se tournant vers le jeune homme, saluez ces messieurs.» Et toute la journée il le présenta pareillement comme un personnage, toujours dans le costume de son pays, à tous les visiteurs de condition qui vinrent à Saint- Lazare. Mais le remords d'un mouvement de fausse honte restait dans son cœur. Ce fut un besoin pour lui de s'en décharger à la première retraite qu'il fit avec les siens. « Messieurs et mes Frères, dit-il publiquement, priez pour un orgueilleux, qui a voulu faire monter son
neveu secrètement en sa chambre, parce qu'il était paysan et mal habillé. »
« Je ne suis qu'un orgueilleux, dit-il un autre jour. Je me souviens qu'une fois, au collège où j'étudiais, on vint me dire que mon père, qui était un pauvre paysan boiteux et mal habillé, me demandait. Je refusai de lui aller parler, en quoi je fis un grand péché. »
Du reste, l'humilité ne lui permit pas de jamais rien faire pour tirer aucun des siens de sa pauvre et basse condition. « Ils sont heureux dans leur condition de laboureur, une des plus innocentes et des plus commodes pour le salut» : telle était son invariable réponse à toutes les requêtes. Moins encore consentit-il à introduire dans l'Église quelqu'un de ses neveux pour lui donner part aux biens du sanctuaire. Cette intrusion sacrilège répugnait surtout à sa vertu. « Laboureurs plutôt que bénéficiaires ! » répondait-il aux sollicitations de tous, même des personnes pieuses et de quelques évêques.
Lui-même, il disait souvent qu'il aurait mieux fait de labourer la terre que de s'engager dans l'état redoutable du sacerdoce, et il ne signait qu indigne prêtre.
Malgré ses longues études théologiques, ses diplômes de bachelier en théologie et de licencié
en droit canon, malgré sa science très-étendue, son intelligence pénétrante, son bon sens infaillible, il ne parlait que de sa sottise, de son ignorance, et ne se disait qu'un pauvre écolier de quatrième. « Vous êtes un ignorant, lui dit un jour l'orgueilleux Saint-Cyran ; bien loin de mériter d'être à la tête de votre Congrégation, vous mériteriez d'en être chassé ; et je suis fort surpris qu'on vous y souffre. — Hélas, Monsieur, répondit l'humble saint, j'en suis plus surpris que vous, car je suis encore plus ignorant que vous ne pensez, et si l'on me rendait justice, on ne manquerait pas de me renvoyer de Saint-Lazare.»
Une autre fois il répondit, au sujet d'un supérieur qu'on prétendait n'être pas assez civilisé pour son poste : « Et moi, comment suis-je fait ? et comment est-ce qu'on m'a souffert jusqu'à cette heure dans l'emploi que j'ai, moi qui suis le plus rustique, le plus ridicule et le plus sot de tous les hommes parmi les gens de condition, avec lesquels je ne saurais dire six paroles de suite qu'il ne paraisse que je n'ai point d'esprit ni de jugement ; mais, qui pis est, que je n'ai aucune vertu qui approche de la personne dont il est question ? »
Il regardait les éloges qu'on faisait de lui comme un châtiment de son hypocrisie. On au-
rait dû, à l'en croire, le tenir pour le plus grand pécheur de l'univers, pour un damné, pour pire que le démon.
A un auteur qui lui voulait dédier un livre : « Vous me désobligeriez extrêmement, si vous en veniez aux effets. Les lettres dédicatoires se font à la louange de ceux à qui elles s'adressent, et je suis tout à fait indigne de louange. A bien parler de moi, il faudrait dire que je suis le fils d'un laboureur, que j'ai gardé les pourceaux et les vaches, et ajouter que cela n'est rien au prix de mon ignorance et de ma malice. Jugez de là, Monsieur, si une personne si chétive que je suis doit être nommée en public de la manière que vous me le proposez. C'est le plus grand déplaisir que vous me sauriez faire. Oui, Monsieur, il me serait si sensible, que je ne sais si j'en perdrais le ressentiment. »
Dans les assemblées de piété, les assemblées des Dames, comme dans les conférences ecclésiastiques, souvent il se taisait par humilité, ou laissait l'avis qu'il avait ouvert pour prendre le sentiment des autres. Une dame s'en aperçut un jour et lui en fit un doux reproche : « Pourquoi, lui dit-elle, ne pas tenir davantage à vos avis, qui sont toujours les meilleurs ? — A Dieu ne plaise, Madame, répondit-il, que mes chétives pensées
prévalent sur celles des autres ! je suis bien aise que Dieu fasse ses affaires sans moi, qui ne suis qu'un misérable ».
Mais c'est au conseil de conscience, c'est-àdire au faite des honneurs, que son humilité jeta le plus vif éclat. C'était, pour l'humble prêtre, l'entrée et un rang à la cour; c'étaient des hommages de la part de tous les ambitieux ; c'était une sorte d'omnipotence sur toutes les affaires et tous les biens de l'Église de France. Qu'on juge de sa douleur et des efforts qu'il dut faire pour être déchargé !
Condamné pour ses péchés, disait-il, à garder le poste, au moins s'enveloppa-t-il dans son humilité. Il se rendait à la cour dans le même équipage qu'à ses Missions des champs, avec la soutane qu'on peut voir encore, soutane de grosse étoffe, râpée, rapiécée. Jamais il n'en voulut changer, même pour aller au Louvre. Lui en mettait-on une neuve dans sa chambre, il reprenait sa vieille; et, s'il ne la retrouvait plus, il tâchait d'en aviser une semblable sur le dos d'un de ses prêtres à peu près de sa taille, et opérait secrètement un échange qu'il achevait de dissimuler par quelque rajustement. Pauvre, son costume était en même temps très propre : « sans tache et sans trou, » disait-il lui-même en répon-
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dant soit aux compliments soit aux plaisanteries qu'il lui valait. Ainsi répondit-il un jour à Mazarin, qui, le prenant par sa méchante ceinture, le montrait à la reine en disant : « Voyez donc, Madame, comme M. Vincent vient habillé à la cour, et la belle ceinture qu'il porte ! » Par cette propreté, il croyait concilier les devoirs de la bienséance avec ses habitudes de simplicité et de pauvreté. L'éclat du Louvre ne l'éblouissait pas, et, si les glaces lui renvoyaient son image : « O le gros maroufle! » s'écriait-il, comparant, sans doute, dans sa mémoire les appartements royaux avec la chaumière de son enfance ; puis, s' élevant à des pensées plus hautes, il se disait : « Oh mon Dieu ! si, par le moyen de ce verre, qui ne provient que de terre, nous voyons jusqu'à la moindre action qui se fait dans la chambre, qu'est-ce que ne voient pas les bienheureux dans ce grand miroir de la divinité qui remplit tout, et en qui toutes choses sont renfermées ! »
Mais ce n'était pas seulement en lui-même, c'était devant tous qu'il se plaisait à s'humilier, à expier une grandeur involontaire, des distinctions qui lui étaient un martyre. Là, comme parmi les pauvres et les esclaves, « M. Vincent, disait-on, était toujours M. Vincent. »
Plus d'une fois il fut en butte aux railleries
amères, aux plus noires calomnies. On tâcha de le perdre dans l'esprit de la reine, du ministre et des gens de bien : ce lui était un bonheur et une récompense de son zèle. «Vous êtes un vieux fou,» lui dit une fois un jeune gentilhomme, qu'il avait sans doute frustré de ses espérances coupables. — « "Vous avez raison, mon fils, » répondit le saint vieillard en tombant à genoux, « et je vous demande pardon de l'occasion que je puis vous avoir donnée de me dire de telles paroles. » — « Savez-vous bien, M. Vincent, ce qu'on dit de vous?» lui demanda un jour la reine en riant. — « Madame, je suis un grand pécheur ! — Mais vous devriez vous justifier. — On en a bien dit d'autres contre Notre-Seigneur, et il ne s'est jamais justifié. »
Jamais il ne se justifia lui-même. Une fois seulement, qu'il avait été accusé de simonie, il fut ému, et, dans son premier mouvement, il prit la plume pour écrire une lettre de justification. Mais, à peine avait-il tracé quelques mots : « O misérable I se dit-il à lui-même, à quoi penses-tu? Quoi! tu veux te justifier ! et voilà que nous venons d'apprendre qu'un chrétien, faussement accusé à Tunis, a demeuré trois jours dans les tourments, et enfin est mort sans proférer une parole de plainte, quoiqu'il fût innocent du crime
qu'on lui imposait : et toi, tu te veux excuser ! Oh ! non, il n'en sera pas ainsi ! » Et il déchira la lettre commencée.
Remarquait-il aversion et froideur, il faisait les plus douces avances, prenait sur lui les torts des autres, et ramenait tous les cœurs à force d'humilité.
Par un acte inattendu d'humilité profonde, il effrayait et mettait en fuite les insulteurs. Maltraité publiquement à la porte de Saint-Lazare par un seigneur dont il refusait de recommander le fils : « Vous avez raison, Monsieur, lui dit-il, en se jetant à ses pieds, je suis un misérable et un pécheur. s> Et le seigneur de se jeter aussitôt dans son carrosse. Mais il ne put échapper si facilement à l'humble prêtre, qui se releva aussitôt, courut après lui et ne le quitta qu'après lui avoir fait une profonde révérence.
Que de fois il s'est mis à genoux devant ses prêtres pour faire l'aveu public de ce qu'il appelait les crimes de sa vie passée! Que de fois encore il s'est accusé publiquement d'infractions prétendues à ses devoirs, et même de mouvements secrets qu'il avait pourtant assez comprimés pour n'en laisser rien paraître au dehors ! Que de fois enfin il s'est accusé des fautes commises dans la Compagnie, dont il se croyait tou-
jours le premier coupable, ou de la mort de ses Missionnaires, des pertes subies dans les biens de l'Institut, où il voyait une punition de ses péchés! Tous les ans, au jour anniversaire de son baptême, il se mettait à genoux devant sa communauté, et demandait pardon à Dieu et aux hommes de tous les péchés qu'il avait commis, de tous les scandales qu'il avait donnés, depuis tant d'années que la bonté divine le souffrait sur la terre, et il se recommandait aux prières de tous pour obtenir sa conversion et la miséricorde de Dieu.
Il s'abaissait ainsi jusque devant le moindre de ses Frères. Croyait-il en avoir o^ensé quelqu'un, il le cherchait partout, au jardin, à la cuisine, même à la cave, se jetait à ses pieds, les lui baisait et lui demandait pardon.
Une humilité si profonde devait soutïrir de toute supériorité et de toute distinction. Plusieurs fois il voulut se démettre de sa charge. Forcé de la garder, au moins en refusa-t-il tous les avantages et tous les honneurs. Il se plaignait des témoignages d'honneur que le respect pour sa vertu inspirait aux siens; et, quand ceux-ci lui objectaient qu'on en usait ainsi dans toutes les communautés: « Je le sais bien, répondait-il, et il faut respecter les raisons qu'elles ont de le
faire ; mais j'en ai de plus fortes pour ne le point souffrir à mon égard, qui ne dois pas être comparé au moindre des hommes, puisque je suis le pire. »
Il empêcha qu'on couvrît d'une natte, à plus forte raison qu'on exhaussât la place qu'il occupait à l'église. « C'est le privilège des évêques, dit-il, et non d'un misérable prêtre tel que je suis. »
Dans le même esprit d'humilité, il prenait toujours pour lui les moindres ornements de l'église. En 1638, à la naissance du roi, Anne d'Autriche avait envoyé à Saint-Lazare un ornement en drap d'argent. C'était aux environs de la fête de Noël, et on se réjouissait de voir Vincent, qui devait officier à cette solennité, s'en revêtir le premier. Mais il s'effraya d'ornements si riches, et il fallut absolument lui en donner de plus communs.
Tandis qu'il se plaisait à s'abaisser pour les autres aux plus humbles offices, jusqu'à laver la vaisselle et à décrotter les souliers d'un ordinand, il refusait pour lui les services que réclamaient sa place, son âge et ses infirmités. Il pansait lui-même ses jambes ulcérées, et n'appelait le carrosse dont il fut obligé de se servir que son ignominie.
Il étendait l'amour de l'humilité de sa per-
sonne à sa Congrégation, qu'il qualifiait toujours de petite, très petite et chétive Compagnie ; qu'il voulait qu'on regardât comme la moindre de toutes, comme devant, en toute circonstance, occuper la dernière place parmi le clergé, soit régulier, soit même séculier, et dont il borna le ministère à l'évangélisation des pauvres gens des champs et des villages. Une fois que, dans une lettre à sainte Chantai, il avait glissé quelque chose qui pouvait tourner à l'honneur de sa Compagnie, il en eut un remords, et il lui écrivit : «Je vous ai dit quantité de choses à l'avantage de cette petite Compagnie. Certes, ma chère Mère, cela me fait peur. C'est pourquoi je vous supplie d'en beaucoup diminuer et de ne dire cela à personne. Hélas ! ma digne Mère, si vous saviez notre ignorance et le peu de vertu que nous avons, vous auriez grande pitié de nous... Je vous dis ceci les larmes aux yeux, en la vue de la vérité de ce que je vous dis et des abominations de ma pauvre âme. Je vous supplie donc, ma chère Mère, d'offrir à Dieu la confusion que j'en ai, et la conlession que je vous en fais en la présence de sa divine Majesté. » C'est pourquoi, lorsqu'on demandait à être admis dans sa Compagnie, il disait : « Quoi ! Monsieur, vous voulez être Missionnaire? Et comment avez-vous jeté les
yeux sur notre petite Compagnie? car nous ne sommes que de pauvres gens. » Et l'un des plus grands étonnements de sa vie fut que l'abbé de Tournus, Louis de Rochechouart de Chandenier, eût voulu « se couvrir du nom et des haillons de la pauvre Mission pour se présenter devant Dieu. »
Inutile d'ajouter, lorsqu'il s'agit de saint Vincent de Paul, que l'humilité, chez lui, ne nuisait en rien à la constance et à la générosité. Saint Thomas a bien dit que l'humilité, loin de détruire la grandeur d'âme, l'affermît, au contraire, en lui donnant Dieu pour fondement solide, et qu'en même temps elle la règle et l'ordonne, en l'empêchant de se perdre dans les emportements de la vanité et de l'activité humaine. Nul, plus que Vincent, n'a été actif et ferme, lorsqu'il était question de soutenir les intérêts de Dieu ou de l'Église. Par l'exemple de saint Louis, à la fois si humble et si magnanime, il faisait voir combien l'humilité s'accorde aisément avec la générosité et la grandeur du courage. Il l'a montré par son propre exemple : nul ne s'est fait si petit, nul n'a fait de plus grandes choses.
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