‹ Maximes et pratiques de St. Vincent de PaulChapitre 15 sur 24 · OBÉISSANCE · texte numérisé non relu

OBÉISSANCE

;1 faut bien qu'il y ait quelque chose de |? grand et de divin en cette vertu, puisque Notre-Seigneur Ta tant aimée depuis sa naissance jusqu'à sa mort, puisqu'il a fait toutes les actions de sa vie par obéissance. Il a obéi à Dieu son père, qui voulait qu'il se fît homme; il a obéi à sa mère et à saint Joseph, son père putatif : et erat subditus Mis ; il a obéi à tous ceux qui étaient élevés en dignité, soit bons ou mauvais ; en sorte que sa vie n'a été qu'un tissu d'obéissance. Il a commencé sa vie par là, et par là il l'a finie ; il s'est rendu obéissant jusqu'à la mort, et même jusqu'à la mort de la croix. Et aujourd'hui, il se rend obéissant aux

prêtres, même vicieux, qui l'élèvent et l'abaissent comme il leur plaît dans l'Eucharistie. Oh ! quelle obéissance, qui dure même après la mort !»

« Il faut obéir promptement ; car d'aller pesamment et d'apporter du retardement, cela diminue beaucoup le mérite, mésédifie le prochain, contriste les supérieurs ; — volontairement, et non par force ni par contrainte, craignant de déplaire et d'être réprimandés ; — avec soumission de jugement, faisant les choses qu'on nous commande et en la manière qu'on nous les commande, et estimant que c'est pour le mieux, nonobstant que nous eussions des pensées contraires: d'autant que notre jugement est aveugle, et que la connaissance du mieux nous est souvent cachée par la préoccupation de quelques passions, ainsi que les rayons du soleil nous sont cachés par quelque nuage ; — enfin, pour plaire à Dieu, animant l'obéissance par ces pensées : « En obéissant, j'agrée à Dieu ; c'est comme si je disais : je fais plaisir à Dieu ». Oh! quel bonheur à une pauvre et chétive créature de pouvoir faire quelque chose qui plaise à Dieu ! c'est faire sa sainte volonté, c'est faire l'exercice

des anges. Au contraire, quelque chose que nous fassions par notre propre choix, et quelque excellente qu'elle soit en elle-même, nous nous mettons en danger de faire la volonté du diable, qui se transfigure en ange de lumières et veut nous tromper par l'apparence d'un peu de bien.

« De là le double mérite d'une action faite ainsi : mérite de l'œuvre, mérite de l'obéissance. C'est comme qui joindrait des pierres précieuses à d'autres pierres précieuses, ou bien relèverait d'or une belle étoffe. L'obéissance est une espèce de pierre philosophale : tout ce qu'elle touche devient or.

« A qui obéir ? A tous nos supérieurs et à chacun d'iceux ; principalement à notre saint Père le Pape, auquel nous devons obéir avec tout le respect, la fidélité et la sincérité possible.

« Nous devons, à l'exemple des premiers chrétiens, rendre toujours une fidèle et simple obéissance aux rois, sans jamais nous plaindre d'eux, ni murmurer pour quelque sujet que ce puisse être. Et quand bien même il serait question de perdre nos biens et nos vies, donnonsles dans cet esprit d'obéissance, plutôt que de contrevenir à leurs volontés, quand la volonté de Dieu ne s'y oppose pas ; car les rois nous re-

présentent sur la terre la puissance souveraine de Dieu.

« Religieux, nous devons obéir à nos supérieurs et à nos règles, en quoi consiste la religion. Une communauté est un petit vaisseau qui voyage en plein mer, mais sur une mer très périlleuse. Notre assurance ne vient que de l'exactitude à pratiquer nos règles, qui sont les principes de la navigation, et de l'obéissance à nos pilotes, qui sont les supérieurs chargés de nous conduire au port.

« Notre obéissance ne doit pas se borner seulement à ceux qui ont droit de nous commander, mais elle doit passer plus avant ; car nous nous garderons bien de manquer à l'obéissance qui est d'obligation, si, comme saint Pierre le commande, nous nous soumettons à toute créature humaine pour l'amour de Dieu. Faisons-le donc, et considérons tous les autres comme nos supérieurs, et pour cela mettons-nous au-dessous d'eux, et plus bas même que les plus petits, et les prévenons par déférence, par condescendance, et par toutes sortes de services. Oh ! que ce serait une belle chose, s'il plaisait à Dieu nous bien établir dans cette pratiaue ! »

M l'Ai L. I43

Les savants doivent condescendre à l'infirmité des ignorants, aux choses où il n'y a point d'erreur et de péché; les prudents et les sages doivent condescendre aux humbles et aux simples : non alta sapientes, seci humilibus consentientes. Et, par cette même condescendance, nous devons non-seulement approuver les sentiments des autres dans les choses bonnes et indifférentes, mais même les préférer aux nôtres, croyant que les autres ont des lumières et des qualités naturelles ou surnaturelles plus grandes et plus excellentes que nous. Mais il faut se donner bien garde d'user de condescendance dans les choses mauvaises, parce que ce ne serait pas une vertu, mais un grand défaut, qui proviendrait ou du libertinage d'esprit, ou bien de quelque lâcheté et pusillanimité. »

L'obéissance de Vincent fut profonde, entière et admirablement ordonnée. D'abord, il se tenait dans une continuelle et absolue dépendance de Dieu, dont il cherchait à accomplir en tout les adorables volontés. C'est pour cela qu'à peine arrivé à Paris, il se mit sous la conduite de Bé-

rulle et lui obéit comme à Dieu même, acceptant, sur un seul mot de sa bouche, soit le ministère pastoral, soit le service de la maison de Gondi.

Dieu, il le voyait encore dans toutes les puissances spirituelles ou temporelles, auxquelles il se soumettait dans la peine comme dans la joie, dans l'humiliation comme dans l'honneur.

Dans ses jugements, ses affections et toutes ses entreprises, il obéissait au Pape comme au vicaire de Jésus-Christ et au souverain pasteur de l'Église ; aux évêques comme aux successeurs des apôtres, ne faisant ou ne permettant jamais, sans leur agrément, aucune fonction de son Institut ; aux curés, n'entreprenant rien dans leurs paroisses qu'avec leur consentement et sous leur bon plaisir.

Il obéissait au roi dans les petites comme dans les grandes choses, et quelquefois de la façon la plus naïve. Un Frère avait recueilli des œufs de perdrix dans l'enclos de Saint-Lazare et les avait fait couver par une poule. Les petits éclos, il les mit dans une cage et les porta à Vincent. Celui-ci sembla d'abord ne rien répondre, et il dit simplement au Frère: « Allons-nous promener dans l'enclos». Quand ils furent dans les champs, il fit ouvrir la cage et lâcher les perdreaux.

« Mon Frère, dit-il alors, vous saviez bien que le roi avait défendu de prendre des perdrix là où vous avez pris ces œufs. Je vous prie de ne plus recommencer. »

Un jour, un seigneur ayant dit à la reine : « Il y a peu de personnes attachées, comme M. Vincent, d'une fidélité sincère, constante et désintéressée, au service du roi et de l'État: — vous avez raison, répondit Anne d'Autriche; M. Vincent est un véritable serviteur de Dieu et de son prince. »

Il obéissait même à ses inférieurs et à toutes sortes de personnes. En tout, il se rendait condescendant aux avis et aux volontés des autres, même des faibles d'esprit, dans les choses indifférentes, et lorsque ni la vérité, ni la charité n'y étaient intéressées. Dans ce cas, il leur sacrifiait ses lumières et son expérience supérieure, y trouvant le compte de l'obéissance et de l'humilité. Il ne contredisait et ne contestait jamais ; contredit lui-même, après avoir allégué ses raisons, û gardait un humble silence. Mais, s'il y allait du service ou de la gloire de Dieu, il se montrait ferme et inébranlable dans ses sentiments et ses résolutions. « Tant de condescendance que vous voudrez, disait-il alors, pourvu que Dieu n'y soit point offensé ». Et encore, même dans ce cas, il

résistait avec tant de grâce, de douceur et d'humilité, que sa résistance était plus agréable que la déférence des autres.

Page 1