PRUDENCE
« C'est le bien propre de cette vertu de régler et de conduire les paroles et les actions. C'est elle qui fait parler sagement et à propos, et qui fait qu'on s'entretient avec circonspection et jugement des choses bonnes en leur nature et en leurs circonstances, et qui fait supprimer et retenir dans le silence celles qui vont contre Dieu, ou qui nuisent au prochain, ou qui tendent à la propre louange, ou à quelque autre mauvaise
fin. Cette même vertu nous fait agir avec considération, maturité, et par un bon motif, en tout ce que nous faisons, non-seulement quant à la substance de l'action, mais aussi quant aux circonstances; en sorte que le prudent agit comme il faut, quand il faut, et pour la fin qu'il faut ; l'imprudent, au contraire, ne prend pas la manière, ni le temps, ni les motifs convenables, et c'est là son défaut ; au lieu que le prudent, agissant discrètement, fait toutes choses avec poids, nombre et mesure.
« La prudence a encore un autre office, qui est de choisir les moyens propres pour parvenir à la fin qu'on se propose, laquelle n'étant autre que d'aller à Dieu, elle prend les voies les plus droites et les plus assurées pour nous y conduire ».
« La prudence chrétienne consiste à juger, parler et opérer, comme la sagesse éternelle de Dieu, revêtue de notre faible chair, a jugé, parlé et opéré. »
« Là où la prudence humaine déchoit et ne voit goutte, là commence à poindre la lumière de la sagesse divine. »
Pas plus que l'Évangile, Vincent ne séparait la simplicité de la prudence : deux vertus nécessaires l'une à l'autre, et qu'il pratiqua dans la même perfection. Sa prudence et sa sagesse lui valurent la confiance universelle. Pendant toute sa vie, Saint-Lazare fut comme la maison du Voyant, où on venait le consulter pour toutes les affaires qui intéressaient l'Église ou l'Etat, le public ou les particuliers. Dans l'espace d'un demi-siècle, rien ne s'est fait d'important en France, tant dans l'ordre politique que dans l'ordre religieux, sans sa participation et ses conseils. Au milieu de nos troubles civils, il était également estimé et consulté de la cour et des princes, des Mazarins et des Frondeurs. Au milieu des troubles du jansénisme, c'est à lui encore qu'on s'adressa, et c'est à sa prudente intervention qu'on dut principalement le triomphe de la vérité, la préservation des communautés fidèles, et le retour à ia foi d'un grand nombre de dissidents. Les nonces Bagni et Piccolomini voulaient avoir son avis sur les questions qui importaient à l'Église de France ou même à l'Église universelle-, Les évêques, les abbés, les directeurs, des âmes lui soumettaient leurs affaires
les plus graves et les plus délicates. Les chefs de religions, les supérieurs de communautés réclamaient son concours pour la réformation de leur ordre ou de leur maison ; ou bien un religieux, une simple novice le consultaient sur leur vocation ou un changement d'état. Une foule de curés, de prêtres lui proposaient les difficultés de leur ministère ou de leur conscience. De grands seigneurs, de grandes dames lui abandonnaient la décision de leurs projets pour la gloire de Dieu, le soulagement du prochain ou leur propre sanctification. Pas d'âme généreuse, pas de famille, pas de communauté où il ne pénétrât par sa prudente action ; pas d'assemblée pour le bien, dont il ne fût l'inspirateur et le guide.
D'où lui venait un si universel recours? De sa réputation de sainteté, sans doute ; de la confiance qu'on avait dans la grâce attachée par Dieu à son intervention ; mais aussi de sa prudence naturelle et acquise. C'était l'homme sage par excellence ; l'homme possédant au degré suprême ce bon sens que Bossuet a appelé le maître de la vie humaine ; et, par suite, l'homme se tenant toujours dans ce milieu où le vrai et le bien ont fixé leur trône, s'écartant avec un soin égal de tous les extrêmes qui aboutissent à Terreur et au
mauvais succès. Le prétexte même du mieux ne pouvait faire illusion à sa prudence. Au besoin, il eût inventé l'adage : « Le mieux est l'ennemi du bien, » car il le tenait pour une de ses maximes. Il disait encore : « L'esprit humain est prompt et remuant. Les esprits les plus éclairés ne sont pas toujours les meilleurs, s'ils ne sont pas les plus retenus. On marche sûrement, quand on ne s'écarte pas du chemin par où le gros des sages a passé. »
Sa prudence s'appuyait sur Dieu, dont il se plaisait en tout à consulter la sainte volonté ; et sur Jésus-Christ, dont il étudiait les leçons et les exemples pour y conformer ses avis et sa conduite en vertu d'une sainte analogie, se demandant toujours : « Qu'eût dit, qu'eût fait Notre- Seigneur en pareille circonstance, dans une telle difficulté? »
« Il y a temps de parler et temps de se taire, » a dit la sagesse divine. Vincent le savait et le pratiquait. Nul n'a su mieux se taire, quand la parole pouvait violer un secret, blesser la charité, compromettre une affaire, et simplement quand elle était inutile. Il savait écouter, science rare quoique nécessaire, sans interrompre jamais ; interrompu lui-même, il s'arrêtait aussitôt ; mais, comme rien n'était capable de faire fléchir son
inflexible sagesse, l'interruption finie, il reprenait le fil de son discours et marchait droit au but. Il avait le parler un peu lent, par réflexion. Ses raisonnements étaient précis, justes et pressants, exprimés en termes clairs et nets, animés d'une douce chaleur, et portaient la persuasion dans les cœurs en même temps que la conviction dans les esprits. S'il parlait le premier, il débrouillait et exposait une question avec tant d'ordre et de netteté, tant de profondeur et d'étendue, que chacun, même le plus habile, se disait : « C'est cela ! » hommage à son sens infaillible. Du reste, le bon sens encore lui faisait prendre tous les tons et tous les langages, suivant la nature des esprits, en sorte que l'homme médiocre se croyait de niveau avec lui, pendant que les plus hauts génies ne le trouvaient jamais au-dessous d'eux.
C'est qu'il avait le discernement des esprits comme des doctrines et des affaires. Il voyait aussitôt la portée de chacun, et y proportionnait sa conduite et son langage. Il pénétrait le fort et le faible, les qualités bonnes et mauvaises de tous, et il savait régler là-dessus leur poste et leur emploi. En tout, il démêlait le vrai du faux, le bon du mauvais, le meilleur du moins bon, sous les apparences les plus trompeuses, les plus habiteront hypocrii
Voilà ce qui rendait sa direction si sûre, sa décision si infaillible, son action si ferme et si résolue, quand une fois il avait pris son parti. Le consultait-on, il était quelquefois lent a répondre, car lui-même il demandait à consulter auparavant Dieu et les sages ; mais la réponse qu'il donnait enfin était toujours marquée au coin de la sagesse et de l'expérience.
Il était lent aussi à se résoudre et à entreprendre, toujours en vertu de ce bon sens qui avait besoin de pénétrer auparavant et de combiner ensemble la nature, les moyens et la fin en toutes choses. Ses enfants, surtout les plus jeunes, lui en faisaient un reproche, et il répondait ordinairement qu'il n'avait jamais vu aucune affaire gâtée par son retardement, et que, faites plus tôt, les choses n'auraient pas été aussi bien.
Ii était donc ami de la lenteur , ou plutôt ennemi de la précipitation : effet de sa prudence. Cette lenteur avait encore pour principe la crainte de contrarier Dieu, le désir de s'assurer son concours, le besoin de ne jamais poser les fondements d'une œuvre sans la certitude, ou, du moins, l'espérance probable de la pouvoir conduire au faîte. De la, la sage combinaison, la durée et la permanence des siennes.
Mais, une fois assuré de la volonté de Dieu et
des ressources de sa Providence, rien n'était plus capable de l'arrêter. Il ne s'effrayait ni du nombre ni des difficultés des affaires. Il les suivait avec une force d'esprit, une intrépidité de courage que nuls obstacles ne pouvaient arrêter, qu'ils vinssent des personnes ou des choses, de la conjuration des éléments ou des passions humaines. Il s'y appliquait avec une sagacité pleine d'ordre et de lumière ; il en portait le poids, la peine, les lenteurs, avec un calme qui provenait d'une sainte sécurité, avec une persévérance qu'il puisait dans la certitude religieuse du succès.
Ame vraiment supérieure par son admirable prudence, dont les passions ne venaient jamais, comme chez la plupart des hommes, déranger les combinaisons ; dont la vertu, au contraire, inspirait, dirigeait et menait à terme toutes les vues !
Tel il s'est montré dans l'établissement et la conduite de ses congrégations de Missionnaires et de Filles de la Charité, auxquelles il ne donna des règles qu'au bout de vingt-cinq et même de trente-trois ans, voulant par là imiter Notre- Seigneur, qui a commencé par agir avant d'instruire, et éviter les inconvénients des constitutions prématurées. Dès lors, rien d'imprévu, de
provisoire, et, par conséquent, rien à réformer dans ces règles; rien qui n'eût son existence dans les faits, avant de se formuler dans la lettre; rien que la faiblesse et la lâcheté pussent taxer d'impraticable ou même de difficile.
Tel il se montra au conseil de conscience, où il louvoya avec une si admirable sagesse à travers tant d'intrigues et d'ambitions, où il sut réformer tant d'abus, où il réussit à concilier les choses souvent les plus incompatibles, à savoir l'intérêt de la cour et des particuliers avec l'intérêt supérieur de l'Eglise.
Tel enfin il se montrait lorsqu'il avait à avertir, à reprendre ou à corriger. Sa prudence savait se proportionner aux caractères et aux circonstances, pour ne pas abattre la pusillanimité, ni pousser l'orgueil à la révolte, pour ne blesser ni la dignité de la personne, ni la charité due à des fautes secrètes.
A la prudence il joignait le respect, l'adresse et quelquefois la grâce, quand il avait à donner aux évêques quelque sage avis. Un évêque de ses amis lui avait protesté plusieurs fois qu'il ne quitterait jamais son épouse, c'est-à-dire son Église, pour une autre, si belle et si riche qu'elle pût être ; et, en signe de sa fidélité, il lui avait montré son anneau pastoral en disant : Oblivioni
detur dextera mea, si non meminero tut! h quelque temps de là, l'évêque se laissait séduire par l'offre d'un riche et grand archevêché. Vincent le rencontre alors par hasard: «Monseigneur, lui dit-il après les premières civilités et les yeux fixés sur sa main droite, je vous prie de vous ressouvenir de votre anneau. » — « Ah ! Monsieur Vincent, répondit en riant l'évêque, vous m'y prenez ! »
JUSTICE ET GBA.TITUDE.
La justice de Vincent se réglait et s'ordonnait sur cette parole de Notre-Seigneur : « Rendez à Dieu ce qui appartient à Dieu, et à César ce qui appartient à César. » A Dieu d'abord il rendit fidèlement tous les devoirs de religion, comme homme, comme chrétien et comme prêtre. Mais aux hommes aussi, suivant leur rang et leurs relations avec lui, il a toujours payé toute dette de justice : « A qui le tribut, le tribut ; à qui l'impôt, l'impôt; à qui la crainte, la crainte; à qui l'honneur, l'honneur ; ne devant jamais rien à personne, sinon la charité, qu'il exerçait si
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tendre envers tous, pour accomplir entièrement la loi. » Il disait aux siens : « Messieurs, avons égard aux intérêts d'autrui comme aux nôtres ; allons droit, agissons loyalement et équitablement. » Pour lui, la justice passait avant tout le reste, même avant la charité.
Il payait exactement les dettes de sa communauté, sans attendre de réclamation, et souvent il en faisait porter le montant au domicile des créanciers. « II. n'est pas juste, disait-il, de leur donner la peine de venir pour demander une chose qui leur est légitimement due. »
Il indemnisait largement ceux qui avaient eu à souffrir de sa part l'accident le plus involontaire.
Jamais il ne fit payer ses services ; jamais surtout il ne voulut jeter un bon office en travers de l'équité pour en arrêter le cours.
Quoique seigneur haut-justicier, il était ennemi de la discorde et des procès. Il est vrai qu'il donnait gratis les offices de la justice de Saint- Lazare, et qu'il recommandait d'y traiter les affaires avec douceur. Lui-même il intervenait, par exemple s'il apprenait que deux familles de sa seigneurie tendaient à une rupture, et il était rare que sa charité ne conciliât pas les intérêts et les cœurs. Il détournait de plaider tous ceux
qui s'adressaient à lui : « Un procès, disait-il, est un morceau de dure digestion, et le meilleur ne vaut pas le plus mauvais accommodement. » Il disait encore : « L'accommodement dans les procès est chose si grande et si agréable à Dieu, qu'il dit à un chacun : « Inquire pacem et persequere eam. » Il ne dit pas seulement qu'on Tagrée, cette divine paix, quand on nous l'offre, mais que nous la recherchions et courrions après elle. »
A plus forte raison ne voulait-il pas de procès pour lui-même, ni pour ses maisons.
Dans les procès qu'il ne pouvait éviter, sa conduite était toute charitable. S'il voyait alors ou envovait voir les juges, c'était moins pour leur recommander sa cause, que pour les prier d'avoir égard à la seule justice. Demandeur et défendeur à la fois , il alléguait , sans rien omettre, tout ce qui était à l'avantage de son adverse partie, aussi bien que ce qui faisait pour lui-même. On eût dit un rapporteur impartial, dont l'intérêt n'aurait point été engagé dans la cause; ou plutôt, il n'était partial que pour son adversaire, dont il faisait valoir les raisons bien mieux que les siennes propres.
Du reste, il ne visitait les magistrats que le moins possible. Les sollicitations lui paraissaient
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une violence faite à la justice. Il ménageait la bourse de ses parties plus que la sienne.
Les habitants du val de Puiseaux l'avaient mis à la taille pour la petite ferme de Fresneville, et, malgré ses bons avis pour les porter à de meilleurs sentiments, ils voulurent plaider. Ils vinrent donc à Paris, où le Saint les reçut comme gens associés à sa cause. Il les logea à Saint- Lazare, les fit manger au réfectoire à côté de lui et paya leurs frais de voyage. Lorsque le procès fut sur le point d'être jugé, il leur en donna avis, afin qu'ils pussent alléguer à temps leurs dernières raisons. En effet, ils revinrent à Paris et se rendirent chez lui comme chez le patron de leur cause. Il les conduisit lui-même chez le rapporteur, où il les aida à faire valoir leurs droits prétendus. Bien malgré lui, en quelque sorte, ils furent condamnés ; mais il paya les frais du procès, leur fit servir à souper, les logea encore et ne les renvoya que le lendemain, après leur avoir donné à chacun 20 sous pour leur dépense de retour.
Quand il avait perdu lui-même, il se soumettait aux arrêts de la justice comme à un jugement de Dieu. Nul murmure, nulle plainte, ni contre la Providence, ni contre les hommes, et il obligeait les siens à l'imiter en cela. « Vive
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la justice ! s'écriait-il, et que le saint nom de Dieu soit béni ! »
La gratitude est une annexe de la justice, car elle est une justice elle-même à rendre aux bienfaiteurs. Vincent, si juste, était donc reconnaissant soit envers Dieu, source de tout bien, soit envers les hommes, canal pour nous de ses miséricordes. Chaque matin, il rendait grâces à Dieu de sa gloire, de celle qu'il a donnée à son Fils, à la sainte Vierge, aux saints anges, aux saints apôtres et à tous les saints. Il le remerciait encore des grâces faites à la sainte Eglise, à toutes les familles religieuses et particulièrement à la sienne. Il le remerciait enfin de l'assistance prêtée aux pauvres, de l'heureux succès accordé aux armes du roi, des victoires remportées par les princes chrétiens sur l'infidélité, l'hérésie ou le schisme ; en un mot, de tous les événements avantageux à l'Eglise et à l'Etat. Et comme il se croyait impuissant à témoigner à Dieu une pleine reconnaissance, il invitait les siens, les personnes de piété et les communautés religieuses à s'unir à lui en ce saint office, et il disait : « Laudate Dominum mecum ! Rien ne gagne plus le cœur de Dieu que la reconnaissance. Il faut employer autant de temps à le remercier de ses bienfaits qu'à le* lui demander. » Et alors il gémissait sur
l'ingratitude des hommes ; il répétait la plainte de Notre-Seigneur au sujet des neuf lépreux qui ne l'étaient pas venus remercier ; il engageait fortement à fuir un vice qui, disait-il, nous rend indignes de recevoir aucune faveur de Dieu ni des hommes.
Pour lui, il remerciait tendrement Dieu des dons conférés à sa personne ; et, tous les ans, au jour anniversaire de son baptême, il réclamait le secours des prières et des hommages des siens, pour que sa reconnaissance ne restât pas audessous des biens qu'il avait reçus de la bonté divine.
Reconnaissant envers Dieu, il ne l'était pas moins envers les hommes qui lui avaient fait quelque bien, à lui ou à ses communautés. Croyant toujours qu'on ne lui devait rien, il regardait tout honneur, tout service qui lui était rendu comme une grâce, dont il remerciait avec effusion de cœur et une humilité touchantes. « Que vous êtes bon, disait-il, de ne mépriser point ma vieillesse ! de supporter un misérable pécheur! de m' écouter si patiemment et de me souffrir en votre présence ! Que Dieu vous bénisse ! » Et ainsi il faisait pour le moindre de ses Frères. Un d'eux lui ayant porté de l'eau bénite dans sa chambre, et s'étant jeté à ses
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pieds pour lui demander sa bénédiction : « Oui, cher Frère, lui dit-il, que Dieu vous bénisse et vous récompense ! » C'était sa formule accoutumée. « Dans l'impuissance, disait-il ou écrivaitil toujours, où je suis de vous remercier convenablement, je prie Dieu d'être lui-même mon remercîment et votre récompense. »
Il en usait de même envers les étrangers, même envers les enfants, remerciant du plus petit service, comme de l'avoir aidé à monter à cheval, et il blâmait quelquefois son compagnon de remercier avec trop de froideur.
Bien plus, à l'exemple de Notre-Seigneur, il regardait comme fait à lui-même ce qu'on faisait pour le plus petit des siens, et il s'en montrait également reconnaissant.
Il avait de la reconnaissance même pour ceux qui ne rendaient aucun service direct ni à lui, ni à ses enfants ; par exemple, pour les laboureurs qui, par leurs travaux, fournissaient au clergé le moyen de vivre pour la sanctification des peuples.
« Vivant, disait-il, de la sueur de ces pauvres gens et du patrimoine de Jésus-Christ, nous devrions toujours penser, quand nous allons au réfectoire, si nous avons bien gagné la nourriture que nous y allons prendre. Pour moi, j'ai souvent cette
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pensée qui me donne bien de la confusion, et je me dis à moi-même : « Misérable, as-tu gagné le pain que tu vas manger ? le pain qui te vient du travail des pauvres ? » Au moins, mes Frères, si nous ne le gagnons pas comme ils font, prions Dieu pour aux, et qu'il ne se passe aucun jour que nous ne les offrions à Notre-Seigneur, afin qu'il lui plaise de leur donner la grâce de faire un bon usage de leurs soulîrances. »
A plus forte raison témoignait-il une vive reconnaissance à ses bienfaiteurs personnels , comme à ce jeune Missionnaire qui l'avait sauvé d'un grand péril au passage d'une rivière, et qu'il reçut de nouveau, malgré ses fautes, aussi tendrement que le Prodigue de l'Évangile; comme à ce fermier qui l'avait hébergé dans sa chaumière, et à qui il envoya un bandage et les plus tendres remercîments.
Aimant, estimant les siens plus que lui-même, il ne pouvait pas avoir des sentiments moindres pour les bienfaiteurs de ses communautés.
Il pourvut au logement et à la nourriture d'une pauvre femme pendant vingt-cinq ou trente ans, parce qu'elle avait servi un ou deux pestiférés de Saint-Lazare.
Les Pères Jésuites de Bar avaient reçu chez eux un Missionnaire de Lorraine, qui mourut
dans leur maison et fut enterré dans leur église. Touché de cette hospitalité accordée à son fils vivant et mort, le Saint donna à. sa communauté, pour sujet de conférence spirituelle, la nécessité de la reconnaissance. « J'ai deux choses en moi, disait-il, la reconnaissance, et que je ne puis m'empêcher de louer le bien. »
Les bienfaiteurs, même à titre onéreux, ne le trouvaient point ingrat. « Nous ne devons pas laisser pour cela, disait-il, d'être beaucoup reconnaissants, et de prier Dieu pour eux comme pour nos bienfaiteurs. »
Les fondateurs de quelqu'une de ses maisons le trouvaient toujours disposé soit à les recevoir à Saint-Lazare, soit à leur restituer, en cas de dénuement, le revenu et même le capital de leurs fondations. Ainsi voulut-il faire pour Louis Calon, docteur de Sorbonne ; ainsi fit-il pour un curé de Vernon. Pour les bienfaiteur^, il se disait prêt à tout vendre, jusqu'aux vases sacrés. Pour eux, il s'exposait à la pauvreté et à la disgrâce royale, par exemple pour le cardinal de Retz, qui fut reçu dans sa maison de Rome et en causa la dispersion ; « mais, disait-il, il vaut mieux tout perdre que de perdre la vertu de reconnaissance. »
Qiie ne fit-il pas pour Adrien Le Bon, l'an-
cien prieur de Saint-Lazare ! Que ne fit-il pas même pour ses anciens religieux ! Il voulait qu'on leur accordât tout ce que permettait la conscience, et qu'on les rendît participants de toutes les bonnes œuvres de la Compagnie. «Tous nos petits mérites, disait-il, viennent de leurs bienfaits. » Lui-même donnait l'exemple, et, en toute rencontre, il leur témoignait, en paroles et en actes, une singulière déférence. L'ancien sous-prieur avant été atteint d'une maladie contagieuse qui régnait alors à Saint-Lazare, il Palla voir, le consola, lui offrit ses services, le servit, en effet, au point de respirer son haleine empestée, et il serait resté à son chevet, nuit et jour, jusqu'à la mort, si on ne l'en eût arraché.
La reconnaissance de Vincent pour le Prieur descendit jusqu'à son valet, qui, fou et misérable, était venu frapper à la porte de Saint-Lazare. « C'est le domestique de notre bienfaiteur, se dit-il aussitôt, il faut en avoir pitié et le regarder comme de notre famille. » Et, en effet, il lui donna une chambre à Saint-Lazare et pourvut jusqu'à la mort à tous ses besoins.
La vertu de reconnaissance accompagna Vincent jusque dans les bras de la mort; car, deux jours avant sa fin, il profita d'un reste de force
pour payer un dernier tribut de gratitude à ses deux plus illustres bienfaiteurs, le cardinal de Retz et le Révérend Père de Gondi, l'ancien gé néral des galères.