‹ Maximes et pratiques de St. Vincent de PaulChapitre 18 sur 24 · DETACHEMENT ET PAUVRETE · texte numérisé non relu

DETACHEMENT ET PAUVRETE

'otre-Seigneur étant le souverain Maître jde toutes les richesses, celui qui les a i4i^^faites et en est par là le légitime possesseur, ayant vu le grand désordre que le désir et la possession de ces mêmes richesses ont occasionné sur la terre, a voulu y remédier en pratiquant le contraire, et a été pour cela si pauvre qu'il n'a pas eu où reposer sa tête, et a voulu que les apôtres et les disciples qu'il avait admis en sa compagnie entrassent dans la même pratique, ainsi que les premiers chrétiens, de qui il est dit qu'ils n'avaient rien en propre, mais que tous leurs biens étaient en commun. »

« La première parole de Notre-Seigneur est celle-ci : Beau pauperes ! marque de son grand amour et de sa grande estime pour la pauvreté. Ceux qui ont fait vœu de pauvreté ne tiennent plus à rien et n'ont d'affection à aucune chose. Ils sont donc comme forcés de porter leurs affections et leur amour vers Dieu, car on ne saurait vivre sans aimer. »

« Nous ne serons jamais plus riches que lorsque nous serons semblables à Jésus-Christ. Si nous n'avons pas de maison propre, Notre-Seigneur n'en a pas eu. « Bien heureux les pauvres d'esprit, dit-il, parce que le royaume des cieux est à eux ! » C'est donc là qu'ils seront logés ! Ne voilà-t-il pas un beau logement? »

« La pauvreté est le nœud des religions : c'est le nœud qui, les déliant de toutes les choses de la terre, les attache parfaitement à Dieu. »

« L'âme non détachée ressemble à un homme solidement attaché à un arbre, pieds et mains

liés. 11 ne peut ni se délivrer lui-même, ni aller chercher sa vie ; en sorte qu'il va mourir de faim ou être dévoré par les bêtes féroces. Image d'une âme attachée aux biens et aux commodités de ce monde! Elle y pense nuit et jour, elle ne s'en peut défaire ; elle ne va chercher personne qui la pourrait délivrer et lui donner la vie ; la voilà en grand danger d'être dévorée. O mon Sauveur, est-il possible que nous ne tâchions pas de nous faire quittes de tous ces liens? Quoi ! un petit oiseau attrapé dans un filet se débat jour et nuit pour s'échapper ; et nous, nous serons pris d'une mauvaise attache, et nous ne nous mettrons pas en peine d'en sortir ! L'exemple de cet oiseau nous condamnera au tribunal de Dieu ! »

Toute la vie de Vincent de Paul, considéré soit comme chrétien, soit comme fondateur et supérieur de communauté, n'a été qu'un acte continuel de détachement. Une fois revenu de son premier désir, — légitime, du reste, — d'obtenir un bénéfice, une fois qu'il eut renoncé à une des meilleures cures du diocèse d'Acqs pour n'y pas entrer par la voie d'un procès, il n'obéit plus qu'au mouvement çecret qui le portait à n'avoir

jamais rien en propre. Pauvre avec les pauvres il vécut à Clichy et à Châtillon, pauvre encore dans la maison de Gondi ; et, dès lors, il se consacra par la pauvreté au service des pauvres.

Par la pauvreté encore il inaugura toutes ses œuvres. Il n'accepta la fondation de M. et de madame de Gondi que sur le refus de plusieurs communautés ; il refusa longtemps le prieuré de Saint-Lazare, et n'en prit possession que par obéissance. Mais, dans cette riche maison, seigneur haut-justicier, supérieur de deux Congrégations, en faveur auprès des grands et des riches, il se prit d'un nouvel amour pour la pauvreté, et l'embrassa avec plus de passion que l'avare ne fait les richesses.

Il fut pauvre dans sa chambre : chambre plus que modeste, petite et nue. Des murs blanchis à la chaux, un pavé sans natte ; pour tous meubles, une table de bois sans tapis, deux chaises de paille, un lit qui n'était qu'une rude paillasse, sans matelas, sans rideaux, et même sans draps les dernières années de sa vie ; pour tout ornement, un crucifix de bois et quelques images de papier, qu'un Frère, en divers temps, avait collées aux murailles, et qu'il finit par faire enlever, comme contraires à la pauvreté, pour n'en

plus retenir qu'une seule. Ni feu, ni même de cheminée, et cela jusqu'à l'âge de plus de quatre-vingts ans, que ses disciples le forcèrent à prendre une autre chambre, parce qu'il avait besoin d'un peu de feu pour panser ses ulcères. Mais comme il s'en humilia! comme il accusa ses péchés de l'avoir réduit à une telle misère, qu'il appelait scandaleuse ! quelle parcimonie il mettait dans l'usage du bois, qu'il appelait, comme tout le reste, le bien des pauvres ! De même, si, pour condescendre aux prières des siens, il finit par consentir qu'on mît un rideau à sa couche, comme il se reprocha ce tour de lit, qui ressemblait à la grosse serge entourant la couche des plus pauvres fermiers de nos campagnes ! Et encore craignait-il qu'il y eût trop de luxe chez lui. C'est pourquoi, quand on faisait la visite des chambres, il exigeait qu'on visitât aussi la sienne pour en ôter tout ce qui serait superflu. « Il y a dans ma chambre, dit-il un jour, deux couvertures dont je me sers pour me faire suer : qu'on les ôte! » — Même indigence dans la chambre basse où il recevait les personnes du plus grand monde. Un Frère avait mis un lambeau de vieille tapisserie à une porte par laquelle se glissait un vent très froid : il le fit ôter dès le jour même. On a vu les pauvres habits qu'il portait à

la cour : plus pauvres encore étaient-ils à la maison. Lui représentait-on que son collet était usé, son chapeau trop vieux: «O mon Frère, répondait-il par une douce raillerie, c'est tout ce que le roi peut faire que d'avoir un collet qui ne soit pas rompu, et de porter un chapeau neuf! » Aussi misérables étaient tous les objets à son usage : on conserve encore, par exemple, son parapluie, lambeau de toile cirée semblable aux pavillons dont s'abritent les pauvres femmes de nos places.

Pauvre dans son costume, il ne l'était pas moins dans sa nourriture ; et encore, chaque jour, s'asseyant devant sa maigre pitance, il s'écriait : « Ah ! misérable, tu n'as pas gagné Je pain que tu manges ! » S'il se trouvait à la campagne sans argent, il était.ravi d'aller chez quelque pauvre laboureur demander un morceau de pain noir pour l'amour de Dieu.

Il portait la pauvreté jusque dans les ornements de l'église de Saint-Lazare, qu'il voulait simples et sans prix, excepté aux grandes solennités. Il n'était libéral que pour la gloire de Dieu et le service tant spirituel que corporel du prochain : alors, il prodiguait et jetait . l'argent comme de la boue, et ne craignait même pas de contracter des c]et1e5 considérables,

Il était détaché pour sa Compagnie comme pour lui : « Cette langue qui vous parle, dit-il un jour aux siens, n'a jamais, par la grâce de Dieu, demandé aucune chose de toutes celles que la Compagnie possède maintenant ; et, quand il ne tiendrait qu'à faire un pas, ou à prononcer une seule parole, pour faire que la même Compagnie s'établît dans les provinces et dans les grandes villes, et se multipliât en nombre et en emplois considérables, je ne la voudrais pas prononcer, et j'espère que Noîre-Seigneur me ferait la grâce de ne la point dire. C'est la disposition en laquelle je suis, et de laisser faire la providence de Dieu. »

Ainsi faisait-il pour les Filles de la Charité. Il ne demandait rien pour elles. Il ne contestait jamais pour les maintenir là où il les avait placées, et, au moindre désir des fondateurs, il les rappelait aussitôt.

Non-seulement il avait pour maxime et pour pratique de ne rien solliciter, pas même une demeure, à l'exemple de Notre-Seigneur « qui n'eut jamais aucune maison, et n'en voulut point avoir ; » mais, dans les malheurs publics, il refusait les riches donations qui lui étaient offertes, disant que les pauvres en avaient plus grand besoin que lui. Il refusa une fois jusqu'à huit cent

mille livres qu'on lui offrait pour bâtir une église, parce qu'il ne crut pas les pouvoir accepter sans faire tort aux pauvres de Jésus-Christ.

Son désintéressement se montra particulièrement au conseil de conscience, où il ne fut jamais question ni de ses intérêts, ni de ses maisons, presque toutes fort pauvres, et grevées encore de la gratuité de leurs fonctions principales. Apprenait-il que la reine lui destinait quelques grâces? aussitôt il les détournait sur autrui. Quel ne fut pas son effroi, lorsque le bruit se répandit qu'elle voulait demander pour lui un chapeau de cardinal ! Plus volontiers il eût écouté sa sentence de mort que les compliments qui lui furent adressés alors par quelques-uns de ses amis. La pourpre romaine eût été vraiment pour son humilité la pourpre du martyre.

Est-il nécessaire d'ajouter que ce désintéressement fut invincible à toute corruption ? Un de ses plus intimes amis vint lui offrir un jour 100,000 livres, au nom de quelques personnes, pour obtenir son appui au Conseil en faveur de certaines propositions qui n'avaient, rien d'onéreux pour les peuples, mais qui pouvaient blesser les intérêts du clergé. Vincent aurait pu lui dire, comme Pierre à Simon (Act., vin, 20) : « Que ton argent périsse avec toi... car ton cœur n'est

pas droit devant Dieu ! » Il se contenta de répondre avec plus de douceur : « Dieu m'en préserve ! J'aimerais mieux mourir que de dire une parole sur ce sujet. »

Désintéressé pour acquérir, il était indifférent à conserver, n'ayant aucune attache pour aucun bien d'ici-bas. Troublé par les prêtres de Saint- Victor en la possession de Saint-Lazare, il voulait l'abandonner plutôt que de soutenir son droit en plaidant, et il ne se résolut à le défendre que par déférence à de sages avis.

Ainsi fit-il pour toutes ses maisons, qu'elles lui fussent disputées par la brigue ou par la force armée. Après la bataille du faubourg Saint- Antoine, sa maison étant en grand danger d'être pillée par les deux partis, il ordonna à sa communauté de se rendre à l'église, et là, prosternée aux pieds du Dieu des pauvres, de lui offrir ses biens et ses meubles, et, en cas d'éviction, de le remercier très humblement de l'avoir dépouillée.

C'est dans le procès relatif à la ferme d'Orsigny que triompha son détachement. 11 avait acquis cette ferme à des conditions fort onéreuses, et y avait fait des dépenses considérables. Il allait en recueillir les fruits, lorsqu'elle lui fut enlevée par une sentence injuste.

L'arrêt rendu, le Frère Du Courneau, son se-

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crétaire, vint lui en porter la nouvelle : « Dieu soit béni! » s'écria-t-il ; et il répéta cinq ou six fois, avec un goût toujours croissant, ce cri d'amoureuse résignation. De là il se rendit à l'église, où il demeura longtemps en adoration et en prière ; et en sortant il redit encore : « Dieu soit béni ! Une seule chose m'afflige, c'est d'avoir causé par mes péchés cette perte à la Compagnie, »

Pventré dans sa chambre, il écrivit aussitôt à un ami : « Monsieur, les bons amis se font part du bien et du mal qui leur arrive ; et, comme vous êtes l'un des meilleurs que nous ayons au monde, je ne puis que je ne vous communique la perte que nous avons laite du procès et de la ferme d'Orsigny, non toutefois comme un mal qui nous soit advenu, mais comme une grâce que Dieu nous a faite, afin que vous ayez agréable, Monsieur, de nous aider à Pen remercier. J'appelle grâce de Dieu les afflictions qu'il envoie, surtout celles qui sont bien reçues. Or, sa bonté infinie nous ayant disposés à ce dépouillement avant qu'il fût ordonné, elle nous a fait aussi acquiescer à cet accident avec une entière résignation, et j'ose dire avec tant de joie que s'il nous avait été favorable. »

On l'engageait à faire appel : « Non, répon-

dit-il, nous serions blâmés de trop d'attache au bien ; nous ferions tort aux autres communautés, et serions cause que nos amis seraient scandalisés en nous; enfin, dans les Missions, Dieu nous ôterait la grâce de travailler aux accommodements. »

Vincent renonça donc à une nouvelle poursuite de ses droits. Il abandonna la ferme d'Orsigny, mais non les obligations qu'il avait contractées en l'acceptant, et il continua d'acquitter les prières et toutes les charges spirituelles de la fondation. Puis il invita les siens à partager son détachement et à faire un sacrifice de ce bien à la suprême Majesté, non-seulement avec résignation, mais avec amour et joie.

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