MORTIFICATION
« Notre-Seigneur nous dit : « Vous voulez venir après moi ? à la bonne heure; vous voulez conformer votre vie à la mienne? à la bonne heure encore ; mais savez-vous qu'il iaut commencer par renoncer à vous-même et continuera porter votre croix } Or, cela n'est pas donné à tous, mais à peu.
« Que veut dire renoncer à soi-même? C'est, à l'exemple de Notre-Seigneur, renoncer à son jugement : Mea doctrina non est mea, sed ejus qui misit me ; — à sa volonté : Quœ placita sunt ei facio semper ; — à ses sens intérieurs et extérieurs, à la curiosité de voir, d'entendre, de toucher, qui perdit notre premier père ; — à nos parents, que nous devons haïr, s'ils nous empêchent d'aller à Dieu ; — au souvenir de notre vie passée, des jeunesses que nous avons faites, des tendresses que nous avons eues, des déplaisirs que nous avons reçus ; — au démon et à ses pompes, c'est-à-dire à l'esprit pompeux, qu'on peut avoir avec de pauvres habits et de pauvres meubles; — à l'esprit pompeux dans la prédication, dans toute la conduite, comme ÎSotre-Seigneur, qui pouvant donner un grand éclat à ses œuvres et une souveraine vertu à ses paroles, a voulu se laisser surmonter par ses disciples dans les actions publiques pour exceller dans les humbles et dans les secrètes ; — au désir immodéré de conserver la santé et la vie, car « celui qui conserve sa vie la perdra ; » — à toutes nos passions et imperfections, nous dépouillant sans cesse du vieil Adam pour revêtir le nouveau, Notre-Seigneur Jésus-Cnrist. »
« Plaise à Dieu nous faire la grâce de devenir semblables à un bon vigneron qui porte toujours dans sa poche son couteau, avec lequel il coupe tout ce qu'il rencontre de nuisible à la vigne ; et, parce qu'elle bourgeonne plus qu'il ne veut, et qu'elle bourgeonne sans cesse du bois inutile, il a toujours le couteau prêt, et souvent le tient à la main pour couper toutes les superfluités aussitôt qu'il les aperçoit, afin que la force de la sève monte toute aux sarments qui doivent porter des fruits. C'est ainsi que nous devons couper avec le couteau de la mortification les mauvaises productions de la nature gâtée, qui ne se lasse jamais de pousser des branches de sa corruption ; et alors elles n'empêcheront point Jésus-Christ, qui est comparé au cep de la vigne et qui nous compare au sarment, de nous faire fructifier abondamment dans la pratique des saintes vertus. »
« Les rivières ont leur courant, et les bateaux qui suivent le fil de l'eau ne laissent pas d'avancer, bien qu'on ne travaille pas, parce que les rivières les emportent. Mais, si on veut faire
aller un bateau contre le fil de l'eau, il faut avoir des chevaux ou ramer afin de le faire avancer ; et, si on n'a pas continuellement la rame à la main, le bateau ne manque point de retourner vers le lieu d'où on est parti. Or, il en est de même de ceux qui veulent servir Dieu : il faut qu'ils luttent sans cesse par la mortification contre le courant de la nature. »
« Il faut, durant notre vie, ne point cesser de travailler à nous mortifier; et, quand bien même nous aurions déjà un pied dans le Paradis, il ne faudrait point cesser de travailler à y mettre l'autre pied, de crainte que le pied de dehors n'attirât le pied de dedans et ne le fît perdre. »
Disciple si fidèle du Sauveur, Vincent ne pouvait manquer, selon le conseil de l'Apôtre, de porter en son corps et en tout son être la mortification de Jésus-Christ. Aussi, comme celle du Sauveur, toute sa vie n'a été qu'un sacrifice. Sacrifice d'autant plus méritoire et agréable à Dieu, qu'il était plus humble et plus caché. Car, fondateur et chef d'une Congrégation destinée à
servir de modèle au clergé et au peuple, et partant obligée de ne montrer dans sa conduite que des vertus accessibles aux vrais chrétiens et aux bons ecclésiastiques, il s'astreignit lui-même à ne produire au dehors qu'une vie bien réglée, s'éloignant également d'une mollesse coupable et d'une rigueur trop austère et trop rebutante. Mais la croix de Jésus-Christ n'y perdait rien de ses droits, et il lui pavait à l'intérieur et en secret le tribut d'hommages et d'imitation qu'il semblait lui refuser en public.
Il lui a sacrifié tous les amours de l'homme : l'amour de l'honneur et de la propre estime, dévoilant aux yeux de tous, comme nous l'avons vu, sa basse naissance et ses prétendues faiblesses dans l'ordre soit de la nature, soit de la grâce ; l'amour de la réputation et de la reconnaissance, la recherche des amitiés, qu'il fit toujours céder au devoir jusqu'à ne pas craindre d'encourir le mépris, la haine et la vengeance ; l'amour des parents et du pays, se rappelant sans cesse que, prêtre selon l'ordre de Melchisédech, il devait oublier toute généalogie ; que, prêtre de Jésus- Christ, il ne devait connaître ni mère, ni frère; qu'apôtre de l'Évangile, il devait prophétiser partout ailleurs qu'en sa terre natale. Devenu prêtre, et surtout une fois chargé de la feuille
des bénéfices, il se fit une loi de ne rien demander pour lui, ni pour sa famille spirituelle ou temporelle. En vain les prêtres du pays ou quelques-uns de ses Missionnaires lui parlaient de l'étroite médiocrité des siens, du dur travail auquel ils étaient condamnés, et l'excitaient à faire pour eux quelque chose : « Eh quoi, demandaitil, sont-ils plus pauvres qu'autrefois, et leurs bras ne leur sufficent-ils plus pour leur procurer une vie conforme à leur condition ? » Et, rassuré sur ces deux points, il ajoutait : « Ils sont donc bien heureux, car ils exécutent la sentence divine qui a condamné l'homme à gagner son pain à la sueur de son visage. »
Une somme de cent pistoles, voilà l'unique part qu'eut jamais la famille de Vincent dans les immenses largesses qui passèrent par ses mains, et encore dut-elle l'acheter par des malheurs extraordinaires.
Cette âme si aimante ne pouvait exclure de son universelle charité ceux que le sang et l'ordre de Dieu y avaient dû inscrire avant les pauvres eux-mêmes. Aussi lui fallut-il les plus cruels efforts de la vertu pour refouler, pour étouffer en elle des explosions d'amour qui tendaient à se répandre en bienfaits, et nulle mortification ne lui coûta davantage. « Pensez-
DE SAIN I VINCEN I DE PAl'L
vous, disait-il une fois qu'on le pressait de leur faire du bien, pensez-vous que je n'aime pas mes parents? J'ai pour eux tous les sentiments de tendresse et d'affection qu'un autre peut avoir pour les siens, et cet amour naturel me sollicite assez de les assister. Mais je dois agir selon les mouvements de la grâce, et non selon ceux de la nature, et penser aux pauvres plus abandonnés, sans m'arrêter aux liens de l'amitié ni de la parenté. »
Il fut un jour surtout où le saint eut besoin de se rappeler ses principes de mortification pour lutter contre l'amour des parents. Ce fut en 1623, dans l'unique visite qu'il leur ait faite. Après les avoir bénis humbles et pauvres, et leur avoir laissé l'amour de leur état pour recommandation suprême, avec prière de le transmettre en héritage à leurs enfants ; à peine parti, il sentit son cœur se fendre , et les larmes ruisselèrent de ses yeux. Il venait d'être le témoin et le commensal de la pauvreté de presque tous les siens, et il les y laissait, alors qu'il n'avait qu'à ouvrir la main, qu'à dire un mot pour les combler de biens. Il s'établit alors en lui, entre la loi qu'il s'était faite et sa tendresse fraternelle, un combat dont l'issue fut longtemps incertaine. « Malheureux ! s'écriait-il
dans ce cruel déchirement, c'est la punition de ta désobéissance à l'esprit de dégagement et d'abnégation, recommandé si souvent dans L'Ecriture aux ministres de l'Évangile. Avant ce voyage, tu ne songeais qu'au service de Dieu, qu'aux œuvres éloignées du sang et de la nature, et maintenant toutes tes pensées vont à ta famille. » Il ne fut délivré qu'à force de mortifications et de prières.
Il étendit cette pratique de la mortification de sa famille à son pays. Une fois, qu'il songeait à y établir quelques prêtres de sa Congrégation, craignant que cette pensée lui fût inspirée par un sentiment naturel plutôt que par la grâce, il se dit aussitôt: « Misérable ! à quoi penses-tu? Tous les pays ne te doivent-ils pas être indifférents, et toutes les âmes n'ont-elles pas également coûté au Fils de Dieu? Pourquoi donc te portes-tu à secourir plutôt les uns que les autres ? » Et il renonça à son projet.
L'âme se manifestant surtout par la parole, la mortification intérieure de Vincent se voyait en l'empire absolu qu'il avait sur la conduite de sa langue. Jamais il ne lui échappait une parole inutile ; moins encore une parole de médisance, de vanterie, de vanité, de moquerie ou d'impatience, qui trahît chez lui une humeur vicieuse
ou déréglée. Jamais il ne parlait de lui, sinon par charité; et s'il le faisait quelquefois, sans aucun sentiment d'amour-propre, et uniquement pour entretenir ia conversation, il s'arrêtait bientôt, averti par l'attention de ses interlocuteurs, se frappait la poitrine et s'écriait : « Je suis un misérable, tout rempli de superbe et d'orgueil, qui ne fait que parler de soi-même. » Et il demandait pardon à genoux du scandale qu'il croyait avoir donné.
Mais il écoutait volontiers parler les autres, lui racontât-on ce qu'il savait déjà, et pour mortifier l'amour-propre qui veut toujours paraître instruit, et pour ne pas priver le narrateur du plaisir qu'il prenait à raconter.
Il écoutait surtout, sans interrompre ni répliquer, lorsqu'on lui adressait des reproches et des injures, pour imiter le silence du Sauveur en sa passion ; et, comme le Sauveur encore, il priait avec reconnaissance au fond de son cœur pour ceux qui l'outrageaient.
Dans les embarras d'affaires, les pertes, les malheurs, jamais de plaintes, ni de murmures ; mais un acquiescement amoureux à la volonté divine, exprimé ordinairement en ces termes: « Dieu soit loué! Dieu soit béni! Il faut nous
soumettre à son bon plaisir, et agréer tout ce qu'il lui plaît nous envoyer. »
Non moindre chez lui était la mortification extérieure. Jusqu'à son extrême vieillesse, il rechercha toutes les occasions de souffrir. C'était une de ses maximes qu'on pouvait à chaque instant pratiquer la mortification, soit en se tenant dans une posture pénible, quoique modeste, soit en privant ses sens extérieurs des objets agréables, soit en souffrant volontiers les intempéries de l'air et des saisons. Et cette maxime, il la pratiqua constamment. En 1649, dans un voyage qu'il fit pour visiter les maisons de sa Compagnie, il se condamna à la plus rude pénitence et aux plus excessives privations. C'était l'hiver, hiver très rigoureux qui aurait dû être une peine plus que suffisante à ce vieillard de soixantetreize ans, errant de ferme en ferme, mal logé, mal vêtu. A la rigueur de la saison, il voulut ajouter une abstinence plus rigoureuse encore. Du pain de seigle ou de fèves, telle était à peu près sa seule nourriture, car le reste de ce qu'on lui servait, il le distribuait aux paysans qu'il faisait manger avec lui ; et encore en prenait-il en si petite quantité, qu'il avait le temps, après sa légère réfection, de faire une bonne partie de la lecture de table.
Il ne regardait ni les belles campagnes, ni les brillants édifices. Il ne cueillait jamais de fleurs. A leur parfum, il préférait la mauvaise odeur des hôpitaux et des chambres de malades. Malgré sa sensibilité aux températures extrêmes, il ne se garantissait ni contre le froid ni contre le chaud; pas même de gants en hiver, et ses mains étaient enflées et gercées comme ses jambes.
Il fermait l'oreille aux concerts et aux discours agréables, pour mortifier l'ouïe comme la vue. Quant au goût, il semblait vouloir imiter le saint Précurseur, qui ne mangeait ni ne buvait. Il ne voulait pas de distinciion entre lui et les siens pour la nourriture, même dans les infirmités d'une extrême vieillesse. Rentré le soir fort tard de ses courses charitables, il n'allait au réfectoire qu'après avoir pris longtemps, au pied du saint autel, la nourriture spirituelle de laquelle seule il était avide. Si le repas commun était achevé, sa mortification s'en réjouissait, car il n'avait plus que des restes ; et, plus ils étaient maigres et peu appétissants, plus ils lui paraissaient de délicieux reliefs. D'ailleurs, il semblait n'avoir de goût à rien, moins encore de préférence. On lui servit des œufs crus par mégarde: il les mangea sans mot dire, et on ne le sut que le lendemain par le cuisinier. Si tout était des-
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servi, il ne demandait rien et se contentait d'un peu de pain. Pour du vin, il n'en réclamait jamais et ne buvait que de l'eau pure. Ce repas si sobre, achevé en un instant, était pourtant son premier et souvent son unique repas de la journée, car il était rentré fort tard, et, suivant sa coutume, il n'avait rien pris le matin. Dans son extrême vieillesse, on le pressait de prendre quelque bouillon avant de sortir. « Vous me tentez, Monsieur, dit-il au prêtre qui le lui présentait. N'est-ce point le démon qui vous porte à me persuader de nourrir ainsi ce misérable corps, cette chétive carcasse ? cela est-il juste ? Dieu vous le pardonne ! » Néanmoins, dans ses derniers jours, il consentit à prendre le matin une potion, mais seulement par forme de médecine : car c'était un bouillon sans viande, fait avec de la chicorée sauvage et de l'orge mondé, où il n'entrait aucun assaisonnement ni de graisse, ni de beurre, ni d'huile.
Et cependant il avait grand appétit. Un jour, montrant un pain de deux ou trois livres, il dit : « Si je m'écoutais, je mangerais tout cela ! » Ce n'était pas assez pour sa mortification d'une nourriture mauvaise et prise en trop petite quantité : il tenait encore en réserve des poudres amères qu'il y mêlait pour la rendre plus désa-
gréable au goût. La nature quelquefois succombait, et la nuit il lui fallait porter dans une défaillance un morceau de pain sec, seul confort qu'il voulût accepter.
Voilà le repas destiné à réparer les forces perdues dans une longue journée de travail, et encore, nous l'avons vu, il se le reprochait, ne croyant pas l'avoir gagné.
C'était un jeûne continuel. Néanmoins, il en faisait un plus rigoureux deux fois par semaine et tous les jours ordonnés par l'Église. A plus de quatre-vingts ans, il se contentait des salines servies à la communauté. On le voulait tromper quand il arrivait après les autres, et lui servir du poisson frais, mais il s'informait de ce qui avait été donné à tous, et, si on ne le traitait comme eux, il ne mangeait pas. Le soir, un peu de pain, une pomme et de l'eau rougie faisaient toute sa collation. Il s'en abstenait même lorsqu'il arrivait un peu tard de la ville : alors, sans manger, il se retirait dans sa chambre, ou se rendait à l'église pour présider une conférence spirituelle. Il était si dur à lui-même qu'il fallait, pour le modérer, faire intervenir les plus hautes autorités, et, sur la prière de ses enfants, le cardinal de La Rochefoucault lui ordonna de ménager une santé précieuse à l'Eglise.
Après le repas, les siens avaient une heure de récréation ; il n'en prenait jamais. Enfin, tous se retiraient, et bientôt Saint-Lazare était plongé dans le sommeil ; lui seul veillait. Ses nuits étaient presque aussi laborieuses que ses jours. Il avait trouvé, en rentrant le soir, une multitude de lettres ; c'était la nuit qu'il y répondait.
Le plus souvent, minuit sonnait, et il était encore au travail. Il songeait enfin à prendre un peu de repos. Mais ce n'était pas sans s'être puni de tant de bonnes œuvres, où il ne découvrait qu'imperfection et péché, par une rude discipline; le matin, il s'y était préparé par une semblable pénitence. Un Frère, son voisin, et dont la chambre n'était séparée de la sienne que par quelques ais, affirma qu'il y avait douze ans que cela durait. Il y avait bien davantage : cela remontait au moins à Châtillon, où ses hôtes l'ont entendu souvent se livrer à cette dure gymnastique, où l'on a trouvé sous son chevet, après son départ, un instrument oublié de pénitence. Depuis, ni en voyage, ni même en maladie, il n'y avait manqué. Mais ce n'était là que l'exercice réglé et quotidien de sa mortification. Il s'imposait des pénitences extraordinaires dans les malheurs publics, dans les besoins généraux et particuliers de sa Compagnie, et surtout lors-
qu'il apprenait quelque faute commise dans une de ses maisons. Alors, il commençait par se donner la discipline deux fois par nuit pendant une" semaine, peur expier les fautes d'autrui qu'il s'imputait toujours à lui-même : « Mes péchés, disait-il, sont cause de tout le mal qui arrive ; n'est-il pas juste que j'en fasse pénitence? » Ensuite il cherchait le remède et l'appliquait. En tout temps, à la discipline il ajoutait le cilice, les brasselets, les ceintures de cuivre à pointes, qu'il remplaçait quelquefois par une haire conservée encore, et dont la vue seule fait frémir.
Il tombait enfin à genoux pour ses dernières prières et pour faire sa préparation quotidienne à la mort. Il découvrait son lit. Ce qu'était ce lit, nous l'avons vu. Quarante ans au moins il a couché de la sorte ; car, lors de son voyage de Maçon, en 1617, les Oratoriens qui l'avaient logé, étant entrés un matin de bonne heure dans sa chambre, s'aperçurent qu'il avait ôté le matelas de son lit. Si, comme nous l'avons dit, il consentit, sur la fin, à ce qu'on lui mît un rideau, il continua de coucher sur la paille. Bien souvent, sur cette couche misérable, il ne trouvait ni repos ni sommeil. La fièvre le dévorait, ses ulcères le torturaient, il était trempé de sueur :
n'importe, dès quatre heures du matin, il était le premier levé ; et, malgré l'enflure de ses vieilles jambes, qu'il lui avait fallu bander, il arrivait à l'église plus tôt que les plus sains et les plus jeunes, pour recommencer le même cercle de travaux et de mortifications.