‹ Maximes et pratiques de St. Vincent de PaulChapitre 20 sur 24 · CHASTETÉ · texte numérisé non relu

CHASTETÉ

« IN'otre-Seigneur a tellement aimé cette vertu, que, voulant se faire homme, il ne voulut pas que ce fut par la voie ordinaire, mais d'une façon toute surnaturelle, en sorte qu'étant vrai homme comme les autres hommes, sa Mère demeurât vierge et toujours chaste, et que le Saint- Esprit opérât cette grande merveille. O Seigneur, il faut qu'il y ait quelque chose de grand dans cette vertu, puisque le Saint des saints a voulu rompre l'ordre de la nature dans sa conception et sa naissance !

« Notre-Seigneur a bien voulu être calomnié, être appelé séducteur, ivrogne, possédé du diable, etc. ; mais il n'a jamais permis que ses plus grands ennemis lui reprochassent la moindre chose contraire à la chasteté.

« O mon Sauveur, c'est à vous que nous nous adressons pour obtenir cette si rare vertu ! La nature n'en a pas le pouvoir ; au contraire, c'est elle qui nous suscite mille et mille tentations impures. »

« Il y a deux sortes de chasteté : la première est une vertu qui, en général, modère les affections des plaisirs sensibles : elle regarde les personnes mariées et s'appelle chasteté conjugale. Mais il y a une autre chasteté qui consiste à extirper du cœur toutes les affections impures. Vertu rare, et que le démon fait toutes sortes d'efforts pour ravir surtout aux plus saintes âmes ! Il se sert des choses les plus saintes pour nous tenter d'impureté. O Seigneur, que faire dans ces moments terribles? Recourir à Dieu, se réfugier dans les plaies de Notre-Seigneur Jésus- Christ. Aidez-nous donc, ô mon Dieu, à arracher de nos cœurs ces maudites affections, à effacer de notre mémoire tous les mauvais souvenirs !

« Il y a aussi deux sortes de puretés ; pureté de corps et pureté d'esprit. Celui qui possède la pureté de corps n'a pas pour cela la chasteté, s'il n'y joint la pureté d'esprit qui est la forme et comme l'essence de cette vertu. La chasteté,

en effet, chasse de l'imagination, de l'esprit, de la mémoire, toutes les mauvaises pensées. Nous devons donc tourner tous nos efforts contre notre cœur pour nous en rendre maîtres, et en arracher tout ce qui pourrait nous retracer des images contraires à cette sublime vertu.

« Les moyens pour conserver la chasteté sont : i° la garde des sens, et particulièrement de la vue et de l'ouïe. Garde de la vue : ô vue, que tu es dangereuse ! laisser aller ses yeux çà et là sur toutes sortes d'objets, oh I que cela est mal ! David, ce saint homme, par là est devenu adultère et homicide. Garde de l'ouïe : plusieurs ignoreraient ce que c'est que l'impureté, s'ils n'avaient pas vu et entendu ces comédiens et ces farceurs qui représentent des actions déshonnêtes et tiennent de mauvais discours. Oh! entendre de telles choses, que cela est dangereux ! Il faut donc garder nos sens avec la. plus active vigilance : la vue, la vue, dis— je, oui, la vue; l'ouïe, et ainsi tous les autres sens extérieurs, le tact, et s'en rendre maître autant qu'on le peut ; 2° fuir le tête à tête avec les personnes d'autre sexe; 3° pratiquer la sobriété, surtout dans l'usage du vin ; 4° fuir l'oisiveté : quand le démon trouve une personne oisive, il fait tout pour la faire succomber. Oh ! qu'il a beau jeu pour la tenter et

la tourmenter par des représentations impures ! 5° éviter les rapports et les expressions tendres, dans les conversations ou dans les lettres. »

En Vincent de Paul, la pudeur rejaillissait jusque sur le visage, et passait dans toutes ses paroles et toute sa conduite. Qu'il parlât ou qu'il écrivît, son langage était toujours charitable ; mais jamais, s'il s'adressait à une femme, séculière ou religieuse, de parole trop molle et trop tendre. Il évitait même de se servir de tous les termes qui, bien qu'honnêtes, pouvaient donner la moindre mauvaise pensée. Le mot de chasteté était trop expressif pour lui, comme amenant l'idée de son contraire, et il lui préférait le terme plus général de pureté. S'il avait à parler de quelque femme débauchée, il ne désignait son crime que par les expressions vagues de faiblesse et de malheur, pour écarter toute impure imagination, et il ne l'appelait elle-même que pauvre créature.

Pur comme un ange, tellement confirmé en grâce qu'il ne ressentait plus l'aiguillon de la chair, il usait néanmoins de toutes les précautions d'un homme livré encore aux assauts de la nature corrompue. Nous avons dit sa mortification. Qui dira la retenue de ses sens, particulièrement de

ses yeux, qu'il n'arrêta jamais sur aucune femme ! Avec aucune il ne conférait tête à tète, en secret, mais toujours devant témoins et la porte de l'appartement ouverte. Quelle que fût la condition de la personne qui lui voulait parler, il ne se rendait à l'entretien qu'accompagné d'un Frère qui avait ordre de ne le pas perdre de vue. Un jour, la maréchale de Schomberg étant venue au parloir de Saint-Lazare, et le Frère s'étant retiré par respect et par discrétion, en tirant la porte sur lui : « Que faites-vous, mon Frère ? lui dit Vincent. Vous savez bien que votre devoir est de tenir la porte ouverte et d'avoir les yeux sur moi ! »

Ainsi faisait-il avec ses Dames et même ses Filles de la Charité : jamais il ne visitait les unes ni les autres sans nécessité.

Quand il était obligé de conférer avec Mademoiselle Le Gras ou avec ses Filles, il usait des mêmes règles de prudence qu'avec les personnes du monde.

La pureté de Vincent, comme toutes les vertus chrétiennes, était expansive et conquérante. Une de ses dévotions était de tirer du péril les filles et les femmes qu'il y savait exposées. Ainsi il fit venir de Lorraine à Paris une quantité de jeunes filles dont la vertu était livrée en même temps à

la tentation de la faim, mauvaise conseillère, et à la brutalité de soldats sans discipline. Il les mit chez Mademoiselle Le Gras,qui, avec le concours des Dames de la Charité, réussit à les placer toutes dans les meilleures familles de Paris, les unes comme demoiselles de compagnie, les autres comme femmes de peine, chacune suivant sa condition.

Il n'avait pas moins de dévotion pour arracher au vice les femmes qui y étaient tombées. Il favorisa toutes les maisons de repentir qui s'ouvrirent de son temps, et notamment la Madeleine, où il envoya des Filles de la Visitation, dont la douceur et la charité semblaient les vertus propres à gagner les pauvres pénitentes. Il forma lui-même, sur la fin de sa vie, le projet d'un vaste hôpital pour les filles et les femmes abandonnées, et surtout pour celles qui font un infâme trafic de leur honneur. Il eut sur ce sujet de nombreuses et longues conférences avec des personnes de piété ; et, malgré les difficultés d'une semblable entreprise, il l'eût sans doute conduite à exécution, si la mort ne l'eût prévenu. D'autres héritèrent de sa pensée, et la réalisèrent sous diverses formes.

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