‹ Maximes et pratiques de St. Vincent de PaulChapitre 21 sur 24 · ÉGVLITÉ D'ESPRIT. — FORCE ET PATIENCE. PATIENCE DANS LES MALADIES · texte numérisé non relu

ÉGVLITÉ D'ESPRIT. — FORCE ET PATIENCE. PATIENCE DANS LES MALADIES

ÉGALITÉ DESPRIT.

vec une telle mortification soit intérieure, soit extérieure, une soumission si absolue à la volonté de Dieu, Vincent devait posséder son âme, et garder sur lui-même un empire qui tînt toutes ses facultés dans une égalité parfaite.

Égalité dans la manière de vie, toujours humble et portée à la piété et à la charitéj de l'enfance à la vieillesse.

Égalité dans les saintes entreprises, soutenues et poursuivies jusqu'au bout à travers toutes les contradictions et toutes les épreuves.

Égalité dans les inégalités d'emplois et

d'affaires, dans les humiliations et dans les honneurs, au bagne et à la cour, ce qui faisait dire à un évêque le mot déjà cité : « M. Vincent est toujours M. Vincent ! »

Égalité dans les pertes de biens et de procès, pendant les troubles et les guerres, qui n'arrachaient au Saint que ce seul cri : « Dieu soit loué ! » ou que cette plainte humble et soumise : « Nous serons contraints d'aller vicarier par les villages, si Dieu n'a pitié de nous! »

Égalité dans les naufrages, qui ne laissaient à ses enfants que la vie sauve, et ne le pouvaient détourner des missions lointaines.

Égalité dans la perte plus sensible encore de ses meilleurs sujets, qui causait à son âme une douleur profonde, sans en troubler jamais l'immuable sérénité.

Égalité dans les injures et les calomnies, qui ne lui fournissaient qu'une occasion de s'humilier devant les hommes, et de se réjouir devant Dieu d'avoir été jugé digne de souffrir quelque chose pour son nom.

Égalité dans les périls de la vie, qui ne pouvaient altérer même son visage.

Égalité enfin jusque dans la mort, qu'il reçut calme, en paix, assis, comme un visiteur ordinaire.

Un ou deux exemples seulement de cette admirable égalité d'esprit de Vincent, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

Au conseil de la reine, sans autre passion que l'amour de Dieu et du bien de l'Etat, sans préjugés, sans aucune de ces émotions et de ces saillies qui blessent les personnes et gâtent les affaires, il gardait toujours dans son âme, dans ses gestes, dans ses paroles et jusque sur son visage, ce calme, cette sérénité qui, à l'épreuve de tous les événements, laissent à l'esprit la liberté lucide de la réflexion, gagnent les cœurs et les entraînent, sans qu'ils s'en doutent, au parti du vrai et du bien. Ferme ensemble et docile, il était inébranlable dans sa conscience et toujours prêt à céder à un avis meilleur. Qu'on se rendît au sien ou qu'on y résistât, jamais de plaintes ni d'invectives. Content d'avoir fait son devoir, il se taisait après la décision, abandonnant à Dieu la gloire du bien, et s'en remettant à sa Providence du succès des affaires.

Voyons-le maintenant dans la mauvaise fortune. Vers la fin de 1&59, quatre Missionnaires, destinés à Madagascar, partaient de Paris pour se rendre à La Rochelle, lieu de l'embarquement, pendant qu'Estienne, supérieur de la petite troupe, s'y dirigeait par mer en compagnie d'un

Frère, afin de transporter plus facilement les bagages de la Mission. Une tempête assaillit les deux voyageurs et les poussa jusqu'à l'embouchure de la Gironde. Une rafale subite brisa le gouvernail et la mâture de la barque, et la jeta sur un banc de sable au milieu des rochers. Le bruit du naufrage et de la perte de tous les passagers se répandit bientôt, et arriva à La Rochelle et à Paris. Vincent ne pouvait plus douter de ce nouveau malheur. Il pleurait sur Estienne, sur ce jeune apôtre qui, non content de se consacrer au salut des infidèles, avait sacrifié, de l'agrément de sa famille, quarante mille livres de son patrimoine en faveur des Missions étrangères. D'ailleurs il redoutait les conséquences d'une telle mort pour l'avenir de la Mission de Madagascar. Les parents d'Estienne, haut placés et en crédit, n'allaient-ils pas s'en prendre à lui de sa perte, et user de leur influence pour entraver cette dangereuse entreprise? Vincent, malgré tout, resta calme au dedans et au dehors. Pas un mot, pas un nuage ne décela sa tristesse, et trois des siens, à qui il avait dû tout dire sous la religion du secret, admiraient le saint courage du vieillard.

Vincent se disposait à envoyer un autre supérieur à La Rochelle, et le Missionnaire dînait

déjà pour partir, lorsque des lettres arrivèrent de Bayonne et de Bordeaux. Sur deux d'entre elles Vincent reconnut, et avec quelle joie ! l'écriture d'Estienne. En effet, c'était bien lui qui racontait sa miraculeuse délivrance. Et pourtant, malgré une si grande joie succédant à une si mortelle tristesse, malgré ce passage, ce ballottage subit d'une extrémité à l'autre des sentiments humains, Vincent ne donna aucun signe de transport ni de changement, non plus en son esprit que sur son visage. Il remercia Dieu, le loua et le bénit de la vie comme de la mort.

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