FORCE ET PATIENCE
« La sagesse de Dieu a si bien ordonné les choses en ce monde, que les nuits suivent les jours, la tristesse la joie, et la contradiction les applaudissements, afin que notre esprit ne s'arrête qu'en Dieu seul, qui est au-dessus de ce changement. Il faut, tant que nous sommes, nous préparer à souffrir tantôt d'une façon et tantôt d'une autre; autrement, nous ne serions pas les disciples de ce divin Maître qui a voulu être per-
sécuté. Tenez à bénédiction d'être traité comme lui, et tâchez de suivre son exemple dans les vertus qu'il a pratiquées lorsqu'il a été maltraité. »
« L'état d'affliction n'est pas un état qui soit mauvais. Dieu nous y met pour nous exercer en la vertu de patience, et pour nous apprendre la compassion envers les autres ; lui-même ayant voulu éprouver cet état, afin que nous eussions un Pontife qui pût compatir à nos misères, et nous encourager par son exemple à la pratique de cette vertu. Une des marques les plus certaines que Dieu a de grands desseins sur une personne, est quand il lui envoie désolations sur désolations, et peines sur peines. Le vrai temps pour reconnaître le profit spirituel d'une âme est celui de la tentation et tribulation, parce que tel qu'on est en ces épreuves, tel on se trouve ordinairement après. En un seul jour de tentation nous pouvons acquérir plus de mérites qu'en plusieurs autres de tranquillité. »
« L'eau d'un marais, pour être toujours dans le repos, est croupissante, bourbeuse et puante ;
DE SAINT VINCENT I>£ FAiL. 20O,
mais, au contraire, les rivières et fontaines qui courent avec rapidité parmi les pierres et les rochers, ont leurs eaux beiles et douces. Or, qui n'aimerait mieux être rivière à ce prix là que marais ? »
« Ce n'est pas merveille qu'un bon vaisseau se conserve dans le calme, puisqu'un mauvais n'y saurait périr ; mais on juge de sa bonté lorsqu'il s'expose aux orages et qu'il résiste à la tempête. »
« Voyez le sculpteur qui veut faire une belle image d'une pierre grossière. Il prend son marteau, il frappe dessus à grands coups, de sorte qu'à le voir vous diriez qu'il va la briser entièrement. Puis, quand il a ôté le plus gros; il prend un marteau plus petit, et le ciseau ensuite, pour commencer la figure avec toutes les parties. Quand elle est formée, il prend d'autres outils plus délicats pour la mettre dans la perfection qu'il a dessein de donner à cette image. Ainsi fait Dieu. Quand il retire une âme de la masse corrompue du monde, elle est encore dans la grossièreté et la brutalité ; elle est comme une
grossière pierre. Dieu veut cependant en faire une belle image ; et, pour cela, il y met la main et frappe à grands coups de marteau c'est-àdire d'afflictions. Et, lors qu'après avoir envoyé de grandes peines, tant de corps que d'esprit, il voit que ce qu'il y avait de plus grossier est ôté de cette âme par le moyen de la patience qu'elle a pratiquée: oh ! pour lors, il prend des ciseaux pour la perfectionner ; il commence à faire les traits du visage, il la pare et l'embellit, il prend plaisir à l'enrichir de ses grâces, et ne cesse jamais qu'il ne l'ait rendue parfaitement agréable. »
« Il vaudrait mieux avoir un démon dans le corps que d'être sans une croix. Oui, car en cet état le démon ne nuirait point à l'âme ; mais, n'ayant rien à souffrir, ni l'âme ni le corps ne seraient conformes à Jésus-Christ souffrant ; et cependant cette conformité est la marque de notre prédestination.
« Quand nous n'avons rien à souffrir, quand tout nous réussit, nous avons sujet de craindre que nous ne sommes pas agréables à Dieu, ni
dignes de souffrir quelque chose pour son amour. C'est alors que nous devons nous affliger. Au contraire, quand il plaît à sa divine bonté de nous envoyer des occasions de souffrir, élevons nos cœurs vers te ciel, adorons et louons sa sainte et toujours adorable conduite ; recevonsles avec joie comme des faveurs qu'il nous fait, et disons avec un épanouissement de cœur : «Venez, chères persécutions! venez, chères calomnies! venez, chères croix envoyées du ciel ! Je me propose de faire bon usage de la visite que vous me faites de la part de Dieu. »
« Quand un médecin ordonne un remède pour chasser les mauvaises humeurs du corps, cela s'appelle purgation ; et, lorsqu'un jardinier coupe les branches inutiles d'un arbre fruitier, cela s'appelle aussi purger ; avec cette différence que le médecin purge pour ôter le mal ou la cause du mal, et que le jardinier purge et retranche les branches vives de l'arbre, afin qu'il porte plus de fruits et moins de bois. De même, si Dieu envoie des persécutions, quand nos déportements ne sont pas tels qu'ils devraient être, c'est là une purgation. Mais, si nous souffrons de la part des hommes sans leur en avoir donné sujet, c'est le jardinier qui retranche du vif, afin que l'arbre porte plus de fruits que de feuilles. Cette per-
sonne est à deux degrés de vertu, Dieu veut la mettre à quatre; elle en a quatre, il veut la mettre à six ; et pour cela il emploie le fer de la calomnie et de la persécution. C'est là un état bien heureux, une des béatitudes évangéliques ; c'est une béatitude chrétienne, une béatitude commencée qui s'achève dans le ciel : Beati... quoniam ipsoruçi est regnum cœlorum !
Cet homme si doux, si humbre, si débonnaire, fut pourtant, lorsque l'exigeaient les intérêts du vrai et du bien, fort et invincible comme un mur d'airain et une colonne de fer.
C'est encore au conseil de conscience, sur ce théâtre plus en vue, que sa force éclata, comme son égalité d'esprit, comme son humilité, comme toutes ses vertus. Sans doute, sa bonté naturelle le portait, lorsqu'il le pouvait en conscience, à obliger tout le monde, l'homme du plus bas étage aussi bien que le duc et pair ; mais demandait-on contre les règles? il opposait un refus inexpugnable. En vain la brigue, la cupidité, l'ambition livraient assaut à sa vertu ; sans consulter ni l'espoir ni la crainte, il les écartait impitoyablement, autant qu'il était en lui, du sanctuaire. Longtemps même il lutta contre
Mazarin, <ie plus en plus puissant, qui, oubliant son caractère ecclésiastique, pour n'obéir qu'aux calculs de son ambition personnelle ou à ce qu'il croyait être la raison d'État, voulait se faire des amis, non de l'argent de l'iniquité, suivant le mot de l'Évangile, mais des biens sacrés de l'Église. Les exemples de cette fermeté sont innombrables. Une grande dame l'ayant prié d'obtenir du roi un bénéfice pour l'un de ses enfants : « Excusez-moi, Madame, lui répondit-il, si je ne me mêle pas de cette affaire. » Etonnée d'abord d'être moins favorablement accueillie d'un pauvre prêtre que des plus grands seigneurs, puis emportée par l'orgueil et la passion : « Vraiment. Monsieur, lui dit-elle, on peut se passer de vous, et je saurai bien arriver par d'autres voies. Je vous faisais trop d'honneur de m'adresser à vous, et on voit bien que vous ne savez pas encore de quelle façon il faut agir avec les femmes de ma qualité! »• Vincent ne répondit plus que par un silence dont les injures mêmes ne le purent tirer. En cas semblable, s'il ajoutait quelque chose, c'étaient ces simples mots : « Madame, nos règles et ma conscience ne me permettent pas de vous obéir en cela ; c'est pourquoi je vous supplie très humblement de m'en excuser. » Ou bien c'était un argument personnel qu'il opposait au
solliciteur, comme à ce magistrat d'une cour souveraine qui, l'ayant rencontré dans la rue,' le voulut mettre dans ses intérêts : à l'amitié feinte et à la colère, aux caresses et aux injures, le Saint se contenta de répondre: « Monsieur, vous tâchez, comme je crois, de faire dignement votre charge, et moi je dois tâcher de faire la mienne. »
ïl avait besoin d'une force plus grande encore, quand on venait à lui de la part de la reine. Un jeune homme de qualité avait demandé à celleci une abbaye : il l'obtint à la condition que Vincent ne s'y opposerait pas. Il vint donc â Saint-Lazare avec son gouverneur. On commença par les politesses d'usage, par les remercîments anticipés de toute la famille, par un long étalage de toutes les qualités présentes et futures du prétendant : toutes choses qui prouvaient plus le désir du bénéfice que le mérite requis. A ce tableau, Vincent, d'avance informé, opposa modestement un tableau de couleurs toutes contraires, et conclut par un refus qu'il exprima en ces termes accoutumés : « Je vous prie donc, Monsieur, de trouver bon que je ne consente pas à une chose dont Dieu me demanderait compte. » À ces mots, le gouverneur se lève furieux, et s'avance vers le Saint le poing
fermé et vomissant des flots d'injures ; puis, voyant qu'il ne le pouvait même arracher à sa tranquillité, il sortit, mais accompagné de Vincent, qui, avec force politesse, reconduisit le maître et le disciple jusqu'à leur carrosse.
Mais que faire lorsque Mazarin, désormais tout-puissant, et ne prenant plus conseil que de sa politique, nommait seul aux prélatures, et ne proposait plus que la ratification du fait accompli ? Dans ce cas même, la force n'abandonnait pas Vincent. Il tâchait alors d'éclairer la reine, et il lui arrachait au moins le choix de bons évêques.
Il se montra fort encore dans la direction des communautés confiées à sa garde, et notamment de celles de la Visitation. Il les fermait courageusement à tout ce qui pouvait y introduire soit l'esprit du siècle, soit les erreurs répandues alors dans l'Église. Avec une sainte et généreuse fermeté, il en refusait l'entrée aux dames de la plus haute condition, à des princesses même, qui la lui demandaient pour satisfaire tantôt leur curiosité, tantôt une dévotion mal entendue. De cette règle étaient exceptées les seules bienfaitrices, dont il avait la liste exacte. Et ce titre de bienfaitrice, il ne le laissait pas acquérir par de seules générosités ; il fallait y joindre une foi pure et
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une vertu solide. Par exemple, le monastère de la rue Saint-Antoine pouvait espérer de grands avantages d'une dame qui, en deux années qu'elle y était restée, lui avait déjà donné une somme de 50,000 livres, et en donna 300,000 à un autre monastère moins scrupuleux. Mais elle voulait se conduire d'après les avis des nouveaux sectaires, et introduire dans le couvent son directeur janséniste : Vincent lui fit restituer ses 50,000 livres et la congédia. A tous les avantages temporels, il préférait le bien spirituel des communautés. Il lui en revenait souvent bien des rancunes et des persécutions : ainsi, une grande dame, à qui il avait fermé la porte de Saint- Denis, ne lui permit pas de faire une mission sur ses terres ; n'importe, il était inflexible. En 1658, on vint lui dire que madame Payen, belle-mère de M. de Lyonne, était à la porte du monastère de la rue Saint-Antoine, et demandait à entrer pour voir une petite fille du ministre, malade à l'extrémité et qui ne pouvait être transportée. Il répondit : « Je suis le très humble serviteur de madame Payen, et désire beaucoup la servir. Mais ma règle est de ne permettre l'entrée à personne. J'ai refusé madame de Nemours, madame de Longueville, la princesse de Carignan, qui ne me le pardonnera jamais : que diraient-elles,
si elles apprenaient cette exception? D'ailleurs, ce serait agir contre ma conscience. La vue de madame Payen ne rappellerait pas l'enfant à la vie. »
Il fut fort même contre la reconnaissance. Jamais il ne déploya tant de force qu'en une occasion où il eut à résister aux prières d'Adrien Le Bon, l'ancien prieur de Saint-Lazarre, à qui il avait voué tant de respect et de gratitude. « Je ne le pourrais, répondit-il, sans trahir ma conscience ; je vous supplie donc très humblement de m'excUser. — Quoi ! Monsieur, s'écria alors le prieur blessé, est-ce ainsi que je suis traité par vous après vous avoir donné ma maison ? Est-ce là votre reconnaissance pour tous les biens que j'ai faits à vous et à votre Compagnie ? — Il est vrai, répliqua Vincent attristé jusqu'au fond de l'âme ; il est vrai que vous nous avez comblés de biens et d'honneur, que nous vous avons les mêmes obligations que les enfants à leur père ; mais ayez agréable, Monsieur, de reprendre le tout, si, à votre jugement, nous ne le méritons qu'au prix de Dieu et de notre conscience. »
Enfin, toute la vie de Vincent de Paul, tant d'efforts persévérants contre l'erreur et le mal, tant d'institutions religieuses et charitables, entreprises et soutenues à travers mille difficultés
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capables d'ébranler et d'abattre même les généreux, témoignent assez de sa force et de sa constance héroïques.
Sa patience nous est apparue déjà compagne de sa force dans quelques-uns des faits précédents, car en une même circonstance il savait trouver l'occasion de plusieurs vertus.
Patience dans les injures et les mauvais traitements que lui valut sa courageuse résistance à l'ambition et à la cupidité, comme ce jour où, ayant obtenu de la reine la rétractation de la promesse d'un évêché faite à une duchesse, et reçu la commission fâcheuse d'aller signifier à cette dame une telle décision, il fut accueilli d'elle par des transports de fureur. La duchesse, ne se trouvant pas encore assez vengée, saisit un tabouret, le lui lança à la tête, et lui fit au front une blessure d'où le sang jaillit en abondance. Vincent, immobile pendant que grondait l'orage, fut presque renversé à ce coup. Il se retira sans se plaindre, couvrant de son mouchoir son visage ensanglanté. Au bruit qu'il avait entendu et à cette vue, le Frère qui l'accompagnait et qu'il avait laisse dans l'antichambre, devina tout. Transporté d'indignation, il s'écria qu'on ne traiterait pas impunément de la sorte son père, un prêtre, un ministre du roi, et il s'élança vers
l'appartement. Vincent se jeta au-devant de lui : « Vous n'avez rien à faire là, mon Frère ; c'est par ici : allons-nous-en » . Et il l'entraîna. « N'estce pas une chose admirable, ajouta-t-il en sortant, de voir jusqu'où va la tendresse d'une mère pour son fils ! » Ce fut toute sa vengeance. — Témoin cet autre jour où, maltraité publiquement à la porte de Saint-Lazare par un seigneur dont il refusait de recommander le fils : « Vous avez raison, Monsieur, lui dit-il en se jetant à ses pieds, je suis un misérable et un pécheur ». — Témoins encore ces cas nombreux où, injurié par les pauvres qui lui imputaient les malheurs publics ou S3 plaignaient de n'avoir pas assez reçu, il se contentait de leur répondre, avec un visage content : « Allez prier Dieu ! » Témoin enfin, dans le procès d'Orsigny, la conduite qu'il tint envers son adversaire. Celui-ci s'était répandu en injures diffamatoires contre le saint prêtre et sa Compagnie. Vincent aurait pu exiger réparation d'honneur: il ne permit pas à son avocat de répliquer. « Notre-Seigneur en a bien souffert d'autres! » telle fut sa seule réponse à l'invitation qu'on lui faisait de se défendre ; et, comme dans la passion du Sauveur, cette patience et ce silence excitèrent l'admiration du tribunal et de l'adversaire lui-même.
Patience dans les importunités, les empressements, les demandes indiscrètes, les réponses blessantes dont il était tous les jours assailli, et qui, loin de lui arracher une parole acerbe ou un signe d'impatience, étaient pour lui une occasion d'agir et de parler avec plus de calme et de douceur.
Patience dans les pertes, souvent notables, de sa Compagnie, dussent-elles lui attirer quelques mépris ; patience, non-seulement résignée, mais joveuse, parce qu'il y voyait un moyen de pratiquer l'humilité, la pauvreté et toutes les vertus.
Patience héroïque dans la perte des personnes comme des biens, et des personnes les plus précieuses et les plus nécessaires: « Par la grâce de Dieu, écrivait-il alors, j'ai mon cœur en paix, dans la vue que c'est le bon plaisir de Dieu. Il est vrai qu'il me vient parfois quelque crainte que mes péchés n'en soient la cause ; mais, reconnaissant en cela même le bon plaisir de Dieu, je l'agrée de très bon cœur ».
Le bon plaisir, la volonté de Dieu, tel était, en effet, le premier fondement de sa patience. Non est malum in civitate, disait-il avec le prophète, quod non fecerit Dominus. Un second fondement, il le trouvait dans les paroles de saint
Paul : « Dieu est fidèle, et, loin de souffrir que vous soyez tentés au-dessus de vos forces, il vous fera tirer de la tentation profit et avantage ».