ESPERANCE ET CONFIANCE EX DIEU
« Dieu est une fontaine, dans laquelle chacun puise de l'eau suivant ses besoins. Qui a besoin de six seaux en puise six, qui de trois, trois; et l'oiseau qui n'a besoin que d'une becquetée n'v fait que becqueter ; un pèlerin y puise avec le creux de la main. »
« Que la nourrice mette l'enfant sur son bras droit, il v est content ; qu'elle le tourne sur le gauche, il ne s'en met pas en peine, et, pourvu qu'il ait sa mamelle, il est satisfait. Disons donc : « Dieu est mon père : qu'il me mette au côté droit, c'est-à-dire à mon aise, ou au côté
gauche, qui signifie la croix, il n'importe ; il me fortifiera, je l'espère. »
« Trois font plus que dix quand Notre-Seigneur y met la main ; et il la met toujours quand il nous ôte les moyens humains, et qu'il nous engage dans la nécessité de faire quelque chose qui excède nos forces. »
« Pourquoi craindre la disette ? Soyons bien aises d'avoir occasion de nous confier en Dieu seul, et de dépendre, comme de vrais pauvres, de la libéralité de ce Seigneur, qui est infiniment riche. »
« Toute perte est profitable, lorsqu'elle vient de Dieu. Toutes choses tournent en bien aux hommes justes, et nous sommes assurés que, recevant les adversités des mains de Dieu, elles se convertissent en joie et en bénédiction. »
« Établissons-nous dans l'entière dépendance de la sainte conduite de Dieu, et dans la confiance qu'en faisant de la sorte, tout ce que les hommes feront et diront contre nous se tournera en bien. Oui, quand bien même toute la terre
s'élèverait pour nous perdre, il n'en sera que ce qu'il plaira à Dieu, en qui nous avons mis notre espérance. »
« Ne nous affligeons pas démesurément de nos pauvretés et de nos misères. Tout est de les connaître et d'en aimer l'abjection, sans s'v arrêter que pour y établir le fondement solide de la confiance en Dieu ; car alors le bâtiment est fait sur une roche, en sorte que, la tempête venant, il demeure ferme. »
« Depuis que Dieu a commencé à faire du bien à une créature, il ne cesse de le lui continuer jusqu'à la fin, si elle ne s'en rend point indigne. Quand Dieu prend une. fois en affection une âme, quoi qu'elle fasse, il la souffre. N'avezvous jamais vu un père qui a un petit enfant qu'il aime beaucoup? Il souffre de ce petit tout ce qu'il lui fait ; voire même il lui dit quelquefois : « Mords-moi, mon enfant. » Et d'où vient cela ? De ce qu'il aime ce petit enfant. Dieu se comporte de même à l'égard de nous. »
« Mettons toute notre confiance en Dieu ; car. si nous la mettons aux hommes, ou bien si nous
nous appuyons sur quelques avantages de la nature ou de la fortune, alors Dieu se retirera de nous. Voulez-vous savoir pourquoi nous ne réussissons pas dans quelque emploi ? C'est parce que nous nous appuyons sur nous-mêmes. Ce prédicateur, ce supérieur, ce confesseur, se ne trop à sa prudence, à sa science et à son propre esprit. Que fait Dieu ? il se retire de lui, il le laisse là ; et quoiqu'il travaille, tout ce qu'il fait ne produit aucun fruit, afin qu'il reconnaisse son inutilité, et qu'il apprenne par sa propre expérience que, quelque talent qu'il ait, il ne peut rien sans Dieu. »
« La prévoyance est bonne, quand elle est soumise à Dieu ; mais elle passe à l'excès, quand nous nous empressons pour éviter quelque chose que nous appréhendons : nous espérons plus de nos soins que de sa Providence, et nous pensons faire beaucoup en prévenant ses ordres par notre désordre, qui fait que nous adhérons plutôt à la prudence humaine qu'à sa parole. »
« Ne voyez-vous pas que les oiseaux ne sèment et ne moissonnent point ? Cependant
Dieu leur met la table partout, il leur donne le vêtement et la nourriture. Il étend même sa providence sur les herbes des champs, jusqu'aux lis, qui ont des ornements si magnifiques, que Salomon en toute sa gloire n'en a pas eu de semblables. Or, si Dieu pourvoit ainsi les oiseaux et les plantes, pourquoi ne vous fierezvous pas à un Dieu si bon et si provide ? Quoi ! est-ce que vous vous confierez plutôt à vous qu'à lui ? Et toutefois vous savez bien qu'il peut tout, et que vous ne pouvez rien : et, nonobstant cela, vous osez vous appuyer plutôt sur votre industrie que sur sa bonté, sur votre pauvreté que sur son abondance ! O misère de l'homme ! »
« Néanmoins, les supérieurs sont obligés de veiller aux besoins d'un chacun, et de pourvoir à tout ce qui est nécessaire ; et comme Dieu prend le soin de fournir les choses nécessaires à toutes les créatures, jusqu'à un ciron, il veut aussi que les supérieurs et les officiers, comme instruments de sa providence, veillent à ce que rien ne manque de nécessaire. Un temps fut que le Fils de Dieu envoyait ses disciples sans argent ni provisions, et puis il trouva à propos d'en avoir pour faire subsister sa compagnie, et
en assister les pauvres. Les Apôtres ont continué cela; et saint Paul dit de lui-même qu'il travaillait de ses mains, et qu'il amassait de quoi soulager les chrétiens nécessiteux. C'est donc aux supérieurs de veiller à l'économie ; mais qu'ils tâchent aussi que cette vigilance du temporel ne diminue pas celle des vertus, et qu'ils fassent en sorte que la vie spirituelle soit en vigueur dans leurs maisons, et que Dieu y règne sur toutes choses : c'est le premier but qu'ils doivent avoir. »
« Oh ! qu'il y a de grands trésors cachés dans la sainte Providence ! et que ceux-là honorent souverainement Notre-Seigneur, qui la suivent et qui n'enjambent pas sur elle ! J'entendais dire dernièrement à un des grands du royaume, qu'il avait bien appris cette vérité par sa propre expérience, parce que jamais il n'avait entrepris par soi-même que quatre choses, lesquelles, au lieu de lui réussir, étaient tournées à son dommage. N'est-il pas vrai que vous voulez, comme il est bien raisonnable, que votre serviteur n'entreprenne rien sans vous et sans votre ordre ? Et si cela est raisonnable d'un homme à un autre, à combien plus forte raison du créateur à la créature ! »
« Vous ressouvenez-vous du grand patriarche Abraham, à qui Dieu avait promis de peupler toute la terre par un fils qu'il lui avait donné? et cependant il lui commande de le lui sacrifier. Sur cela, quelqu'un eût pu dire : « Si Abraham fait mourir son fils, comment est-ce que Dieu accomplira sa promesse? » Ce saint homme néanmoins, qui avait accoutumé son esprit à se soumettre à toutes les volontés de Dieu, se dispose à l'exécution de cet ordre sans se mettre en peine du reste. C'est à Dieu d'y penser, pouvait-il dire ; si j'exécute son commandement, il accomplira sa promesse. — Mais comment? — Je n'en sais rien ; c'est assez qu'il est le Tout- Puissant ; je m'en vais lui offrir ce que j'ai de plus cher au monde, puisqu'il le veut. — Mais c'est mon fils unique? — N'importe. — Mais en ôtant la vie à cet enfant, j'ôterai le moyen à Dieu de tenir sa parole ? — C'est tout un ; il le désire de la sorte, il le faut faire. — Mais si je le conserve, ma lignée sera bénie, Dieu l'a dit. — Oui, mais il a dit aussi que je le mette à mort, il me l'a manifesté ; j'obéirai, quoi qu'il arrive, et j'espérerai en ses promesses. — Admirez cette confiance : il ne se met nullement en peine
de ce qui arrivera. La chose pourtant le touchait de bien près ; mais il espère que tout ira bien, puisque Dieu s'en mêle. Pourquoi, Messieurs, n'aurions-nous pas la même espérance, si nous laissons à Dieu le soin de tout ce qui nous regarde, et préférons ce qu'il nous commande ? »
« Tout ainsi qu'on ne peut pas trop croire les vérités de la foi, on ne peut non plus trop espérer en Dieu. Il est bien vrai qu'on peut se tromper en espérant des choses que Dieu n'a pas promises, ou bien espérant celles qu'il a promises sous condition, et ne voulant pas faire ce qu'il ordonne pour les obtenir : comme lorsqu'un pêcheur espère pardon, et ne veut pas pardonner à son frère ; qu'il demande miséricorde, et ne veut pas se convertir ; qu'il se confie qu'il remportera la victoire contre les tentations, et ne veut pas y résister ni les combattre : car ces espérances sont fausses et illusoires ; mais celle qui est véritable ne peut jamais être trop grande, étant fondée sur la bonté de Dieu et sur les mérites de Jésus-Christ. »
* * L'espérance naît de la foi et lui est proportionnelle. Qui connaît Dieu et croit en lui, ne
peut espérer qu'en lui, ne s'appuyer que sur lui. Ce qu'est à la foi la vue de la vérité divine, dégagée de toute considération humaine, la vue de la seule bonté de Dieu l'est à l'espérance, qui, dédaignant les hommes et les ressources terrestres, ne peut plus se confier, se reposer qu'en la Providence divine.
Si plein de foi, Vincent, à l'exemple du père des croyants, a porté l'espérance jusqu'à espérer contre l'espérance même. Quand tout semblait lui manquer, c'est alors qu'il espérait le plus.
Cette sainte espérance l'inspirait seule au début de toutes ses entreprises, seule le dirigeait dans leur conduite, seule le soutenait au milieu de toutes les difficultés et de tous les obstacles, seule en assurait le succès.
S'agissait-il d'entreprendre quelque chose pour le service de Dieu, il commençait par recourir à la prière pour connaître sa sainte volonté. Rassuré sur ce point, il se mettait à l'œuvre et s'abandonnait à sa miséricorde. Sans doute, suivant l'ordre même de la Providence, il employait tous les moyens que la prudence suggère ; mais il n'y mettait pas son appui et ne comptait que sur l'assistance du ciel. Ce n'était même pas dès le commencement qu'il recourait aux industries humaines. 11 laissait d'abord agir
la Providence, ne mêlait que le plus tard possible son action à l'action divine, persuadé que moins il y a de l'homme dans les affaires, plus il y a de Dieu. Une fois engagé de cette façon chrétienne, il ne craignait plus rien pour lui, ni pour les siens. En vain les timides ou les prudents selon la chair grossissaient devant lui les obstacles et lui démontraient l'impossibilité de l'entreprise : « Laissons faire à Notre-Seigneur, répondait-il ; c'est son ouvrage ; et comme il lui a plu le commencer, tenons pour assuré qu'il l'achèvera en la manière qui lui sera le plus agréable. Ayons donc bon courage: confionsnous en Notre-Seigneur, qui sera notre premier et notre second dans un travail, à l'entreprise duquel il nous a lui-même appelés. »
Et alors il se jetait tête baissée dans les plus grandes et plus pénibles entreprises, redoublant de confiance en Dieu au milieu des difficultés, comme le soldat d'ardeur au milieu des périls de la bataille. Les indigences et nécessités pressantes de ses maisons, tout en contristant son cœur de père, ne décourageaient pas son espérance, pas plus que les dépenses excessives faites par l'ordre de Dieu ne lui faisaient craindre l'épuisement du trésor de la Providence, ni ne i'alarmaient sur l'avenir de la Congrégation
Les afflictions et les traverses, les travaux et les périls, loin de l'abattre, ne lui étaient qu'une occasion de témoigner à Dieu plus de confiance, et de se mettre dans une dépendance plus entière et plus absolue de sa divine volonté. Peu lui importait, du reste, l'événement, bon ou mauvais, il l'acceptait comme venant de la main de Dieu, et il en remerciait également sa miséricorde.
Et il agissait ainsi non seulement dans les choses d'un intérêt secondaire, mais dans celles qui lui tenaient le plus à cœur, comme la naissance, la durée et la propagation de cette compagnie de Missionnaires qui lui était plus chère que la vie. Lorsqu'on en poursuivait l'érection en cour de Rome, en même temps qu'on négociait à Paris l'union du Prieuré de Saint-Lazare, il disait, non par présomption, mais par la certitude chrétienne du succès : « Je ne crains que mes péchés, et non pas le succès des bulles et de l'affaire de Saint-Lazare, ni à Rome, ni à Paris. Tôt ou tard, tout se fera. Qui timent Dominum, sperent in eo ; adjutor eorum et protector eorum est ». Et pour que la dépendance des desseins de Dieu qui avait présidé à la naissance de la Congrégation présidât encore à son accroissement, jamais il ne voulut faire ni laisser faire la moindre démarche pour lui procurer bénéfices, établisse-
ments ou sujets. Entre deux propositions avantageuses qui lui étaient faites, il se sentait porté à préférer la moindre ; entre deux sujets, celui qui était de naissance plus humble, de condition plus pauvre, d'esprit et de science plus médiocres, afin qu'il n'y eût rien dans son choix qui vînt de la cupidité, de l'ambition, ou de quelque autre inspiration naturelle.