‹ Maximes et pratiques de St. Vincent de PaulChapitre 5 sur 24 · AMOUR POUR DIEU · texte numérisé non relu

AMOUR POUR DIEU

« Dieu ne regarde pas tant l'extérieur de nos actions que le degré d'amour et de pureté d'intention dans lequel nous les faisons. Les petites actions faites pour plaire à Dieu ne sont pas si sujettes à la vaine gloire que les autres actions plus éclatantes, qui bien souvent s'en vont en fumée. Si nous voulons plaire à Dieu dans toutes nos actions, il faut nous habituer à lui plaire dans les petites ».

« La divine bonté demande de nous que nous ne fassions pas le bien pour nous rendre consi-

dérables, mais que nous la regardions toujours directement, immédiatement en toutes nosactions. Fuyons, autant qu'il nous sera possible, de paraître, et ne faisons jamais rien par respect humain. Il vaudrait mieux être jeté pieds et mains liés parmi des charbons ardents, que de faire une action pour plaire aux hommes ».

« Honorons toujours les perfections de Dieu ; prenons pour but de tout ce que nous avons à faire celles qui sont les plus opposées à nos imperfections, comme sa douceur et sa clémence, directement opposées à notre colère ; sa science, si contraire à notre aveuglement ; sa grandeur et sa majesté infinie, si fort élevées au-dessus de notre bassesse et vileté ; son infinie bonté, toujours opposée à notre malice. Étudions-nous de faire nos actions pour honorer et glorifier cette perfection de Dieu, qui est directement contraire à nos défauts ».

« Les habits ne sont pas ordinairement tant estimés pour l'étoffe dont ils sont faits, que poulies passements d'or et enrichissements de deries, perles et pierres précieuses, dont ils soin

ornés: de même, il ne faut pas se contenter de faire de bonnes œuvres, mais il les faut enrichir et relever par le mérite d'une très noble et très sainte intention, les faisant uniquement pour plaire à Dieu et pour le glorifier ».

« La charité, quand elle habite dans une âme, occupe entièrement toutes ses puissances. La mémoire ne veut se souvenir que de Dieu. L'esprit veut tout comprendre. La volonté demeure tout embrasée ; elle multiplie les dévotions et les actes. Ce ne sont qu'ardeur, que feux et flammes. Oh ! qu'il y a du danger dans ces excès ! — Mais quoi ! Peut-on trop aimer Dieu ? — Non, sans doute ! O Dieu Sauveur ! qui pourrait monter à cet amour étonnant que vous nous portez, jusqu'à donner pour nous, misérables, tout votre sang dont une seule goutte est d'un prix infini ! Néanmoins, il faut bien prendre garde que, bien que Dieu nous commande de l'aimer de tout notre cœur et de toutes nos forces, sa bonté ne veut pas que cela aille jusqu'à ruiner notre santé et nous rompre la tête pour nous rendre son amour si sensible et quasi naturel. Car enfin, après tous ces vains efforts, il faut se relâcher, il faut quitter prise ; et gare, gare qu'on ne vienne à tomber

dans un état pire que celui où l'on a été, dans un état d'où saint Paul nous dit qu'il est impossible, c'est-à-dire fort difficile de sortir ! Les vertus consistent toujours dans un juste milieu ; chacune d'elles a deux extrêmes vicieux, entre lesquels nous devons marcher droit, afin que nos actions soient louables. Il faut traiter avec Dieu tout bonnement, et ne nous mettre point tant en peine.

« Je me souviens à ce sujet d'un propos de M. de Genève, parole toute divine et digne d'un si grand homme : « Oh ! je ne voudrais pas aller à Dieu, si Dieu ne venait à moi ! » Parole admirable ! et qui part d'un cœur parfaitement éclairé dans cette science d'amour ! Cela étant ainsi, un cœur véritablement atteint de la charité, qui entend ce que c'est que d'aimer Dieu, ne voudrait pas aller à Dieu, si Dieu ne le devançait et ne l'attirait par sa grâce. C'est être bien éloigné de le vouloir emporter et attirer à soi à force de bras et de machines. Non, non, on ne gagne rien en ces cas-ci par force. Dieu, quand il veut se communiquer, le fait sans effort, d'une manière sensible, toute suave, douce et amoureuse ».

L'amour est tout intérieur, et l'œil seul de Celui qui pénètre au fond des cœurs en connaît bien l'ardeur et la flamme. Toutefois, de ce foyer intime, comme d'une fournaise souterraine, s'élancent des étincelles qui le révèlent même aux yeux des hommes.

L'amour de Vincent pour Dieu se manifestait d'abord par une obéissance parfaite à sa loi sainte. C'est l'apôtre même de l'amour qui a dit: « Celui qui garde sa parole a vraiment en lui l'amour parfait de Dieu; » et encore : « L'amour de Dieu, c'est que nous gardions ses commandements (1 Joan, II, 5 ; v. , 3) ». Or, Vincent fut la loi de Dieu vivante ; tout, dans son corps et dans son âme, dans ses pensées, ses affections, ses paroles et ses actes, était réglé sur la loi de Dieu ; et sa vie fut un perpétuel holocauste consumé par le feu de l'amour divin.

Cet amour se manifestait encore par son ardent, continuel et efficace désir que Dieu fût de plus en plus connu, adoré, servi, obéi, aimé et glorifié en tout temps, en tous lieux et par toute sorte de créatures ; désir qui s'échappait en ces vives exclamations : « O Seigneur ! ô mon Sauveur! ô bonté divine! ô mon Dieu! quand

nous ferez-vous la grâce d'être tout à vous et de n'aimer que vous ! »

Il se manifestait par ses paroles qui, parties de son cœur, témoignaient, par leur accent enflammé, combien était brûlant le feu auquel elles s'étaient allumées. De Vincent, comme de la Charité incarnée elle-même, tous les auditeurs disaient : « Notre cœur ne brûlait-il pas dans notre poitrine pendant qu'il s'entretenait avec nous ? » C'est ce qu'exprimait un jour, dans une assemblée des Dames de la Charité, la présidente de Lamoignon, en s'adressant à la duchesse de Mantoue : « Eh bien, Madame, lui dit-elle, ne pouvons-nous pas dire, à l'imitation des disciples d'Emmaùs, que nos cœurs ressentaient les ardeurs de l'amour de Dieu, pendant que M. Vincent nous parlait? Pour moi, quoique je sois fort peu sensible à toutes les choses qui regardent Dieu, je vous avoue néanmoins que j'ai le cœur tout embaumé de ce que ce saint homme vient de nous dire. — Il ne faut pas s'en étonner, reprit Marie de Gonzague : il est l'ange du Seigneur, qui porte sur ses lèvres les charbons ardents de l'amour divin qui brûle dans son cœur. — Cela est très véritable, ajouta une troisième, et il ne tiendra qu'à nous de participer aux ardeurs de ce même amour ». Dans les confé-

rences ecclésiastiques, il produisait les mêmes impressions. « Quand avides nous écoutions sa parole, a raconté Bossuet, pas un qui n'y sentit l'accomplissement du mot de l'apôtre : « Si quelqu'un parle, que sa parole soit comme de Dieu ». C'est au sortir d'une de ces conférences, que Tronson, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, transporté hors de lui-même, s'écria semblablement : « Voilà un homme tout rempli de l'esprit et de l'amour de Dieu ! » Plusieurs ne venaient aux conférences que pour l'entendre, et ils s'en retournaient contristés, lorsque sa modestie lui avait interdit la parole. Il y avait là souvent des évêques du plus grand nom. Si Vincent leur déférait, par humilité et par respect, la conclusion de l'entretien qui lui revenait, en sa qualité de directeur, par le règlement et par l'usage, ils s'y refusaient pour ne pas perdre le bonheur de l'entendre. « Monsieur Vincent, lui dit un jour le plus ancien d'entre eux, il ne faut pas que vous priviez la compagnie, par votre humilité, des bons sentiments que Dieu vous a communiqués sur ce sujet qu'on traite. Il y a je ne sais quelle onction du Saint-Esprit en vos paroles, qui touche un chacun : et pour cela tous ces Messieurs vous prient de leur faire part de vos pensées, car un mot de votre bouche fera

plus d'effet que tout ce que nous pourrionsdire.» Aussi, quand après l'avoir entendu on sortait de l'assemblée, chacun disait aux Missionnaires : « Oh ! que vous êtes heureux de voir et d'entendre tous les jours un homme si rempli de l'amour de Dieu ! »

Cet amour se manifestait enfin par la droiture et la pureté de ses intentions, qui tendaient uniquement et incessamment à la gloire de Dieu, dans lesplus petites comme dans les plus grandes choses.

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