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MM. de Hagen , DQntzer , Depping combattent dans leurs écrits l'opinion généralement reçue , qui fait de Jérusalem , attaché d'ambassade , fils du pasteur de ce nom , le héros exclusif du roman de Goethe.
1 Allusion au Temple de la victoire élevé sur le plateau où l'empereur Napoléon avait bivouaqué le 13 octobre 1806, veille de la bataille de Iéna.
(Moniteur du 13 octobre 1806.)
* Allusion au ruban ronge de la Légion d'honneur.
« Bien qu'il soit avéré, dit M. Depping, que l'apprenti diplomate de WeUlar ( Jérusalem ) n'eût aucun rapport avec Charlotte , on s'est toujours obstiné à soutenir la version contraire. Le public était si persuadé de la réalité de cette tradition menteuse , que Ton fit des pèlerinages au tombeau du jeune Jérusalem. Il parait même que des sociétés de personnes très-sentimentales se sont transportées la nuit , en cortège et en babils de deuil, au cimetière , ont chanté des hymnes funèbres autour de la tombe, et célébré par des discours la mémoire du défont. Il a fallu , ajoute-t-on , que la police intervint et prohibât ces cérémonies lugubres et nocturnes. La lecture de Werther avait fait une impression si profonde sur les esprits des lecteurs et surtout des lectrices, qu'ils croyaient devoir donner des témoignages publics de compassion aux mânes du prétendu amant de Charlotte K »
Il est maintenant bien prouvé que le véritable amant de Charlotte était Goethe lui-même. C'est lui aussi qui est en grande partie le héros de son propre roman, quoiqu'il en dise dans ses Mémoires , comme on pourra , du reste, s'en convaincre quand on lira sa correspondance avec Johan-Christian Kestner ( Albert ) , et avec sa femme , née Charlotte Buff ( Charlotte ).
1 Rhein. Promue. Blatt. 1839. N» 15 et 1C.
Traçons en quelques mots l'histoire de cette correspondance :
Goethe fit la connaissance de Kestner, attaché à la légation de la ville de Brème , au mois de mars 1772 , dans une partie de campagne aux environs de Wetzlar. Celui-ci aimait Charlotte, et leurs fiançailles étaient depuis longtemps arrêtées. Aussi parmi ses amis était-il toujours désigné sous ce nom : Le Fiancé (Brœutigam.) Kestner éprouva sur-le-champ , pour le jeune et noble patricien de Francfort, la plus vive sympathie. Goethe répondit chaleureusement à ses avances ; et bientôt tous deux se lièrent d'amitié. Le prétendu de Charlotte introduisit Goethe dans la maison de son futur beaupère , le bailli Buff. Goethe nous esquisse dans ses Mémoires les portraits de Charlotte et de Kestner , sans indiquer leurs noms 1 .
Goethe vit Charlotte et l'aima de toutes les forces de son Ame , bien qu'elle fût la fiancée de sou ami.
Loin de voir d'un mauvais œil et de redouter les assiduités de Goethe, Kestner, retenu à sa chancellerie presque toute la journée par ses fonctions diplomatiques et presque toujours loin de sa fiancée , voyait avec plaisir le jeune poète accompagner Charlotte dans ses promenades à travers la contrée romantique qui environne Wetzlar.
Il connaissait trop la loyauté de Goethe pour avoir la 1 Goethe, éd. Cotta, XXII, 114 et suit.
moindre défiance. Mais le poète fat effrayé lui-même des ravages que cette passion causa dans son cœur. Malheureusement Charlotte ne pouvait lui appartenir. Alors cette passion violente fit naîlre dans son esprit une résolution inébranlable qui fut fortifiée encore par son ami Merck.
Il s'enfuit de Wetzlar pour ne plus y revenir. Avant son départ il avait pris la précaution d'écrire deux lettres à Kestner et à Charlotte , dont l'une, qu'il adressa à la dernière, contient ces mois: « Enfin il est parti ! ma Charlotte. » Ce billet commence la correspondance avec les époux Kestner où nous trouvons , à côté des sentiments les plusdéUcals, les idées les plus élevées , une tendresse éxpansive et profonde , et un amour sans bornes, tel que Goethe seul pouvait le sentir et l'exprimer.
Un grand nombre de ces lettres sont reproduites dans le roman. Nous y remarquons celle du 20 février que Goethe mit dans son Werther sans y changer un mot :
i Que Dieu vous bénisse , écrit-il à ses amis après avoir appris leur mariage , et vous donne toutes les heures fortunées qu'il me refuse- Je te rends grâce mon ami de m'avoir trompé. J'attendais que le jour de tes noces fut fixé ; je me proposais, ce jour là , d'enlever solennellement du mur le profil de Charlotte et de l'enterrer parmi d'autres papiers. Vous voilà unis, et son portrait est encore là. Eh bien! qu'il y reste! Et pourquoi n'y resterait-il pas? Ne suis-je pas aussi auprès de vous? Ne suis-je pas dans le cœur de Charlotte ? Oui tu peux le permettre ; j'y occupe la seconde place , et je veux et je dois la conserver; je deviendrais furieux si elle pouvait oublier... Cette pensée est un enfer... Sois heureux, mon ami ! Ange du ciel , Charlotte sois la plus heureuse des femmes. »
Quant au récit des dernières journées de Werther, Goethe suivit la relation qui lui fut envoyée par Keslner, dans laquelle celui-ci lui raconte le suicide de Jérusalem. C'était justement cette catastrophe qu'il fallait au poète pour finir un roman , où il voulait raconter si propre histoire , et non celle de Jérusalem. Ce récit de Kestner nous a été conservé. Il fait aussi partie de cette correspondance l . Ce commerce de lettres commença en 1772 et cessa seulement après la mort de J.-C. Kestner (le 24 mai 1800). Goethe rencontra une dernière fois Mme Kestner & Weimar*. Elle avait alors cinquantetrois ans. Le poète survécut à sa Charlotte ; cette créature angélique mourut comme elle avait vécu , résignée et pieuse, quatre ans avant lui , le 16 janvier 1828.
Ce recueil de lettres était en la possession de M. Comthur Kestner, fils des époux Kestner , qui vient
1 Discours de M. de Hagcn, inséré dans le tome VIII du Jahrbuch der Berlinischen gesellschaft fur deut&che Sprache und Alterthumskunde. Berlin 1818, p. 323 et suit.
Feuilleton de M. R. W. de Hanovre qui avait assisté au mois d'octobre 1846 àNaples,près du Largo di Castello, à une lecture des lettres inédites de Goethe aux époux Kestner , faite par M. Comthur. [Gazette tfAugtbourg 18 i7. N° 190.)
Lettres de Goethe , adolescent , adr. à Charlotte. Article attribué
à M. Stahr.
(Gazette de Cologne» 1847. N« 517.)
Nous préparons nous-môme une étude sur Werther que nous publierons ineessamment et où Ton trouvera sur cette matière des détails plus complets.
* Goethe, XXVII, 321.
de mourir à Rome où il fut attaché, en qualité de conseiller, à la légation du roi de Hanovre prés le Saint-Siège.
M. Comlhur n'a jamais voulu le publier, retenu par un sentiment des convenances facile à apprécier. Mais la plupart des obstacles qui s'opposaient à l'impression de celte correspondance ont désormais disparu ; aussi est-il permis d'espérer qu'on vaincra plus facilement la résistance des autres membres de la famille dépositaires de ce trésor.