IX
Voyez ci-dessus, page 68 et suiv.
Erfurt était devenu le rendez-vous de souverains le plus extraordinaire dont l'histoire fasse mention. Aux empereurs de France et de Russie, au grandduc Constantin, au prince Guillaume de Prusse , au roi de Saxe , s'étaient joints les rois de Bavière et de Wurtemberg, le roi et la reine de Westphalie, le Prince-Primat, chancelier de la Confédération, le grand-duc et la grande-duchesse de Bade , les ducs de Hesse-Darmstadt , de Weimar, de Saxe-Gotha, d'Oldembourg, de Mecklembourg-Strélitz et Mecklembourg-Schwerin, et une foule d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, avec leurs chambellans et leurs ministres. Ils dînaient chaque jour chez l'Empereur, assis chacun à son rang. Le soir on allait au spectacle , dans une salle de théâtre que Napoléon avait fait réparer et décorer pour cette solennité. La soirée s'achevait chez l'empereur de Russie. Napoléon s'étant aperçu qu'Alexandre éprouvait quelque difficulté à entendre , à cause de la faiblesse de son ouïe , avait fait disposer une estrade à la place que l'orchestre occupe dans les théâtres modernes, et là les deux empereurs étaient assis sur deux fauteuils qui les mettaient fort en évidence. A droite , à gauche , étaient rangés des sièges pour les rois. Derrière, c'est-à-dire au parterre, se trouvaient les princes , les ministres, les généraux ; ce qui a donné lieu de dire si souvent qu'à Erfurt il y avait un parterre de rois. On avait
représenté Cinna 1 , on représenta Andromaque, Britannicus, JUithridate , Œdipe. A celte dernière représentation , un fait singulier frappa l'auditoire d'étonnement et de satisfaction. Alexandre, tout plein du nouveau contentement que Napoléon avait eu l'art de lui inspirer, donna à celui-ci une marque de la plus douce, de la plus aimable flatterie. A ce vers d'Œdipe :
L'amitié d'an grand homme est nn bienfait des dieux.
Alexandre , de manière à être aperçu de tous les spectateurs, saisit la main de Napoléon et la serra fortement. Cet à-propos causa dans l'assistance un mouvement de surprise et d'adhésion unanime *.
1 Le Théâtre français donna successivement quatorze tragédies : Cinna , Rodogune et le Cid, de Corneille ; Andromaque, Mlthridate, Britannicut, Jphigénie, Phèdre et Bajazet, de Racine; OEdipe, Zaïre et Mahomet, de Voltaire; Manlius, de La Fosse, et Rhadamiste , de Crébillon.
Les principaux rôles furent remplis par Talma , Lafont, St-Brix, et MU" Raucourt, Duchesnols et Bourgoin. (Note de Y Éditeur.)
MX, 315.
Les deux empereurs , avec toute leur suite de rois et de princes , s'étaient rendus à Weiraar pour y rester pendant les journées du 6 et du 7 octobre , et revenir le 8 à leurs importantes affaires. Entre Erfurt etWeimarse trouve la forêt d'Ettersbourg.
Le grand-duc de Weimar y avait fait préparer une ligne de pavillons élégauts pour tous ses visiteurs couronnés. Celui des empereurs et des rois , placé au centre , était magnifique. Devant ces pavillons devait passer une masse immense de gibier, cerfs, daims , lièvres , retenus dans des filets , et obligés pour s'enfuir d'essuyer le feu des hôtes conviés à cette fête. Alexandre n'avait jamais tiré un coup de fusil, tant était douce la nature de ses goûts. 11 abattit cependant un cerf, et il en tomba une multitude d'autres sous les coups de cette illustre compagnie de chasseurs. Une réception somptueuse attendait à Weimar les deux empereurs. Après un repas spiendide, un bal réunit la plus brillante société allemande, Goethe et Wieland s'y trouvaient. Napoléon laissa cette société pour aller dans le coin d'un salon converser longuement avec les deux célèbres écrivains de l'Allemagne. 11 leur parla du christianisme , de Tacite , de cet historien , l'effroi des tyrans, dont il prononçait le nom sans peur, disait-il en souriant ; il soutint que Tacite avait chargé un peu le sombre tableau de son temps , et qu'il n'était pas un peintre assez simple pour être tout
à fait vrai. Puis il passa à la littérature moderne, la compara à l'ancienne , se montra toujours le même, en fait d'art comme en fait de politique , partisan de la règle , de la beauté ordonnée , et , à propos du drame imité de Shakespeare, qui môle la tragédie à la comédie , le terrible au burlesque , il dit à Goethe :
« Je suis étonné qu'un grand esprit comme vous n'aime pas les genres tranchés 1 ! »
Mot profond , que bien peu de critiques de nos jours sont capables de comprendre.
Après ce long entretien , où il déploya une grâce infinie , et où il laissa voir à ces deux hommes de lettres éminents qu'il leur avait sacrifié la plus noble compagnie , Napoléon les quitta flattés comme ils devaient l'être d'une si haute marque d'attention * !
1 Noos n'avons rencontré nulle part ces dernières paroles de l'Empereur, qui se trouvent sans doute consignées dans les Mémoires inédits de M. de Talleyrand. Nous faisons encore observer au lecteur qu'il faut distinguer dans ce passage les deux entretiens successifs que Napoléon eut séparément avec Wieland et avec Goethe.
Voyez ci-dessus page 80. S. S.