SU
KESTNER A H. DE HENNINGS.
Wetilar, le 18 novembre 1772.
Je tondrais bien savoir en ce moment ce que vous pen» sei de moi, cher Hennings.
Je ne veux pas faire des excuses, mais je dois pourtant dire quelque chose qui y ressemble.
Justement la veille du soir où je reçus votre chère dernière lettre, Lotte me dit que je devrais bien vous écrire, n'ayant pas eu depuis longtemps de vos nouvelles. J'avais, en vérité, déjà commencé une longue lettre pour vous ; mais voulant vous entretenir en détail de quelques événements remarquables qui s'étaient passés autour de moi dans ces dernières années, et ayant été souvent interrompu, je ne voulais vous raconter que les choses les plus récentes, mais j'entrais de nouveau dans de si grands détails que je ne devais pas espérer en finir sitôt ; je veux donc changer mon {dan et ne vous dire que les choses principales (comme en sommaire), pour rouvrir entre nous la communication.
Vous désirez apprendre davantage de ma fiancée, et je le demande pas mieux que de vous en parler : j'ai tant à vous en dire! Mon amie m'est devenue d'année en année pins chère. J'ai'passé heureux et joyeux avec elle et sa mère tontes mes heures libres jusqu'il y a deux ans. Je vous
raconterais volontiers comment et de quelle manière, d cela n'était pas trop long. Il y a cet automne deux ans que notre repos reçut un coup fatal. La meilleure des mères qui ait jamais vécu et telle que l'imagination seule pourrait la peindre, tomba malade et mourut. Je crois que je ne vous l'ai pas encore écrit. Mais, d'un côté, je n'en avais pas la force ; de l'autre, je voulais vous raconter toutes les circonstances, qui sont très-remarquables. Pour cette fois, je veux seulement signaler l'influence qu'a eue cette mort sur Lotte. Elle sentit cette perte dans toute sa force. Sa gaieté diminua de plus en plus, car il lui échut la mission de remplacer la mère auprès des autres enfants; ce changement était naturellement très-important. Elle n'avait que dix-huit ans, et avait une sœur aînée qui jamais ne renonça au droit d'aînesse; mais il était si évident et si peu douteux que Lotte seule pouvait remplacer sa mère, que non-seulement le père, mais aussi sa sœur aînée et encore les jeunes enfants, même les domestiques et les étrangers, tacitement et sans s'être entendus, poussés par une conviction intérieure, tombèrent tous d'accord sur ce point ; et elle-même sentit sa destination si bien, qu'elle prit cette charge sur elle dès le premier moment et qu'elle s'en acquitta avec entière assurance, comme si on l'avait formellement instruite ou comme si elle y avait été dès longtemps destinée. Tous s'adressaient à elle, tout se faisait sur sa parole, chacun suivait ses ordres, même ses gestes; il semblait que la sagesse de la mère lui était échue en héritage. Jusqu'à cette heure, tout a marché ainsi ; elle est l'appui de la famille, elle a l'affection et l'estime de tous ceux qui la composent, et les yeux de tous ceux qui fréquentent la maison sont dirigés sur elle. Je vous le dis,
c'est presque uû miracle; et pourtant personne ne semble tttn apercevoir, chacun trouve cela tout naturel.
Vous pouvez penser que cette circonstance a augmenté sa valeur à mes yeux ; et si auparavant j'avais été encore irrésolu, ceci m'aurait décidé, sans me laisser le moindre doute; car ce qui était d'abord seulement un espoir, une probabilité, un germe et un projet, est devenu maintenant une certitude évidente, irréfutable, et se présente comme un fruit mûr et une perfection achevée. Vous me comprendrez aussi si je vous dis que cette position ne lui a pas seulement donné de l'aplomb, mais qu'elle la maintient, la protège et l'empêche de faire fausse route : chose trop facile pour des femmes qui ont assez de loisir pour chercher à se distinguer par la toilette, par la lecture et par d'autres soidisant perfections. Un homme dont le jugement a de la valeur m'a avoué cet été qu'il n'avait encore trouvé aucune femme qui fût, à ce point au-dessus des faiblesses féminines ordinaires. Si je reçois avant d'avoir terminé cette lettre l'esquisse qu'il a faite de Lotte, je l'ajouterai encore.
Quoique les fonctions que cette situation ont amené pour Lotte soient de nature à faire que sa valeur demeure cachée à des yeux non pénétrants ( Lotte n'étant pas dans le sens ordinaire une beauté brillante, elle l'est pourtant pour moi); -«-elle reste néanmoins toujours la fille enchanteresse qui pourrait avoir un grand nombre d'adorateurs, Tieux et jeunes, sérieux et gais, habiles et sots, etc., etc. Elle sait bientôt leur faire comprendre qu'ils ont à chercher leur salut ou dans la fuite ou dans l'amitié. Je veux pourtant mentionner ici une de ces personnes comme la plus remarquable parce qu'elle a conservé une influence sur nous. Un homme, jeune d'années (23 ans), mais déjà
homme fait quant aux connaissances et au développement des forces de son âme et de son caractère, un génie extraordinaire et un homme de caractère était ici, d'après les intentions de sa famille, pour s'occuper de la procédure 4e l'empire; mais au fait pour chercher les traces de la nature et de la vérité, et étudier Homère et Pindare. Il possède du reste une fortune indépendante. Après un séjour assex long il fit par hasard la connaissance de Lotte, et trouva çn elle son idéal d'uue fille excellente ; il la vit joyeuse et gaie; mais ii s'aperçut bientôt que là n'était pas son côté fort; il la vit aussi dans la sphère domestique et devint en un mot son adorateur. Il ne pouvait pas longtemps ignorer qu'elle ne pouvait lui donner que de l'amitié, et sa conduite envers lui devint encore un modèle. Ce goût identique forma entre nous, en faisant plus ample connaissance, le lien le plus solide d'amitié, de sorte que je le place immédiatement après mon cher Hennings, Cependant, bien qu'il dût renoncer et renonçât par le fait à toute espérance quant à Lotte, il ne put pas, malgré toute sa philosophie et son amour-propre naturel, gagner sur lui de dompter entièrement sa passion : et il a des qualités qui peuvent le rendre dangereux à une femme qui sent et qui a du goût. Mais Lotte sut le traiter de manière qu'aucune espérance ne pût germer chez lui et que lui-même dût encore admirer sa manière d'agir. Son repos en souffrait beaucoup, il y eut bien des scènes mémorables, en conséquence desquelles Lotte monta encore dans mon estime et lui me devint encore plus cher comme ami. Parfois je dus m'étonner des changements bizarres que l'amour peut opérer même dans les hommes les plus forts et les plus indépendants. Souvent j'eus pitié de lui et il y eut en moi des luttes intérieures»
pmttLtit d'un ctté que je ttë pourrais pas rendre Lotte ausri heured&e que loi, màh ne pmiVSant pas d'un autre côté me frite à la peiiiée de la perdre. Cô dernier sentiment resta k maître et je n'ai inerte pu découtrir en Lotte une trac* de telles considérations* Bref, après quelques mois il <h>hjn mença par voir qu'il ne pouvait retrouver son repos qu'en se faisant violence . Dans un moment de détermination, il partit sans prendre congé après avoir fait déjà plusieurs fois de vaines tentatives de fuite. Il est à Francfort et nous entretenons une correspondance très-suivie. Bientôt il m'écrivit qu'il était redevenu maître de lui ; immédiatement après je retrouvai en lui des changements. Dernièrement il ne pot résister au désir de revenir avec un ami qui avait ici des affaires; il serait peut-être encore avec nous si les affaires de son ami n'avaient pas été terminées en quelques jours; car lui (Goethe) suit son idée la plus immédiate et ne se soucie pas des suites; ceci provient de son caractère qui est tout à fait original.
Dans l'intervalle, mon père est mort aussi. Cet événement m'a fait connaître les tristes peines des hommes, et peutêtre me les fera-t-il connaître encore davantage.
Je dois vous informer encore de mes affaires les plus intimes. Ma liaison avec Lotte n'est autre que celle d'un honnête homme qui donne à une femme la préférence sur toute autre et qui lui fait sentir qu'il désire de sa part la même chose, et qui accepte d'elle, si elle y consent, nonseulement un sentiment semblable, mais une résignation complète. Je crois que cela suffit pour lier un honnête homme, surtout quand cela dure pendant quelques années. Ajoutez encore que nous nous sommes distinctement expliqués, Lotte et moi, l'un envers l'autre, et que nous le fiai*
sons encore avec plaisir, sans pourtant y ajouter des assurances et des serments. Depuis longtemps j'avais d^jà déclaré mes vues et mon désir à sa mère, en ne loi cachant pas que j'avais encore des parents et qu'une union secrète n'était pas dans mon intention. Je n'en ai jamais dit une syllabe au père. On se fie à mon honnêteté, et on est tranquille parce que Lotte est jusqu'à présent encore trop jeune et encore trop nécessaire à la maison.
Quant à ma famille, je ne lui ai pas fait un secret, ni de ma liaison, ni de la préférence que j'avais pour Lotte, et cela dans des termes qui pouvaient facilement indiquer mon but. On ne s'est pas expliqué là-dessus. Je n'espérais pas de la part de mon père une résolution favorable, et le moment n'étant pas encore venu, je n'insistai pas sur ce point. Mais voulant enfin une fois m'occuper sérieusement de cette affaire et espérant que ma mère serait favorable à mon projet, je me suis expliqué enfin de ce côté sur mon désir et mon intention. Nous sommes là-dessus en correspondance. On me fait maintes objections, principalement que je n'ai pas encore de place fixe, que Lotte a beaucoup de sœurs et de frères et pas de fortune. J'ai bien réfléchi sur ces circonstances et j'ai donné des éclaircissements suffisants. Du reste je ne voulais faire pour le moment cette démarche que pour pouvoir être en état d'annoncer à Lotte et à son père le consentement de ma mère. Je serai obligé, avant de me marier, de faire des démarches ultérieures pour un emploi sûr. J'espère maintenant bientôt recevoir le consentement par écrit de ma mère. Cependant elle ne sera pas très-contente; mais j'ai tout bien pesé et je ne peux pas agir autrement. Je vous fais grâce de tous les autres détails. Tout irait bien si j'avais d'abord une position fixe. L7n-
speetùm parait durer encore quelque temps et je serai obligé d'attendre. Il faut maintenant voir ce que le ciel ordonnera»
Adieu, mon ami, donnez-moi aussi bientôt de vos nouvelles.
Du 28 novembre 72.
GOOEHE A KESTNER.
(Reçu à Wetzlar le 21 novembre 72.)
Je sois à Darmstadt, et je n'irai pas à Manheim; an moment où nous allions partir, Merck fut empêché, car celui qui a une place en est l'esclave. Nous sommes tous les deux si contents d'être réunis et cela nous fait tant de bien que je ne veux pas y aller seul. Adressez vos lettres directement ici, et envoyez-moi les détails sur la mort de Jérusalem. Vous m'avez sans doute déjà écrit à Francfort, mais il faut si longtemps pour que les lettres arrivent ici ! J'ai causé ce matin longtemps avec Mme Flachsland de Lotte, de vous et de mes chers garçons. Merck aiosi que sa femme et Henry se rappellent à votre souvenir, dites mille choses de ma part à tous. Mon âme est souvent auprès de vous. Adieu.
GOBTHE.