LA SŒUR DE GŒTHE A KESTNER
Lundi, 48 janvier 1773.
Hier an soir, en jouant la petite chanson, je pensai qu'elle plairait peut-être à Lotte autant qu'à moi, et je me mis de suite à la copier.
Nous vivons ici très-simplement et très-gaiement. Quand nous nous réunissons le soir autour du poêle pour causer, ou quand mon frère nous fait une lecture, nous désirons souvent vous voir chez nous pour partager notre plaisir. — Adieu cher ami ; mes compliments et ceux de mes amies à toute la maison Buff.
Sophie.
GCETHE A KESTNER.
Arrifé à Wetilar fe 19 janvier 1773.
Avant de me coucher, j'ai encore envie de vous souhaiter une bonne nuit, et à la douce Lotte à laquelle on anra souhaité déjà aujourd'hui tant de bons jours et de bons soirs. Peut-être étes-vous réunis dans ce moment : dix heures viennent de sonner. Vous dansez peut-être. N'importe où vous êtes heureux, vous êtes aimés par moi plus que par tout autre ici bas. Moi aussi, je suis heureux; je suis bien au dedans, car du dehors il ne me manque jamais rien.
Adieu, mes chers. Écrivez-moi souvent, mon Kestner. Je suis maintenant très-artiste, et vous savez que les artistes n'aiment pas à écrire. Vous verrez bientôt aussi de mes dessins.
GOETHE A KESTNER
Arrivé à Wetilar le SO Janvier 1773.
Nous venons de nous lever de table, et il me vient l'idée de tous dire : béni soit votre repas ', et de vous envoyer le journal pour que vous voyiez comment il est fait.
Le public d'ici est d'avis que le ton n'a pas beaucoup changé.
Adieu, mon cher, mes compliments à Lotte, à la petite Léonore et aux garçons; je suis toujours le vôtre. Demandez à Lotte si elle veut accepter mon portrait, quand il sera fini, ce qu'il n'est pas encore. Adieu ; aussi mes compliments à Dorothée. Voilà votre Jérusalem »»
1 D'après la politesse allemande» on dit à tes voisins y en se levant de table : « Que votre repas soit béni* »
1 OcBthe renvoie les renseignement* de Kestner sur la mort de Jénualnm (n* 2$) après les avoir fait copier.
GCETH A KESTNER.
Armé à WeUlar le 27 janvier 1773.
Que Dieu vous bénisse, mon cher Kestner, si vous pensez à moi. Je suis tellement habitué à recevoir vos lettres, que je ne me trouve pas à mon aise quand je me lève de table et qu'il n'y a pas de lettre.
Dites à Lotte qu'une certaine jeune fille que j'aime de tout mon cœur et que je préférerais certainement à toutes les autres si je devais me marier, est aussi née le 11 janvier*. Quelle belle chose que deux couples pareils ! Qui sait ce que Dieu décidera !
Dites-lui d'étudier Ut philosophie. Par Dieu, elle deviendra une toute autre et plus sublime créature ; des erreurs, des préjugés, etc., tomberont de ses yeux comme des écailles. Et elle sera comme une des saintes divinités.
Dites-le-lui et donnez-lui le livre. Si elle en lit une page entière je consens à manger le plus dégoûtant ragoftt que puisse inventer le diable — Je crois que Lotte se moque de moi et de vous. Elle lire un livre philosophique au milieu du carnaval ! Qu'elle s'arrange un domino et qu'elle ne
1 Le i 1 Janvier était le jour de la naissance de Lotte.
fesse guère attention aux caprices de Mme Reuter. — Si celle-ci était pourvue de tous les talents, et, comme dit saint Paul, si elle parlait avec la sagesse des anges et des hommes, — l'amour lui manquerait tout de même et elle ne serait qu'un métal résonnant et une timbale retentissante.
Dites à notre Lotte d'or que je n'oublierai pas le tour qu'elle nous a joué.
Adieu. L'annonce concernant l'Inspection ne sera pas insérée dans notre journal L'éditeur craint que le diable ne soit derrière cet article. Voici le titre et la table des matières. Yous pouvez l'effacer, ainsi que les autres, je n'en ai pas besoin.
GCETHE A KESTNER.
Arrivé à Wetzlar le 29 janvier 1775. Jeudi an matin.
Ces vingt-quatre heures ont été bien étranges. J'ai paré hier au soir nos amies pour le bal, quoique je ne dusse pas les y conduire. J avais arrangé pour une d'entre elles, en employant ses richesses, une aigrette en pierres précieuses et plumes. C'était une parure superbe.
J'aurais voulu être près de Lotte et la parer ainsi. Ensuite je fis, avec Antoinette et Anne, un tour de promenade nocturne sur le pont. L'eau avait monté et passait bruyamment, tous les bateaux se trouvaient réunis l'un près de l'autre. Nous saluâmes amicalement la chère lune tristement voilée. Antoinette trouva tout cela beau comme cm paradis, et envia le bonheur de ceux qui passent leur vie à la campagne, sur des bateaux et sous le ciel de Dieu. Je lui laisse volontiers ces rêves enchanteurs, et je lui en donnerais davantage encore si je pouvais. Nous rentrâmes et je leur traduisis quelques passages d'Homère, qui est maintenant la lecture à la mode. Les autres demoiselles étaient parties pour danser. Un orage terrible me réveilla à minuit. Il secouait et ébranlait tout ; je songeai aux bateaux et à Antoinette , et je me trouvai parfaitement à mon
aise dans mon lit civilisé. A peine m'étais-je rendormi, que le brait du tambour et les cris au feu ! me réveillèrent de nouveau. Je m'élançai vers la fenêtre et je vis une vive lueur au loin. Je m'habillai et j'y courus. Le toit d'une vaste maison était enveloppé des flammes, — et les poutres qui brûlaient, et les étincelles qui volaient, et la tempête qui sévissait, faisait onduler le feu et emportait les nuages. . . C'était un spectacle émouvant. L'incendie descendait toujours et se propageait, je courus à notre grand'-mère qui demeurait tout près ; elle était en train de déménager son argenterie. Nous mîmes tous les objets précieux en sûreté etnous attendîmes la fin. Cela dura de une heure jusqu'en plein jour. La maison avec ses bâtiments latéraux et de fond, tout s'est écroulé. L'incendie est étouffe, mais pas vaincu; cependant on s'en rend maître et il ne reprendra pas. Maintenant que votre repas soit béni.
J'ai les sens un peu fatigués comme si j'avais dansé, et j'ai d'autres images dans la tête. Comment mes danseuses seront-elles revenues? Adieu, chère Lotte et cher Kestner.
GOETHE A KESTNEB.
Arri?é à Wetslar le 6 féyrier 1773.
Je n'ai que de bonnes nouvelles, mon cher Kestner;vos perruques sont des têtes obstinées jusqu'à ce que l'eau leur passe au-dessus la tête. Qu'ils continuent leur inspection et que leur bon génie prêche souvent à ces messieurs, sur le texte de Salom. ch. 7, v, 17 *. Ainsi, tout ira bien. Préparez-vous, mon cher Kestner. Je ne viendrai pas à la noce, mais je vivrai gaiement après. Le bonheur de Kielmannsegge me fait beaucoup déplaisir, ainsi qu'à tous ceux qui le connaissent par moi. Félicitez-le de ma part
J'ai reçu en même temps que votre lettre l'avis que Merck va venir. Il arrivera aujourd'hui, vendredi matin, avec Leuschenring. En outre, nous avons une glace superbe pour patiner en l'honneur du soleil. J'ai exécuté, hier, des rondes de danse. J'ai encore d'autres sujets de joie que je ne puis pas dire. Ne vous en inquiétez pas ; je suis presque aussi heureux que deux personnes qui s'aiment comme vous; il y a en moi autant d'espérance qu'il y en a
1 Ne sois pas trop juste ni trop sage pour que tu ne te ruines
chez des amoureux; j'ai même depuis pris plaisir à quelques poésies et autres choses pareilles. Ma sœur vous salue, mes demoiselles tous saluent , mes dieux tous saluent, nommément le beau Paris à ma droite et la Vénus d'or de l'autre côté, et Mercure le messager qui se réjouit des courriers rapides, et qui attacha hier à mes pieds ses belles et divines semelles d'or, qui le portent, avec le souffle du vent, à travers la mer stérile et la terre sans limite. Et ainsi les personnages chéris du ciel vous bénissent.
OŒTHE A KESTNER.
Arrivé le 7 février 1771.
Merck est ici, mon cher Kestaer, il vous salue, vous et Lotte; il a apporté le novum ci-joiat que je vous envoie. Procurez-moi donc les feuilles du journal hebdomadaire de Giesten, qui contiennent la lettre de Zimmermann sur son entretien avec le roi. Ce sont les premiers numéros de Tannée; saluez de ma part Léonore et mes petits garçons.
sa.
GCETHE A KESTNER.
Armé à Welxlar le 12 février 1773.
Votre lettre m'a bien réjoui après un si long silence : c'est bien, que tout soit ainsi.
Je plains les Reuters et aussi Lotte.
Merck est parti; il a mis du papier neuf sous la silhouette de Lotte; c'est d'un bleu si beau qu'on dirait un reflet du ciel. J'ai causé hier longtemps avec mon père à son sujet ; il m'a demandé à la fin si Résiner ne l'amènerait pas bientôt ici pour qu'on puisse faire sa connaissance.
Je prépare maintenant un ouvrage assez considérable pour l'impression. Je viendrai vous en faire lecture quand il sera terminé.
Je vous enverrai prochainement un novum fort curieux. La jeune personne salue Lotte ; son caractère ressemble beaucoup à celui de Léonore; ma sœur m'assure aussi que sa silhouette lui ressemble. Si nous nous aimions autant que vous deux... — Cependant je l'appelle ma petite femme chérie, car elle m ? a gagné dernièrement, lorsque les dames de la société nous jouèrent aux dés, nous autres garçons. Elle devait faire 17 ; elle commençait à perdre courage, mais elle fit heureusement tous les six. Adieu mon vieux ; rappelle-moi souvent au monde que tu vois.
GOETHE A KESTNER
J'ai fait divers essais, mais Meza tenu bon obstinément. Ha. enfin rabattu les kreutzers. Voici les comptes.
Le Mercure et le paquet pour Boie arriveront vendredi.
Que tous les bons génies bénissent votre voyage. Je suis assez occupé et fort gai. La solitude me convient. Qui sait combien de temps elle durera? Adieu, ma chère Lotte; maintenant très-sérieusement adieu.
N. B. A cette lettre était jointe une note acquittée du marchand de papier Mez, à Francfort, sous date du 44 février 1773; n'ayant aucune importance, elle n'a pas été insérée.
GCETHE A KESTNER.
Arrivé le 23 février 1773.
Vous danserez. Soyez heureux. Tout autour de moi danse : ceux de Darmstadt, ceux d'ici ; enfin tout le monde. Et moi, je suis assis sur ma tour.
Rappelez-moi à Lotte pendant le bal; sinon, qu'elle me rappelle à vous pour tous punir. Ne devenez pas paresseux en correspondance. Mes compliments à Kielmannsegge. Adieu.
GOETHE A KESTNER
ÂrrÎTé à Wetriar le y 75.
Bien vous a pris de m'écrire, sans cela je tous aurais dénoncé auprès de Lotte ; c'est là ce qui m'a trotté dans la tête sur ma tour.
C'est le diable quand on doit se suffire seul en tout et qu'on se manque à soi-même à la fin.
Je suis mal à mon aise depuis quelques jours. Cependant je suis gai et je continue mon travail. Je ne veux pas songer à votre sort et à votre départ. Vous auriez mieux fait de ne m'en rien dire. Cela me fait de la peine. Fiat voluntas.
Saluez de ma part l'ange, et que Dieu soit avec vous.
GOETHE A KËSTNER.
Armé à Wetalar le 16 mars 73.
Je vous remercie, mon cher Kestner, pour vos nouvelles et pour tout. Voici une lettre pour flans. Je l'invite à'm'écrire une fois par semaine conïtnent vous vous portez dans la maison allemande, car vous êtes dans dés circonstances où Ton ne va pas cueillir des fleurs. Pourtant, je ne puis pas m'en passer, et je conserverai aussi un rapport avec la maison allemande quand vous aurez volé la plus belle pierre de la bague, car c'est pour elle que je les aimerai pendant tout le reste de ma vie et que leurs figures me seront comme des apparitions des dieux.
Adieu; ainsi votre sort est doucement balancé comme une nacelle qui aborde la rive, tandis que l'orage secoue la flotte bù je sers. Mon vaisseau me cause les moindres soucis. t)és destins divers attendent vers le printemps et l'été prochains ceux que j'aime le plus. Et tooi, je gaspille le temps, ce qui est aùsri un art. Adieu.
GCETHE A HANS.
Mon très-cher Hans,
Votre lettre à votre chère sœur m'a fait tant de plaisir que je ne puis pas résister plus longtemps à l'envie de vous écrire pour vous prier de me donner au moins une fois par semaine des nouvelles et m'informer de ce qui se passe dans votre maison.
Je vous le demande au nom de notre vieille amitié, qui restera aussi solide dans l'avenir que dans le passé. Vous savez combien tout ce qui vient de la maison allemande est cher à mon cœur.
J'ai été pendant assez de temps près de vous comme votre cousin et peut-être plus que cela. C'est pour cela que je vous engage à m'écrire, sans y manquer, une fois par semaine ce qui se passe, pour que j'apprenne aussi la conduite de mes petits amis. Vous les saluerez tous de ma part. Recommandez -moi à Caroline, à ia petite Léonore et à Lotte des centaines de fois quand elle reviendra.
Tout à vous.
GOBTME.
GCETHE A KESTNER.
Merck est parti; j'attends Herder et vous tous en allez aussi. Adieu, mes amis. Wieland écrit mieux qu'il ne fait les commissions. Je n'ai pas encore les numéros du Mercure ; ce qui me fâche énormément. Vous aurez le manuscrit de Falke, Yappendix qui vous manque, et tout. Voulez-vous vous charger d'un petit paquet pour Boje, quand même vous ne passeriez pas parGoettingue? Que Dieu vous conduise. Mon bon génie m'a inspiré le courage de supporter encore tout cela. Je suis plus calme que jamais.
GOETHE A KE8TNER.
C'est bien mal et impoli de votre part que de ne pas me charger de la commission concernant les bagues d'alliance, comme si ce n'était pas naturel que je m'en chargeasse. Malgré vous et malgré le diable qui vous a conseillé de me priver de ce bonheur, je vais les commander et avoir soin qu'elles deviennent belles comme les couronnes des élus. Adieu. Ne parlez pas de moi à votre ange. Hans se conduit bien, remerciez-le. Adieu.
GCETHE A KESTNER.
Ce n'est pas ma faute si vous n'avez pas déjà depuis huit jours les bagues. Les voilà; je pense qu'elles vous plairont. Quant à moi, j'en suis content. Ce sont déjà les secondes. Ce gaillard m'en envoya, il y a huit jours, deux très-mal faites, a Allez -vous -en, lui dis-je, et faitesen d'autres. » Je pense que celles-ci sont bien réussies. Qu'elles soient les premiers anneaux de cette chaîne de félicités qui vous attachera à la terre comme à un paradis. Je suis le vôtre, mais dès à présent je ne suis guère curieux de voir ni vous ni Lotte. Aussi sa silhouette sera emportée de ma chambre le premier jour de Pâques, qui sera probablement le jour de votre mariage, ou même dès après- demain, et elle n'y sera de nouveau suspendue que quand j'apprendrai que Lotte est mère. Une nouvelle époque commencera alors, et je ne l'aimerai plus, mais j'aimerai ses enfants, un peu, il est vrai, à cause d'elle; mais cela ne fait rien, et si vous me demandez d'être parrain, mon esprit reposera doublement sur le petit garçon. Je veux qu'il devienne fou pour les jeunes personnes qui ressembleront à sa mère.
Le dieu Hymen se trouve par un beau hasard sur le revers de ma lettre *.
Soyez donc heureux et partez. Vous ne passerez pas par Francfort, et j'aime cela, car je m'en irais si vous y Teniez. Donc, pour. Hanovre, et adieu. J'ai enveloppé et cacheté la bague de Lotte comme vous l'aviez commandé. Adieu.
N. B. — La lettre suivante était jointe à la précédente.
i II y a sur le revers de cette lettre un dessein au crayon, à peine encore visible, fait par Goethe, probablement d'après un modèle antique, et représentant le dieu Hymen portant un Bambteau.
GOETHE A LOTTE
Que mon souvenir soit toujours avec vous, comme cette bague, dans votre bonheur. Ma chère Lotte, nous nous reverrons au bout de longues années; vous aurez encore cette bague au doigt et je serai encore votre...
Je ne trouve pas de nom ni de titre pour signer; mais vous me connaissez.
Adreste
A Charlotte Buff,
qui fut autrefois la
chère Lotte à remettre
dans la Maison Allemande.
il*
GOETHE A KESTNER
Que Dieu vous bénisse , car vous m'avez compris. J'ai youIu faire, vendredi saint, un tombeau et y ensevelir la silhouette de Lotte. Mais elle est encore suspendue et elle y restera jusqu'à ma mort Adieu. Saluez de ma part votre ange et Léonore. Que celle-ci devienne une seconde Lotte et qu'elle soit aussi heureuse. Je marche à travers des déserts où il n'y a pas d'eau. Mes cheveux me donnent de l'ombre et mon sang est ma fontaine. Cependant je vois avec plaisir votre vaisseau, pavoisé de drapeaux bariolés, entrer le premier au port au milieu des pria de joie. Je ne partirai pas pour la Suisse. Je suis votre ami et celui de Lotte au-dessous et au-dessus du ciel de Dieu.
es.
GCBTHE A KESTNER.
Aussitôt que vous m'avez annoncé que Kielmannsegge était ici, je l'ai envoyé chercher dans la plupart des auberges, mais je n'ai pu le découvrir. Pottozelli me dit qu'il était parti, ayant entendu dire que je n'étais pas ici. Dites-lui qu'il n'aurait pas dû s'en aller comme cela. J'étais de retour lundi, et il est parti mercredi. J'ai pensé justement à lui ce jour-là, et j'ai désiré le rencontrer. Diteslui que la première partie de notre contrefaçon à'Ossian, laquelle contient Fingal, est terminée. Elle coûte 36 kr. Je la lui enverrai avec les autres choses, si cela lui platt, et je réclamerai mon Ossian. Je ne sais pas si je ne vous ai pas déjà prié, dans une lettre antérieure, d'emporter quelque chose pour Boje. Mandez-moi le jour de votre départ. Comment va votre ange? J'entretiens un grand commerce avec elle. Sa silhouette est attachée à l'aide d'épingles au mur, et je perds presque toutes les épingles : si j'en ai besoin d'une, en m'babillant, j'en emprunte presque toujours une à Lotte, et je lui en demande toujours la permission, etc.
Il y a une chose qui me fâche. J'ai fait à Wetzlar une poésie que, de droit, personne ne devrait comprendre
mieux que vous. Je roudrais bien vous Fenroyer, mais je n'en ai aucune copie. Boje en a reçu une par l'intermédiaire de Merck, et je crois qu'elle sera insérée dans Y Almanach des Muses. Elle a pour titre : le Voyageur, et commence par ces mots : « Que Dieu te bénisse, jeune femme ! » Vous l'auriez reconnue de suite, même sans cela.
Du reste, mon cher K., Lotte sait combien je l'aime. Adieu.
GOETHE A KESTNER
J'ai oublié, mon cher Résiner, de vous envoyer les appendice par le dernier paquet. Le n° 6 n'a, par mégarde, jamais été imprimé. Adieu. Gardez-moi votre affection et écrivez-moi comment vous vous êtes trouvés en route, vous et votre ange. Adieu, je vous enverrai le manuscrit de Falke. Faites-lui mes excuses.
GCETHE A KESTNER.
Arrivé à WetoUr le 12 avril. 73.
Vous faites bien, Kestner, de me prendre au mot. Oh! l'excellent homme! « Mais tous ne vouiez plus rien entendre de nous. » C'est vraiment beau ! Il est vrai que je ne voulais plus rien savoir de vous, parce que j'ai su que vous ne voudriez pas m'écrire. Autrefois, mon bon monsieur, la journée était à votre prince, la soirée à Lotte et la nuit à moi et à mon frère le sommeil. La nuit se confond maintenant avec la soirée, et le pauvre Goethe doit s'en accommoder comme toujours. Cela vous platt-il ainsi?
Pourtant je ne veux pas dire que je me donnerais au diable si je devais vous y mener d'abord. Donc, bonne nuit, monsieur Kestner et madame Kestner.
J'aurais ainsi fini ma lettre par ce trait si j'attendais dans mon lit quelque chose de plus agréable que mon frère. Voyez donc, mon lit est aussi stérile qu'un champ de sable, et j'ai eu aujourd'hui une belle journée, si belle que le travail, la joie, le désir, et la jouissance se sont confondus; si belle que, quand est venu le soir étoile, tout mon cœur a été plein du souvenir de ce merveilleux moment où je jouais, assis à vos pieds, avec la garniture de la robe de
Lotte. Hélas! ce cœur qui ne devait plus jouir, même de cela, il me parla d'un au delà; non pas d'un au delà des nuages, mais des montagnes. Avoir pu quitter Lotte, je ne comprends pas encore comment c'était possible. Car, voyez bien, ne soyez pas aveugle et sourd. Si quelqu'un vous disait maintenant, ou vous avait dit, avant ou après, de quitter Lotte, — qu'attriez-vous fait? — Cette question est inutile. — Eh bien, moi aussi je ne suis pas de bois et pourtant je suis parti ; dites, est-ce de l'héroïsme ou qu'est-ce ? Je suis content et mécontent de moi. Cela m'a coûté peu, et pourtant je ne comprends pas comment j'ai pu le faire. — C'est là la question.
Nous parlâmes sur ce qu'il y avait au delà des nuages. Je ne le sais pas, mais je sais que le bon Dieu, en vous laissant Lotte, doit être un homme d'un grand sang -froid. Si je meurs, et si j'ai quelque influence là-haut, je vous la prendrai certainement. C'est pourquoi priez bien pour ma vie et ma santé; et si je meurs, apaisez mon âme par des larmes, des sacrifices et d'autres choses pareilles. Autrement, les choses iront mal, Kestner, vous risquez beaucoup.
Je ne sais pas pourquoi je suis assez fou pour vous écrire toutes ces choses justement à l'heure où vous êtes à côté de Lotte et ne songez guère à moi. Cependant, je veux bien me satisfaire d'après les lois de l'antipathie s nous fuyons ceux qui nous aiment et nous aimons ceux qui nous fuient.
GOETHE A KESTNER
Armé le 12 avril 73.
J'ai cacheté vite la lettre d'hier au soir. Je vais parler de votre Pro Mem.
Servez- vous du supplément comme vous voudrez. Si vous voulez faire relier les journaux, pourquoi y ajouteriez- vous les stupidités concernant les affaires de l'Empire? Le journal a été arrangé tout exprès pour qu'on pût jeter celles-ci. Aussi le volume deviendra trop gros. Cependant je redemanderai après les numéros.
Est-ce que M. de Hille désire avoir un Mercure à lui tout seul? Et Falke? Prendra-t-il maintenant seul l'exemplaire que vous aviez voulu partager avec lui?
Les Plays se trouvent dans mes mains. Il fait aujourd'hui si beau temp3 que je voudrais me promener avec vous. Adieu, saluez de ma part le petit Hans.
GCETHE A KESTNER.
Mercredi. J'ai manqué hier Ànnette et je veux y aller maintenant. J'ai craint que ce ne fût vous et que vous vouliez m'attraper. Car je pars demain pour Darrostadt et alors tout le monde aurait eu de la peine. Annette vous apportera vos Plays. Il y a aussi un paquet pour le petit Hans. J'ai encore le billet de souscription aux gravures bibliques; je le garderai et quand les gravures paraîtront vous en disposerez. Annette vous apportera aussi 2 fl. 30 kr. que Caroline vous rend. La grande bague a coûté un ducat, la petite 3 fl. 30. Elle vous apportera aussi la vôtre. Je garderai la bague en grenat de Lotte. Je l'ai vue longtemps àson doigt et c'est là que je l'ai baisée mille fois. Elle restera parmi mes bijoux et quand j'aurai une bonne amie, elle la portera. Saluez de ma part votre ange et cette chère Léonore, et écrivez pour le Mercure à ma sœur qui vous salue.
Annette est bonne et aimable ; elle m'a apporté le bouquet de mariage de Lotte et je m'en suis paré aujourd'hui. J'entends dire que Lotte est aujourd'hui encore plus belle, plus aimable et meilleure qu'autrefois. En tout cas, ce n'est pas gentil de votre part de n'être pas venu avec Annette. Saluez de ma part Léonore et son amie Doro-
thée. Annette m'a raconté tout : comme elles sont couchées ensemble et partagent tout, excepté les amants, comment le quasi conseiller aulique continue d'être un âne, etc. Elle m'a tout raconté, et cela m'amuse autant d'entendre parler de vous que, comme je le désirais autrefois, de cueillir des groseilles et de secouer des pruniers demain, après-demain, et durant toute ma vie *. Saluez de ma part Schneider, s'il se souvient encore de moi, et Kielmannsegge. Potocelli m'a apporté hier, à la foire, un compliment de celui-ci. Nous avons ici un écuyer, qui a le diable au corps, en outre des comédies et des marionnettes. Dites à Lotte que je lui aurais fait voir tout cela si elle était venue; mais peut-être vaut-il aurtant qu'elle ne soit pas venue. — Oh ! les ombres et les marionnettes !
1 II semble que le pat sage cité par Gœthe dans Vérité et Poésie ptge i 17, vol. 22 des OEuvres complètes, édition de 1840, ait deji occupé dans ce temps son esprit, ce qui prouve une coïncidence intéressante entre sa jeunesse et sa vieillesse.
GCETHE A KESTNER.
Arrivée Wetzlar le 16 avril 73.
Je ne demande pas autre chose, mon cher Kestner , c'était ce que je désirais et ce que je n'ai pas voulu demander, car c'est la spontanéité qui donne aux cadeaux de l'amour toute leur valeur. Comment, moi, vous éconduire du milieu de votre bonheur auprès de votre Lotte ; moi qui aime mieux la voir à vous qu'à n'importe qui au monde, et qui vous souhaite tous les biens que me refusent les dieux ! Mais ce que je ne trouve pas gentil de votre part, c'est que vous piquez avec la spadille et que tous me faites une grimace railleuse parce que le bonheur a mêlé vos cartes, et que vous vous couchez ensuite à eôté de votre femme. Vous devriez vous dénoncer à Lotte et la fcire juge.
C'est seulement depuis votre mariage que vous m'appelez envieux et moqueur, etc. Mon cher, il faut me passer mes caprices. J'ai été avec Annette au théâtre. 11 est bon que je parte demain pour Darmstadt ; sans cela, je deviendrais amoureux d'elle. Sa présence a de nouveau ressuscité violemment tous les souvenirs et m'a rappelé toute ma vie parmi vous; je pourrais vous dire tout, même la toi-
lètte et les attitudes. Je me suis rappelé tout si vivement. Elle vous en dira ce qu'elle pourra. Kestnêr! quand vous ai-je envié Lotte dans le sens humain? car, pour ne pas vous l'envier dans le sens saint, je devrais être un ange sans poumons et sans foi. Je dois pourtant vous révéler un secret pour que vous voyiez et que vous reconnaissiez. Lorsque je me suis attaché de tout mon cœur, comme vous savez, à Lotte, Born m'en parla comme on parle de choses pareilles. « Gela ne me conviendrait pas, si j'étais K. . .; quelle en sera la fin? Tu es peut-être capable de la lui souffler, etc. » Je lui répondis dans sa chambre un matin en ces termes : a J'ai la folie de croire cette jeune personne une femme supérieure. Si elle me trompait et était par conséquent une créature ordinaire; si K... n'était que le fond de son commerce, pour qu'elle puisse avoir plus de sûreté et tirer profit de ses charmes, alors le premier moment qui me révélerait cela et qui l'approcherait de moi, serait aussi le dernier de notre connaissance.» Je confirmai cette réponse par un serment. Entre nous, et sans nie vanter, je suis un peu connaisseur en femmes. Et vous savez quels sont les sentiments que j'ai gardés pour elle et que je garderai jusqu'à la fin du monde pour tout ce qu'elle a vu, touché et où elle a passé. Voyez maintenant comment je suis envieux et jusqu'à quel point je dois l'être. Car, ou je suis un fou, ce qui est difficile à croire, ou elle est la plus rusée intrigante, ou enfin elle est... — Lotte, cette même Lotte dont il est question. — J irai demain à pied à Darmstadt; les restes de son bouquet de mariage sont attachés à mon chapeau. Adieu. Je quitte Annette avec peine. Quelles seraient mes peines si je partais de chez vous ! C'est mieux comme cela. Seule-
ment je suis fâché de n'avoir pas fait son portrait; mais il est vivant dans mon cœur et dans ma tête. Adieu. Je n'ai qu'un cœur rempli de désirs. Bonne nuit, Lotte. Ànnette dit aujourd'hui que j'avais toujours prononcé d'une manière si belle le nom de Lotte. Prononcé! me suis-je dit.
GOETHE A KESTNER
Arrivé à Wetzlar le 23 avril 73.
Merci, Kestner, pour vos deux lettres, qui m'ont été fort agréables, comme tout ce qui vient de vous, surtout à présent. Je suis encore préoccupé de la mort d'une amie qui nous était bien chère. Elle a été enterrée ce matin et je suis toujours près de sa tombe ; je m'y arrête pour y donner le souffle et la chaleur de ma vie, pour y être comme la voix de la pierre qui s'adresse à l'avenir. Mais, hélas! il m'est défendu de poser une pierre sur sa tombe, car je ne veux pas lutter contre toutes sortes de niaiseries et de cancans.
Mon cher Kestner, tu tiens dans tes bras une corne d'abondance de vie. Que le bon Dieu t'en prolonge la jouissance! Ma pauvre vie se refroidit comme un rocher désert Tout le monde part cet été. Merck va avec la cour à Berlin ; sa femme se rend en Suisse ; ma sœur, Mlle Flachsland, et tout le monde s'en va, et moi je reste seul! Si je ne prends pas femme, ou si je ne me pends pas, vous pouvez dire que j'aime beaucoup la vie, ou cherchez quelque autre supposition qui me fasse plus d'honneur.
Adieu, mille saluts à votre ange.
GCETHE A HÀNS.
Je vous envoie, mon cher fians, quelque chose que j'ai acheté à la foire; c'est probablement assez pour en faire un gilet ou des culottes. Ecrivez-moi sans façons, si cela ne suffit pas. Souvenez-vous de moi quand vous le porterez ou quand vous parcourrez les champs, quand vous irez à la chasse ou quand vous vous amuserez ailleurs. Baiççz pour moi la main de Lotie, embrassez Léonore et des centaines de fois les petits pour votre ami.
Goethe.
GCETHE A HANS.
Cher monsieur Hans, je vous remercie cordialementde votre souvenir. Ne vous lassez pas de m'écrire. Je suis quelquefois trèa-solitaire, et alors une charmante petite lettre me fait beaucoup de plaisir. Que Dieu vous en récompense, puisque je ne le puis moi-même; qu'il vous fosse grand et fort et aussi heureux que vous êtes bon.
Goethe.
GOETHE A KESTNER
Arrivé le SO avril 73, Darmstadt, dimanche.
Mon cher Kestner, vous savez qu'il ne m'est jamais possible de raconter ma vie en détail, et peut-être aujourd'hui moins que jamais. Oh ! c'a été aujourd'hui une journée folle et étrange ! Et vous étiez assis si tranquillement près de Lotte!
Dans une quinzaine nous serons tous dispersés, et cela va en si grande hâte que je ne sais pas où en est ma tête, ce que je dois espérer ou craindre. Que Dieu pardonne aux génies qui se jouent ainsi de nous sur la tombe. Mais je n'en veux plus rien savoir, je veux tout oublier. Oubliez tout dans les bras de Lotte et vaquez ensuite à vos occupations journalières ; jouissez du soleil, et que mon affection vous soit présente dans vos heures de repos.
J'ai reçu la lettre de Hans et votre post-scriptum. Diteslui de donner plus de détails. Il pense qu'il ne doit me rapporter que des choses remarquables. Est-ce que tout n'y est pas remarquable?
GGETHE A KESTNER.
Arrifé à Wetilar le 5 mai 73.
Mon cher Kestner, je suis de retour à Francfort, grâce à Dieu! Nous avons eu des scènes curieuses, et l'ivresse sera bientôt passée.
Que faites- vous et combien de temps resterez-vous encore?
Mademoiselle Flachsland est mariée avec Herder. En savez-vous déjà quelque chose? J'ai assisté avant-hier au mariage et je suis allé les voir hier.
Je vous envoie le Mercure en double ; arrangez-vous pour que j'en puisse toucher le prix de 9 fl. pour les deux exemplaires.
Adieu , mon cher, embrassez aussi une fois Lotte de ma part. Adieu.
GŒTHE A HANS
Lotte est maintenant partie. J'y prends autant de part que qui que ce soit de la famille. Mais, mon cher Hans, malgré cela nous ne suspendrons pas notre correspondance. Vous aurez toujours plus tôt des nouvelles de Lotte que moi ; communiquez-moi tout fidèlement. Saluez de ma part cette chère petite Léonore et dites-lui, puisque Lotte est partie et qu'elle est pour vous une seconde Lotte, qu'elle le soit aussi pour moi, et que je désire vivement la voir.
Je viendrai cet été, si c'est possible. Adieu, mon cher Hans.
Rappelez-moi au souvenir de papa, et embrassez de ma part les petits garçons.
Si votre sœur Caroline se souvient de moi, baisez-lui la main et embrassez pour moi Sophie et la petite Amélie.
GOETHE A HANS
Je vous remercie, mon cher Hans, pour votre excellente lettre. Envoyez l'incluse à Kestner, faites mes compliments à papa et à tous les autres, et gardez-moi votre affection.
Goethe.
GCETHE A KESTNER.
Arrifé à Hanovre le 18 juin 73*
Votre lettre m'a amusé; j'avais déjà eu, par l'intermédiaire de Hans, quelques-unes de vos nouvelles. J'ai fait cette nuit un rêve curieux au sujet de Lotte. Je lui donnais le bras en la conduisant le long de l'allée et tout le monde s'arrêtait et la regardait. Je pourrais dire le nom de plusieurs des personnes qui s'arrêtèrent et nous regardèrent. Tout à coup elle enveloppa sa tête d'un capuchon, et tout le monde fut très-étonné. (Cette circonstance provient de la lettre du petit Hans, qui m'avait écrit la scène de Minden.) Je la priai de rejeter le capuchon; ce qu'elle fit. Et ses yeux me fixèrent. Vous savez ce qu'on ressent quand elle vous regarde. Nous pressâmes le pas. Le monde nous regardait comme auparavant, « Lotte, lui dis-je, Lotte, que ces gens n'apprennent pas que tu es la femme d'un autre. » Nous arrivâmes à un endroit où l'on dansait, etc., etc.
C'est ainsi que je passe mon temps en rêvant ; je m'occupe de vilains procès, j'écris des drames, des romans et autres choses de ce genre. Je dessine, je modèle en cire et tout cela en hâte. Et vous, vous êtes béni comme l'homme qui craint le Seigneur. Il y a des gens qui disent que la
malédiction de Gain pèse sur moi. Pourtant je n'ai pas tué un frère ! Je pense que ces gens-là sont fous. Voici, mon cner Kestner, une partie de mon ouvrage. Tu en feras la lecture à ta petite femme quand vous tous recueillez en Dieu et fermez votre porte.
N. B. Madame l'archiviste (je pense que c'est le véritable titre), n'a pas, j'espère, par orgueil, abandonné sa camisole aux raies bleues, ou n'en a pas fait cadeau à une de ses petites sœurs. J'en serais bien fâché : car il semble que j'aime cette camisole presque plusque Lotte elle-même; du moins la camisole se présente souvent à mon esprit, quand les traits de celle qui la porte ne peuvent se dégager du brouillard de l'imagination.
GOETHE A HANS
Il y a, mon cher Hans, diverses affaires qui me déterminent à vous écrire. D'abord je vous demande comment tout le monde se porte chez vous. Il y a bien longtemps que je n'aie eu des nouvelles de la maison allemande.
Ensuite j'ai des commissions à vous donner; si vous les exécutez bien, vous serez un jour l'agent des princes-électeurs, des princes des États de l'Empire.
!• envoyez la lettre ci-jointe à Kestner.
2° Vous aurez la complaisance d'aller chez le conseiller aulique Sachs, et de lui dire : «Voici une lettre pour M. de Kielmannsegge, auriez- vous la bonté de la lui remettre? M. le Baron m'avait écrit d'envpyer mes lettres à M, le Conseiller aulique. »
3° Demandez à M. de Hille, si M. Kestner lui a remis une première partie du Mercure allemand. S'il l'a reçue, je lui demande le demi-louis d'or, et j'enverrai de suite la deuxième partie par les messageries à Wetzlar.
4° Demandez à papa s'il a lu un morceau du drame qui a pour titre, Gœtz de Berlichingen.
5° Saluez de ma part tous les habitants de la maison allemande, Léonore, Caroline, Dorothée et Annette, et demandez-leur si elles se souviennent encore de moi avec estime et affection. (Embrassez aussi de ma part tous les enfants et écrivez-moi bientôt. Goethe.
GŒTHE A KESTNER
Arrivé à Hanovre le 2i septembre 73.
Vous aurez toujours de mes nouvelles, mou cher Kestner. Car je me fierai durant toute ma vie à vous et à votre femme, que Dieu bénisse, et à laquelle il veuille donner autant de joies qu'elle en mérite. Un avancement ne peut pas vous manquer. Vous êtes de cette espèce d'hommes qui grandissent et prospèrent sur terre, de ces hommes justes qui craignent Dieu. C'est pour cela qu'il t'a donné une femme vertueuse qui prolongera ta vie. Je travaille beaucoup, et si j'ai de la chance, vous aurez bientôt encore un ouvrage d'un autre genre. Je voudrais que Lotte ne fdi pas indifférente à l'égard de mon drame.
Je possède déjà quantité de couronnes, composées de diverses feuilles et fleurs, même des fleurs italiennes. Je les ai essayées toutes alternativement devant la glace, en riant de moi-même. Les dieux m'ont envoyé ici un sculpteur, s'il trouve de l'ouvrage, comme nous l'espérons, je m'occuperai beaucoup de lui.
Saintes Muses, présentez-moi vos vases contenant l'atirum potobile et Yélixir vitœ. Je languis. Oh ! quel travail que de creuser des puits dans les déserts et d'y construire une chaumière. Et mes perroquets que j'ai élevés, qui causent avec moi; ils tombent malades et baissent leurs ailes.
Aujourd'hui il y a un an, c'était tout autrement. Je jurerais qu'à cette même heure, l'année dernière, j'étais assis à côté de Lotte. Je fais de ma situation le sujet d'un drame que j'écris en dépit de Dieu et des hommes. Je sais ce que dira Lotte quand elle le lira, et je sais ce que je lui répondrai. Écoutez, tous me rendriez un service à moi et peut-être à diverses autres personnes si vous vouliez vendre quelques exemplaires de Gœtz.M. Boje en a; marquez-lui combien vous en voulez, je lui ai écrit de vous en remettre autant que vous demanderez. Vendez-les ensuite à douze bons groschen et notez vos frais de poste. Merck en est l'éditeur, mais il est à Saint-Pétersbourg, et moi, je n'ai pas le talent qu'il fout à un libraire. Je crains que le livre ne se vende pas, sans cela il pourrait arriver que vous n'ayez pas encore un exemplaire dans six mois. Écrivez-moi donc où je dois adresser les secondes livraisons du Mercure et d'où me viendra l'argent. Si diverses choses réussissent d'après mon idée, j'enverrai bientôt à Lotte une boîte où il n'y aura ni confitures, ni articles de toilette, ni livres; par conséquent, jouissez de votre bonheur. Votre contentement et vos espérances me font du plaisir. Si vous tenez à avoir de mes nouvelles, écrivez-moi souvent.
GOETHE A HANS
Remettez, mon cher Hans, la deuxième partie du Mercure à M. de Hille; Kestner a emporté la première par mégarde à Hanovre. M. de Falke la rapportera à M. de Hille. Je demanderai ensuite de m'en envoyer le prix.
Donnez le drame ci-joint à papa; et quand lui, et peutêtre les sœurs l'auront lu, donnez-le à Ànnette et à Dorothée. Saluez tout le monde de ma part.
Je suis toujours .
l'ancien docteur Goethb,
Qui vous souhaite que vous gagniez tous les prix que vous méritez.
GOETHE A KESTNER
Je souhaite succès à toutes vos entreprises, et toutes les joies de la vie à votre femme.
Je ne puis pas vous blâmer d'aller dans le monde et d'y faire connaissance avec des gens distingués et haut placés. Le commerce avec les grands profite toujours à celui qui sait s'en servir avec mesure. C'est ainsi que j'estime la poudre, parce qu'elle me procure l'oiseau des airs. Mais eux aussi savent apprécier la générosité et la capacité; et un jeune homme comme vous doit aspirer à la meilleure place, morbleu ! et si vous ne le faisiez pour vous, il faudrait du moins le foire pour votre femme I Quant aux joies du ménage, je pense que le chancelier en a aussi bien que le secrétaire, et je ne m'en laisserais pas priver quand même je serais prince. Ainsi, au nom de Dieu, suivez les inspirations de votre cœur, ne vous souciez pas de la critique, et fermez votre cœur aussi bien au flatteur qu'au censeur. J'écoute volontiers l'un et l'autre jusqu'à ce qu'ils m'ennuient. Mme La Roche est venue ici ; elle nous a donné huit jours de bonheur. C'est une jouissance que de vivre avec de telles personnes. Kestner, je me trouve bien heureux ! quand ceux que j'aime ne sont pas près de moi, ils sont
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pourtant toujours devant moi. Le cercle des nobles cœurs est la plus précieuse de mes acquisitions.
Je reviens à mon cher Gœtzf J'ai confiance en sa bonne nature, il arrivera à bien et durera. C'est un enfant de l'homme avec beaucoup de fautes, mais c'est toujours un des meilleurs. Son extérieur et quelques rudesses heurteront beaucoup de gens; pourtant j'ai déjà tant de succès que j'en suis étonné. Je ne crois pas produire de quelque temps un autre ouvrage qui aura autant de succès. En attendant je continue mes travaux, peut-être plaira-t-il au tourbillon de la vie de me faire faire quelque chose de plus
Le 21 août.
Ceci était écrit depuis longtemps, mais je n'ai pas trouvé le moment de cacheter la lettre. N'ayant rien à y ajouter je vous prié de me garder votre affection et que Lotte continue de m'aimer. Elle est heureuse! Adieu.
GOETHE A KESTNER
Je viens de recevoir ce soir, 15 septembre, votre lettre et j'ai taillé une plume pour écrire une longue réponse. J'espère que mes esprits parviendront jusqu'à Lotte, quand môme elle ne voudrait pas prodiguer, à moi qui l'aime tant, la monnaie de ses sentiments, à laquelle le mari n'a pas de prétentions. Dernièrement j'ai eu grande peur en rêvant à elle. Le danger était pressant, tous mes projets étaient renversés» Nous étions surveillés et j'espérais tout dans le cas que je pourrais parler au prince. Je me tenais près de la fenêtre en réfléchissant si je devais sauter en bas, de la hauteur du deuxième étage. Oh ! me dis-je, tu vas te casser la jambe et tu seras forcé de te rendre. Mais si un ami passait, je me jetterais pourtant en bas, et si je me cassais une jambe il me porterait sur ses épaules au prince. Tu vois que je me souviens de tout, même du tapis multicolore de la table près de laquelle elle était assise et travaillait au filet, sa boîte eu paille devant elle. J'ai baisé mille fois sa main. Qh! c'était sa propre main ! cette main, elle est encore si présente à mon esprit que je me traîne toujours au milieu de rêves pareils.
Ma sœur et Schlosser soat dans la même position. Il
est encore à Carisrube où ses affaires traînent, Dieu sait comment. Je n'y comprends rien. Ma sœur est à présent à Darmstadt chez des amis. C'est pour moi une grande perte; die comprend et supporte mes caprices.
Quant à moi, mon cher, je laisse faire mon père, qui tâphe de me fourrer de plus en plus dans les affaires civiles de la Tille. Je le laisse faire, tant que je dispose encore de ma force intérieure. Un bon coup, et toutes ces cordes seront rompues. Aussi suis-je beaucoup plus calme et je vois qu'on peut rencontrer partout l'homme, de grandes et de petites, de belles et de vilaines choses. Je continue bravement mes travaux et je pense que je produirai diverses œuvres pendant cet hiver. J'ai envoyé un Gœiz au vieux bailli. Il lui a fait beaucoup de plaisir et il a été communiqué (probablement par les Brandt) à d'autres. Le juge à Wetzlar et M. de Fok ont demandé ce livre, à ce que m'écrit Hans, avec lequel j'entretiens une correspondance suivie. Tout cela, mon cher Kestner, me fait oublier, que la chère grandetante Lange de Wetzlar, avec l'aînée de ses chères nièces, est arrivée il y a peu d'instants au salon. Elles ont attendu bien des fois à cause de Lotte, sans que je sois allé les chercher ; qu'elles se tirent encore cette fois-ci d'affaire. Jeannette n'est pas avec elles. Elles ont dit de ma Lotte beaucoup de bonnes et aimables choses. Que le diable les en remercie ! —De ma Lotte! J'ai écrit cela par distraction, et pourtant, elle est, sous certains rapports, à moi. Sur ce point, il m 'arrive ce qui arrive à d'autres honnêtes gens, je suis raisonnable jusqu'à ce point. Donc, n'en parlons plus*
Parlons du Mercure (journal), pour nous calmer. Je ne sais pas si la vanterie fût plus de tort à cette entreprise que
celle-ci à la van terie. C'est du vent et du bavardage à faire honte. Tout le monde en a été mécontent. La seconde partie est un peu meilleure.
Le grand Jean et les petits Jean, Wieland et messieurs Jackerl viennent de se prostituer ! C'est leur affaire ! Ce n'était pas pour moi qu'ils ont écrit. La femme du conseille^ Jacobi s'est trouvée ici; c'est une brave et aimable personne. J'ai pu très-bien vivre avec elle; j'ai évité toutes les explications et je me suis conduit comme si elle n'avait ni mari ni beau-frère. Elle aurait essayé de nous réconcilier, et moi je ne veux pas de leur amitié. Qu'ils me forcent de les estimer autant que je les méprise à présent, et alors je leur rendrai mon affection.
J'ai reçu ce matin une lettre de Falke avec la première feuille de YAlmanaçh des Muses. Tu trouveras, page 15, le Voyageur, que je recommande bien à Lotte. U a été écrit dans mon jardin, dans un de mes meilleurs jours : tout mon cœur était plein xle Lotte et tout votre bonheur futur se présentait à mon âme et y produisait une satisfaction calme. Tu y trouveras, en regardant de près, plus d'individualité qu'il ne paraît, tu reconnaîtras dans l'allégorie Lotte et moi et ce que j'ai senti cent mille fois près d'elle. Mais n'en dis rien à personne. Cela doit vous être sacré; aussi vous êtes toujours près de moi quand j'écris quelque chose. Je travaille maintenant à un roman ; mais cela va lentement. Je compose, en outre, un drame qui sera représenté pour que les gaillards voient qu'il ne dépend que de moi d'observer des règles et de peindre la moralité et des sentiments. Adieu. Encore une confidence d'auteur : Mon idéal grandit et embellit de jour en jour, et si ma vivacité et mon amour ne m'abandonnent pas, il y
aura encore beaucoup de choses pour ceux que j'aime, et le public en prendra aussi sa part.
Et ainsi bonne nuit, ma chère Lotte. H y a dans l'enveloppe des vers. J'ai toulu les ajouter à mon portrait destiné à Lotte ; mais comme le portrait n'a pas réussi, elk aura en attendant tes vers. À une autre fois.
GOETHE A LOTTE »