‹ Maximes et réflexionsChapitre 31 sur 37 · BONHOMIE · texte numérisé non relu

BONHOMIE

Quand d'un brave homme défunt, D'un respectable pasteur ou conseiller La veuve fait graver le portrait, Au bas duquel on fait mettre de petits vers;

On dit :

Regardez ce vénérable homme , Sa tète et ses oreilles; Mais vous ne lirez pas sur son nez, Combien sa cervelle fut intelligente *

Ni ses nombreux services à la chose publique.

Cela, ma chère Lotte, s'applique aussi à nous : Je t'envoie mon portrait!

Tu y verras le long nez, Le regard des yeux, les boucles flottantes; C'est à peu près la vilaine figure, Mais tu n'y verras pas mon amour \ G.

1 Ceci est, dans l'original allemand, en vers rimes.

* Gœthe a essayé, par la lettre n° 100, la même pièce de yen on peu variée et accompagnée de sa silhouette. L'édition allemande en contient nn fac-similé.

GOETHE A KESTNER

Cette chère Mme La Roche épousera un négociant considérable d'ici. C'est bien! très-bien!

Votre Hans m'écrit toujours ce qui se passe dans la maison allemande. C'est ainsi que j'ai, depuis votre départ, une chronique complète de tous les trous, contusions et querelles de quelque importance.

Est-il vrai que la petite Dorothée va se marier ?

L'étoile de notre ville est tout à fait extraordinaire ; nous comptons, depuis six mois à peu près, vingt mariages importants. Nos deux voisines les plus proches et ma sœur se sont eigagées presque dans la même semaine.

Le gardien de la tour joue, les cloches sonnent, le tambour bat, et le jour commence à pointer là-bas.

J'ai été, dans ces derniers temps, assez appliqué; j'ai fait beaucoup de petites choses et une comédie avec des couplets est terminée; j'ai, en outre, esquissé les contours de quelques morceaux plus importants, et je vais me mettre à les étudier.

La comédie sus-mentionnée* où il n'y a pas trop d'esprit ni de sentiment, est arrangée pour l'horizon de nos acteurs et de notre théâtre. Pourtant on me dit qu'il y a des pasyiges qu'ils croient au-dessus de leur force. ^Ce n'est pas ma faute.

Vous en aurez une copie.

Est-ce que Lotte a parlé à Jacobi? Je m'aperçois qu'elle a attiré son attention. Est-ce qu'il y est encore?

Falke est un brave garçon. Je vois avec plaisir son affection pour moi ; il m'écrit de temps en temps. J'ai eu une scène étrange avec Merck, à cause d'une silhouette qui m'a été envoyée par Lavater, et qui ressemble beaucoup à Lotte. Cela se passa le soir de son arrivée et je vis qu'il aime encore Lotte ardemment. D'ailleurs, celui qui connaît Lotte et ne l'aime pas me déplaît.

Adieu, mes enfants, il fait jour.

Savez-vous déjà que Hœpfner a épousé Mlle Thomae?

Écrivez-moi bientôt. Et rejouissez-vous en songeant à moi, comme je me rejouis de votre souvenir.

GCETHE A HANS.

Je vous félicite, mon cher Hans, à cause de votre heureuse convalescence, et je désire que ma lettre vous trouve tous en bonne santé. Donnez la lettre ci-jointe à M. Kraiït, chancelier de Brème, qui aura la complaisance de la remettre à M. Kestner. Saluez de ma part votre cher papa et Caroline. Beaucoup de compliments aux demoiselles Léonore, Dorothée et Anne. Que les autres filles et petits garçons se conduisent bien ; ils auront des amandes et des images quand j'arriverai.

Dites à la petite Léonore qu'elle envoie à Lotte les morceaux oubliés, pour raccommoder sa camisole aux raies bleues. Elle les trouvera bien. Ou encore mieux, faitesvous-les remettre par Léonore et adressez-les-moi par les messageries. Je les enverrai à Lotte. Mais que personne ne l'en avertisse.

GOETHE A HANS

J'apprends avec plaisir, mon cher Hans, votre conduite, et que vous ne laissez pas échapper le prima* (premier prix). Quand tout sera bien rétabli dans la maison, je souhaite que ça dure. Je vous remercie pour les morceaux; mais que personne n'en écrive un mot à Lotte. Informezmoi du jour où le voiturier part pour Hanovre. J'ai une petite caisse, mais il faut la bien recommander à cet homme, parce qu'elle contient de la marchandise fragile qu'il doit transporter soigneusement. Adieu, mon cher Hans, mangez bien des fruits, faites mes compliments à papa et à tout ce monde chéri de la maison allemande. Adieu.

GCETHE A HAUS.

Mon cher Hans, je vous remercie bien de vos lettres et je vous prie de continuer. Voici quatre exemplaires de 17m. Vous aurez la complaisance de les remettre aux quatre dames dont les noms sont écrits sur la feuille cijointe.

Vous avez encore, si je ne me trompe, de l'argent destiné à moi. Je vous prie de l'accepter comme un cadeaude Noël, et de le partager avec vos frères et vos sœurs.

Saluez papa et les sœurs, et Mlle Brandt. Est-ce qu'aucune de celles-ci ne veut encore imiter Lotte?

GOETHE A LOTTE

Francfort, le 31 octobre 1773.

Je ne sais pas, ma chère Lotte, si ma supposition, que vous aurez bientôt besoin d'un négligé, est fondée; du moins je le crois. Ayant réfléchi sur ce point grave, je me suis dit : Elle aime le blanc ; toute étoffe de mousseline est bannie en hiver, à moins d'être doublée, et alors elle aurait trop l'air d'une grand-maman, etc. Sur cela, la déesse prévoyante de la mode s'approcha de moi et me présenta l'étoffe ci-jointe, qui, sauf la solidité, réunit tous les mérites. C'est une étoffe de mousseline, et en a, par conséquent, toutes les qualités. Les raies en soie en font une étoffe d'hiver. Eh bien, il faut l'envoyer au tailleur. Mais qu'il fasse bien attention! Notez que la doublure doit être absolument blanche; j'en ai vu en toile blanche. La pièce fournira justement un négligé qui descendra audessous des poches.

J'envoie en même temps les morceaux oubliés de la camisole aux raies bleues et blanches, en vous priant de ne

pas oublier, à cause des nouveaux amis qui Tiennent d'arriver, la vieille et fidèle amitié.

Adieu, ma chère Lotte, saluez de ma part votre petit mari, et rappelez-vous, comme moi, l'ancien temps.

Francfort, 31 décembre 1773. Ànnireraire de la naissance de Wolfgang.

Gonus.

GCETHE A KESTNER.

Le jour de Noël, le matin six heures passées, 1773.

Il y a un an que je vous ai écrit, mes chers amis. Quels changements depuis ce temps !

Si je ne vous ai pas écrit depuis longtemps, c'est que ma vie est très-occupée. Je te remercie, chère Lotte, pour m'avoir envoyé une lettre en retour de mes fils d'araignées* Si je l'avais espérée, mon cadeau n'aurait pas été désintéressé. Je l'ai baisée cent fois. Il y a des moments où l'on sent plus vivement combien on aime ses amis.

Je ne puis pas vous peindre ma joie en revoyant Merck. Il est arrivé huit jours plus tôt que je ne comptais, et il était assis dans la chambre de mon père, lorsque je revins chez moi. — J'entrai sans le savoir et j'entendis sa voix avant de le voir. Tu me connais, Lotte.

Le passage de ta lettre qui indique la possibilité d'un rapprochement a traversé mon âme. Ah ! c'est mon rêve depuis votre départ. Mais cela restera un rêve. Il est vrai que mon père ne s'opposerait pas à ce que j'acceptasse des fonctions ailleurs; aussi ni l'amour ni l'espérance d'obtenir une place ne me retiennent ici, — et il me semble que je pourrais essayer de voir ce qui se passe ailleurs.

Mais, mon cher Kestner, j'ai pour moi-même trop besoin de mes talents et de mes forces; j'ai en toujours l'habitude d'agir d'après mes instincts et cela ne pourrait pas convenir à un prince qui serait mon maître. Et ensuite, où apprendrais-je un peu de subordination politique? — Ces habitants de Francfort sont une race maudite, dit habituellement H. le président de Moser ; on ne peut se servir nulle part de leurs tètes obstinées. Et quand même je ne seras pas entêté, mes connaissances en droit sont le moindre de mes talents. Un peu de théorie et de bon-sens ne suffisent pas. — Ma pratique marche ici de pair avec mon savoir, j'apprends tous les jours et je me tire ainsi d'affaire. — Mais dans cette chambre de justice, — j'ai eu toujours soin de ne pas jouer un jeu quand j'étais le moins habile de la partie. — Donc. — Pourtant je voudrais savoir si tes paroles ont été un peu plus qu'un désir et un caprice.

Ma sœur est brave. Elle apprend à vivre ! Nous reconnaissons seulement dans les circonstances compliquées et difficiles ce qu'il y a en nous. Elle est heureuse et Schlosser est le meilleur des maris commç il a été le plus tendre et le moins fou des amants.

GCETHE A HANS.

Je r vous présente un de mes bons amis. Je serais volontiers venu avec lui, mais ça n'a pas été possible, mon cher Hans. Si vous me conservez votre affection, j'espère qu'il m'arrivera un jour de vous revoir. Ce que vous ferez pour H. Plitt, je le considérerai comme fait pour moi. Conduisezle chez les Brandt et saluez de ma part les sœurs auxquelles il plaira sans ma recommandation. Que mes petits garçons m'aiment ! Je leur envoie quelque chose de la foire. J'espère que Sophie et la petite Anne ne m'ont pas oublié. Conduisez-vous toujours bien. N'achetez pas les journaux de Francfort ; ils ne vous serviront à rien. Quand je trouverai un livre pour vous, je vous l'enverrai.

Goethe.

GCETHE A HANS.

Mon cher Hans, dites à la petite Anne de me pardonner l'oubli de sa commission. M. Schmidt ne pent pas donner des échantillons; mais il enverra plusieurs pièces. Que la petite Anne aie la bonté de m'écrfre quelles sont les couleurs et le genre demandés; je m'en chargerai.

Encore une commission : j'ai 9 florins à réclamer de M. Falk; allez les chercher et envoyez-les-moi par les messageries.

Saluez toute la maison, Mlle Dorothée —vous savez bien — et Léonore. Je voudrais bien savoir ce qu'écrit et envoie Lotte.

GOETHE A HANS

Mon cher Hans, j'ai malheureusement égaré votre dernière lettre ; ainsi je dois vous demander de me communiquer encore une fois la commission d'Annette et de Caroline, savoir : quelles conteurs elles veulent avoir. Saluez tout le monde. Adieu.

GOETHE A HANS

Il y a encore une difficulté dans cette commission. Vous m'écrivez d'envoyer à Annette trois quarts d'aune de la pièce jointe.

Eh bien! je ne comprends pas ce qu'elle veut faire de trois quarts d'aune. Si c'est trois aunes et un quart, c'est autre chose*

Mais comme cela coûte de l'argent, plus de 16 florins, j'ai voulu demander encore une fois. Saluez tout le monde, et donnez-moi de vos nouvelles.

GCETHE A HANS.

En attendant, je vous envoie, mon cher Hans, quelque chose pour les petits; partagez entre eux les raisins secs, les figues et les images. Le livre leur appartient en commun, il vient de M. Kestner.

Gardez-moi votre affection. Salue de ma part le papa, les sœurs et les Brandt. Adieu.

GOETHE A HANS

Je vous envoie, mon cher Hans, pour le jour de l'an, un proœmium virtulis et diligentiœ. Et pour que vous voyiez quelle espèce de gens nous sommes à Francfort, je vous envoie aussi un heller (/tard) neuf.

Saluez de ma part tous mes amis et conservez-moi votre affection.

GfiETHE A HANS.

Remettez exactement et au plus tôt la lettee ci-jointe. Je souhaite une prompte guérison à Albert et à Ernest. Recommandez-moi au papa, saluez de ma part les sœurs Léonore et Dorothée, et écrivez-moi de temps en temps.

GoETHR.

GOETHE A LOTTE

Je me rappelle à l'instant, ma chère Lotte, que je dois depuis longtemps une réponse à ta lettre. C'est que tu as été pendant tout ce temps-ci, peut-être plus que jamais, tn, cum et sub moi (que ton gracieux maître t'explique cela). Je le ferai bientôt, imprimer pour toi. Cet ouvrage réussit, ma chère. Ne suii-je pas à mon aise en songeant avons?

Je suis toujours l'ancien, et ta silhouette est encore suspendue dans ma chambre et je lui emprunte comme autrefois des épingles. Tu ne doutes pas que je ne sois fou, et j'ai honte d'en dire davantage; car si tu ne sens pas que je t'aime, pourquoi alors est-ce que je t'aime?

Goethe.

GOETHE A KESTNER

Mars 1774.

Ce n'est pas beau de ta part de répondre le 13 féyrier à ma lettre datée du jour de Noël. Dorénavant, mon cher Kestner, envoie tes lettres par la poste, écris plus souvent, sans cela je m'adresserai à Lotte pour qu'elle m'é- . crive.

Mme La Roche s'est mariée ici; c'est ce qui me fait encore supporter la vie, si toutefois elle peut être rendue supportable.

Vous recevrez peut-être bientôt un écrit qui vous prouvera combien j'ai été près de vous. Écrivez-moi souvent, ne serait-ce que pour me conter des bagatelles de ménage. Vous savez qu'elles m'intéressent au plus haut degré.

Jacobi a rendu justice à Lotte. Il en a fait une description très-avantageuse et lorsqu'on m'écrivit ce qu'il avait dit d'elle je dus convenir que je ne lui connaissais vraiment pas toutes ces qualités; car je l'ai toujours beaucoup trop aimée pour l'observer tant. — L'Iris est une entreprise puérile qu'il faut lui pardonner, parce qu'il pense en tirer

quelque argent. Messieurs Jackerl veulent ruiner le Mercure depuis qu'ils se sont brouillés avec Wieland.

Ce que ces gaillards-là pensent de moi m'est égal. Autrefois ils ont parlé de moi comme d'un pauvre diable, et maintenant ils doivent sentir qu'on peut être un honnête garçon sans pour cela être obligé de les estimer. Cela va bien à Lotte d'être sur la liste des protectrices.

Je ne veux rien dire de mes désirs et de mes espérances d'aller vous voir. t C'est comme cbn we,— ainsi nous remettons cela en attendant. Que je regrette que vous n'ayez pas vu Herder davantage! Était-il seul ou sa femme étaitelle avec lui? Je travaille assez et ma manière de vivre est toujours la même. Quand je regarde de temps en temps tes vieilles lettres, je suis étonné d'être encore le même après tant de changements. Je voudrais bien qu'il en fût ainsi de vous. Écrivez-moi donc plus souvent ou demandez à Lotte de m'écrire de temps en temps un petit mot, quand elle se sent disposée. Elle pourrait bien le faire. Qu'elle salue de ma part Mme Pestel, ce doit être aussi une brave femme.

La nommée Kunkel a causé beaucoup d'embarras à la commune. Elle était prisonnière à Strasbourg, dont les autorités ne voulurent pas la livrer ; et, lorsque l'électeur s'est adressé au roi, elle s'est sauvée en Suisse. Voilà les renseignements les plus nouveaux et, à l'heure qu'il est, epcore secrets. Il n'y a rien d'étonnant à ce que nous soyons impérialistes, puisque nous appartenons à l'empereur.

Adieu, donnez-moi bientôt de vos nouvelles. Je suis Je

même pour l'éternité. Amen.

GCETHE A KESTNER.

Mai 1774.

Je me suis encore débarrassé d'un souci. Embrassez pour moi le petit garçon et Lotte, mon amie pour l'éternité. Dites-lui que je ne puis pas me la figurer comme femme en couches. C'est décidément impossible. Je la vois toujours telle que je l'ai quittée (ainsi je ne te connais pas en ta qualité de mari ; je ne connais d'autres relations que nos anciennes, auxquelles j'ai associé, dans une certaine occasion, des passions étrangères. Je vous en avertis pour que vous ne vous en fâchiez pas.) Je te prie de ne pas faire attention pour le moment au radotage ci-joint; le temps l'expliquera. Si vous m'aimez comme je vous aime, il n'y a pas dans le monde des amis plus parfaits.

Mon vilain article contre Wieland fait plus de bruit que je n'en attendais. J'apprends qu'il se conduit bien dans cette occasion. Je suis donc dans mon tort.

GOETHE A KESTNER

Le 11 mai 1774.

Cela m'a surpris; je ne m'y étais pas attendu. Je l'avais espéré ; mais comme ta lettre n'en disait rien, je me suis rappelé que les premiers-nés sont à la famille. Mais maintenant, je voudrais que Lotte, — car le garçon doit être baptisé le H mai, date de cette lettre,— que Lotte, mettant de côté toutes les réflexions, se fût écriée : c II s'appelle Wolfgang l l'enfant doit porter le même nom ! » Il semble que tu inclines du même côté, et je désire qu'il le porte, parce que c'est le mien. — Si vous lui avez donné un autre nom, je me réserve de donner au prochain le nom de Wolfgang; car vous prendrez certainement plusieurs parrains,-» et moi, —je voudrais tenir sur le baptême tous vos enfants, parce qu'ils me sont tous aussi proches que vous. — Écrivez-moi de suite ce qui s'est passé. J'ai làdessus des pressentiments étranges que je ne dis pas; le temps les fera connaître.

Adieu, mes amis (que j'aime tant que j'ai été forcé de prêter et d'accommoder la richesse de mon amour à la représentation fictive du malheur de notre ami). Vous saurez plus tard le sens de cette parenthèse. 6.

GOETHE A LOTTE

Le 16 juin 1774. ■•■•<■

Ma chère Lotte, je viens de chez M. et Mme Meyer, j'ai soupe avec eux aujourd'hui et hier. Ils ont passé la journée à Darnistadt. Ce sont de braves gens; je suis sûr qu'ils ont de l'affection pour moi, car j'en ai pour eux. Nous avons été si francs dans le premier quart d'heure... Lotte, que je suis enfant! J'ai été, pour ainsi dire, surpris, lorsque Mme Meyer m'a dit que tu songeais encore à moi. Est-ce que les lettres de Kestner ne me le disent pas, et mon cœur ne me le dit-il pas aussi? Et pourtant c'a été pour moi une nouvelle, quand cette bonne petite femme m'a dit avec l'accent d'un intérêt vrai, que tu songeais encore à moi. Oh! elle a senti ce qu'elle me disait! C'est une bonne femme! J'avais déjà l'intention de t'écrire hier au soir; mais ce m'a été impossible. Je me suis promené dans ma chambre en causant avec ta silhouette, et je suis, encore en ce moment, à peine en état de griffonner ces lignes! Ne serrerai-je plus jamais ta main, ma chère Lotte? J'ai beaucoup parlé à Mme Meyer de toi. Nous avons été ensemble au bois, et elle m'a promis de t' entretenir de moi dans

Elrie ». Oui, ma chère Lotte, il y a longtemps que je n'ai en on tel plaisir. — Son mari est justement un de ces hommes comme je les aime. C'est une bonne âme, franche, qui réunit, sans nul pédantisme, la science et les lettres à l'expérience de la vie. Nous nous sommes bien rencontrés. Bonne nuit. Ils partent demain matin, et je veux leur envoyer encore quelque chose. Adieu! adieu!

Et mon filleul se porte bien et la petite maman sera aussi bientôt rétablie? Je te jure, ma chère Lotte, que c'est pour ma tête une torture de songer que tu es mère et que tu as un petit garçon qui porte un nom que j'ai choisi. Je ne puis réarranger de cela, je ne puis me l'imaginer. Je tiens donc, ma chère Lotte, à ce que tout soit comme c'était. Mme Meyer me dit que tu n'as pas non plus changé. Embrasse et salue de ma part papa Kestner. Qu'il m'écrive souvent et toi aussi, tu m'écriras si cela ne te fatigue pas. Voici une lettre de Mme Meyer. Je pense qu'elle est pour sa sœur. Hans m'en a envoyé une pour elle, que j'ai remise. J'espère qu'elle passera bientôt par ici en revenant des eaux. Je la chargerai d'un salut et d'une poignée de main pour toi. Adieu, ma chère Lotte, je vous enverrai bientôt un ami qui me ressemble beaucoup, et j'espère que vous le recevrez bien. Il s'appelle Werther 9 et vous expliquera lui-même ce qu'il est et ce qu'il a été.

Gorthb.

1 Un petit bois près de Hanovre.

GOETHE A LOTTE

Le 26 et 31 août 1774.

Devine qui sort en ce moment de ma chambre. Lotte, ma chère Lotte, tu ne le devines pas? Tu penseras plutôt à une foule de gens célèbres ou obscurs qu'à la femme Catherine Lisbet, ma vieille blanchisseuse de Wetzlar, la bavarde que tu connais et qui t'aime comme tous Ceux qui se sont jamais approchés de toi. Ne pouvant plus trouver à vivre à Wetzlar, elle est venue ici, et ma mère espère lui trouver une place. Je l'ai emmenée dans ma chambre. En voyant ta silhouette elle s'est écriée : c Âh ! voilà cette chère Lotte ! » Malgré sa bouche édentée il y avait beaucoup d'expression dans ce cri. Dans sa joie, elle baisa ma main et mon habit, et elle me raconta que tu avais été d'abord un peu méchante, puis très-sage et que tu ne l'avais pas trahie, lorsqu'elle reçut des coups à cause de toi, parce qu'elle t'avait conduite chez le lieutenant Meyer, lequel était amoureux de ta mère et voulait te voir et te Sûre un cadeau, ce qu'elle ne permit pas. Enfin, elle m'a raconté tout. Tu penses bien que cette femme était précieuse pour moi, et que je m'occuperai d'elle. Si les ossements de saints et des chiffons qui ont touché leur corps sont dignes

d'être adorés et gardés arec soin, pourquoi pas la créature humaine qui t'a touchée, qui t'a portée dans ses bras, qui t'a conduite par la main, à qui tu as peut-être demandé quelque chose? toi, Lotte, demander! Et cette personne devrait me prier ! Anges du ciel ! Encore quelque chose, ma chère Lotte, qui m'a fait rire : elle m'a dit que tu l'as souvent fâchée en tordant tes mains pour jouer, comme tu le fais peut-être encore. Elle l'imita et il me sembla que ton esprit planait autour de moi. Elle me parla aussi de la petite Caroline, de Léonore, de tout le monde et de tous ceux que j'ai connus ou que je n'ai pas connus : mais enfin elle revient toujours à Lotte. Sans Lotte, tout était triste et mort. Adieu, Lotte. Pour aujourd'hui, pas un. mot de plus.

31 août.— -J'ai écrit à Lange n, samedi dernier, avant l'arrivée de Merck, la feuille ci-jointe. Nousavoi&pjissé une heureuse journée; le dimanche n'aélé guère. amusant. J'ai rêvé dans la nuit de toi, que j'étais revenu chez toi et que tu m'avais donné un bon baiser. Depuis que je t'ai quittée, je ne t'ai jamais vue, ni dans mes rêves, ni évçillé, aussi distinctement devant moi. Adieu! Une des silhouettes cijointes est pour vous 1 , les autres sont pour Mçyer et Zimmermann. Que Kestner réécrive bientôt. A^ieu, Lptle. Je te remercie de vouloir bien lire ce que j'écris et fois imprimer. Mais aussi, comme je t'aime ! Embrasse pour moi le petit garçon. Quand je pourrai venir, je me pré-

1 Cette silhouette se trouve dans l'édition allemande, avec la lettre n* 02 et le fac-similé d'une petite poésie.

senterai sans façon à toi; ainsi que je t'ai quittée autrefois. Tu ne t'effrayeras pas pour cela et tu ne m'appelleras pas une vilaine figure. Salue les Meyer de ma part. Je voudrais bien voir le petit garçon dans tes bras. Adieu, adieu.

GOBTHE.

GCETHE A LOTTE.

27 août 1774.

J'ai commencé hier, le 26, une lettre pour toi. Me voici à Langen entre Francfort et Darrostadt. En attendant Merck, que j'ai fait chercher, je veux t' écrire. Aujourd'hui il y a deux ans, j'ai, été assis, presque pendant toute la journée, près de toi. On coupa des haricots verts jusqu'à minuit et Ton commença solennellement le 28 1 en prenant du thé. Lotte, tu m'assures avec cette aimable franchise que j'ai toujours appréciée, que vous m'aimez encore. Oh ! ce serait trop triste, si le temps devait aussi emporter nos sentiments. Je t'enverrai prochainement un livre ; appelles-le comme tu voudras, des prières ou un trésor pour te rappeler matin et soir les bons souvenirs de l'amitié et de l'amour. Je suis sûr que vous penserez demain à moi. Demain je serai avec vous. Mme Meyer m'a promis de m'envoyejr son petit esprit pour venir me chercher. Nous avons une magnifique matinée. Une première pluie qui succède à une sécheresse de plus de quatre semaines me rafraîchit autant que la terre, et je vais m'en ré-

1 Le 28 août était le jour de naissance de Goethe et de Kestner.

jouir à la campagne. Gotter était ici avant «hier. Il part avec deux de ses sœurs pour aller voir à Lyon une autre sœur. Il est toujours bon mais souffrant, pourtant assez gai. Nous nous sommes rappelé notre vie d'autrefois. Il salua cordialement ta silhouette. Je lui ai parlé de différentes choses jusqu'à son départ C'est un avantage pour moi d'être ici à mi-chemin : quand mes amis voyagent, ils sont forcés de passer devant moi et de payer en amis le droit de pas-

ie*

fêé

GCETHE A HANS.

Le 5i août 1774.

Vous arez perdu un frère chéri, et moi j'ai perdu un de mes chers petits garçons. Redoublez vos efforts pour vous conduire de mieux en mieux afin de consoler de cette perte papa et moi. Saluez toute la famille de ma part. Écrivez-moi plus souvent ce qui se passe. Ne savez-vous pas que les moindres détails qui vous concernent m'intéressent vivement? Il y a longtemps que je vous ai quittés, mais je suis toujours avec vous. Adieu. Envoyez la lettre ci-jointe à Lotte.

GCETHE A KBSTNER.

Le 23 septembre 1774.

Si vous avez déjà le livre, vous comprendrez le pli cijoint. Pressé comme je suis, j'avais oublié de le mettre dans le volume. Les marchands de la foire font un bruit épouvantable; mes amis 6ont arrivés; mon passé et mon avenir se confondent merveilleusement.

4}oe devieudrai-je î Oh ! vous qui avez déjà une position, vous êtes infiniment mieux à votre aise que moi.

Meyer, est-il de retour ? Je vous prie de ne pas encore prêter ce livre. Conservez votre affection h celui qui est encore vivant, et respectez celui qui est mort.

Vous comprendrez maintenant les passages obscurs de mes lettres précédentes.

GOETHE A LOTTE

Incluse dans la précédente.

Ma chère Lotte, tu sentiras en lisant ce petit livre, combien il m'est cher; aussi cet exemplaire a pour moi du prix comme s'il était unique au monde. Tu l'auras, Lotte, je l'ai baisé plus de cent fois et je l'ai enfermé pour que personne n'y touche. Lotte ! — Je te prie de ue le montrer qu'aux Meyer. Tl ne sera publié qu'à la foire de Leipzig. Je voudrais que chacun le lise de son côté, toi et Keslner, et que chacun m'en écrive un petit mot.

Lotie, adieu, Lotte.

FRAGMENT

D'UN BROUILLON DE LETTRE ÉCRITE FAR KESTNEft, APRÈS AVOIR REÇU

Hanovre, à la fin de septembre ou au commencement d'octobre 1774.

Votre Werther serait de nature à me faire grand plaisir en me rappelant bien des scènes et des événements intéressants; mais, tel qu'il est, il m'a peu édifié à certains égards. Vous savez que j'aime à parler franchement.

Vous avez prêté, il est vrai, à chaque personnage quelques traits étrangers, ou bien vous avez fondu plusieurs en un seul ) je ne désapprouve pas cela, mais si, en fondant et en empruntant ainsi, vous aviez tant soit peu consulté votre cœur, les personnes véritables auxquelles vous avez emprunté des traits se trouveraient moins prostituées.

Vous avez voulu dessiner d'après nature pour donner des tons vrais à votre tableau ; mais vous avez réuni tant de choses disparates que vous avez manqué tout à fait votre but. Monsieur l'auteur se fâchera peut-être ; mais je m'appuie sur la réalité et la vérité, quand je prétends que le

peintre s'est trompé. La rentable Lotte serait bien fichée si elle ressemblait à la Lotte peinte par vous. Je sais bien que c'est une composition. Mais, même madame H...., que tous y avez mêlée un peu, n'aurait pas été capable de ce que tous dites de votre héroïne. Le but de votre œuvre, la nature et la vérité, n'auraient pas exigé tant de frais d'invention, car Jérusalem se serait brûlé* la cervelle sans la conduite de votre héroïne, qui serait toujours déshonorante pour une femme et surtout pour une femme distinguée.

La véritable Lotte dont vous voulez être l'ami, est, dans vetre peinture» suffisamment indiquée pour ne pas la méconnaître.— Je ne veux pas continuer; la pensée seule me cause déjà trop de douleur. Et le mari de Lotte, que vous appeliez votre ami et qui Tétait, Dieu le sait, il est avec elle... Et ce misérable Albert t alors même qu'il ne serait pas une copie, il a emprunté tant de traits à l'original qu'on peut aisément deviner le véritable Albert.

La ressemblance né porte, il est vrai, que sur le côté extérieur, et, grâce à Dieu, seulement sur l'extérieur. Mais si vous teniez à l'y introduire, était-il donc nécessaire d'en faire un être aussi apathique? Peut-être était-ce dans l'intention de vous placer fièrement à côté de lui et pour pouvoir dire : « Voyez quel homme je suis, moi ! »

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