‹ Maximes (volume 2)Chapitre 31 sur 85 · ADVIS AU LECTEUR · texte numérisé non relu

ADVIS AU LECTEUR

sujet qu'elle traite, et qu'elles eussent esté mises dans un plus grand ordre} mais je ne l'ay pu faire sans renverser entièrement celuy de la copie qu'on m'a donnée^ et, comme il y a plusieurs Maximes sur une même matière, ceux à qui j''en ay demandé avis ont jugé qu'il estait plus expédient de faire une table à laquelle on aura recours pour trouver celles qui traittent d'une même chose.

ou SENTENCES ET MAXIMES MORALES

Monsieur,

[e ne sçaurois vous dire au vray si 'les Réflexions Moralles sont de )M***, quoy qu'elles soient écrites 'd'une manière qui semble aprocher de la sienne. Mais en ces occasions là je me deffie presque toujours de l'opinion publique, et c'est assez qu'elle luy en aye fait un présent pour me donner une juste raison de n'en rien croire. Voila de bonne foy tout ce que je puis vous répondre sur la première chose que vous, me demandez. Et, pour l'autre, si vous n'aviez bien du pouvoir sur moy, vous n'en auriez guère plus de contentement : car un homme prévenu

au point que je le suis d'estime pour cet ouvrage n'a pas toute la liberté qu'il faut pour en bien juger. Neantmoins, puisque vous me l'ordonnez, je vous en diray mon avis, sans vouloir m' ériger autrement en faiseur de dissertations, et sans y mêler en aucune façon l'interest de celuy que l'on croit avoir fait cet écrit. Il est aisé de voir d'abord qu'il n'estoit pas destiné pour paroistre au jour, mais seulement pour la satisfaction d'une personne qui , à mon avis, n'aspire pas à la gloire d'estre autheur; et, si par hazard c'estoit M***, je puis vous dire que sa réputation est établie dans le monde par tant de meilleurs tiltres, qu'il n'auroit pas moins de chagrin de sçavoir que ces Réflexions sont devenues publiques qu'il en eut lorsque les Mémoires qu'on luy attribue furent imprimez. Mais vous sçavez, Monsieur, l'empressement qu'il y a dans le siècle pour publier toutes les nouveautez, et s'il y a moyen de l'empescher quand on le voudroit, sur tout celles qui courent sous des noms qui les rendent recommandables. Il n'y a rien de plus vray. Monsieur, les noms font valoir les choses auprès de ceux qui n'en sçauroient connoistre le véritable prix. Celuy des Réflexions est connu de peu de gens, quoy que plusieurs se soient meslez d'en dire leur avis. Pour moy,

je ne me pique pas d'estre assez délicat et assez habile pour en bien juger : je dis habile et délicat, parce que je tiens qu'il faut estre pour cela l'un et l'autre; et, quand je me pourrois flater de l'estre, je m'imagine que j'y trouverois peu de choses à changer. J'y rencontre partout de le force et de la pénétration, des pensées élevées et hardies, le tour de l'expression noble et accompagné d'un certain air de qualité qui n'apartient pas à tous ceux qui se meslent d'écrire. Je demeure d'accord qu'on n'y trouvera pas tout l'ordre ny tout l'art que l'on y pouroit souhaiter, et qu'un sçavant qui auroit un plus grand loisir y auroit pu mettre plus d'arangement; mais un homme qui n'écrit que pour soy et pour délasser son esprit, qui écrit les choses à mesure qu'elles luy viennent dans la pensée, n'affecte pas tant de suivre les règles que celuy qui écrit de profession , qui s'en fait une affaire, et qui songe à s'en faire honneur. Ce desordre neantmoins a ses grâces, et des grâces que l'art ne peut imiter. Je jie sçay pas si vous estes de mon goust, mais, quand les sçavans m'en devroient vouloir du mal, je ne puis m'empescher de dire que je prefereray toute ma vie la manière d'écrire négligée d'un courtisan qui a de l'esprit à la régularité gesnée d'un docteur qui

Ib DISCOURS

n'a jamais rien vu que ses livres. Plus ce qu'il dit et ce qu'il écrit paroist aisé et dans un certain air d'un homme qui se néglige, plus cette négligence, qui cache l'art sous une expression simple et naturelle, luy donne d'agrément ' . C'est de Tacite que je tiens cecy; je vous mets à la marge le passage latin, que vous lirez si vous en avez envie, et j'en useray de même de tous ceux dont je me souviendray, n'estant pas asseuré si vous aimez cette langue, qui n'entre gueres dans le commerce du grand monde, quoy que je sçache que vous l'entendez parfaitement. N'est-il pas vray, Monsieur, que cette justesse recherchée avec trop d'estude a toujours un je ne sçayquoy de contraint qui donne du degoust, et qu'on ne trouve jamais dans les ouvrages de ces gens esclaves des règles ces beautez oii l'art se déguise sous les aparences du naturel, ce don d'écrire facilement et noblement, enfin ce que le Tasse a dit du palais d'Armide :

Stimi (si misto il culto è col negletto) Sol naturali gli ornamenti e i siti.

Di natura arte par, che per diletto L'imitatrice sua scherzando imiti,

(Tass., cant. i6.)

I . Dicta factaque ejus quanto solutiora , et quamdam sut ncgligentiam praeferentia, tanto gratius in speciem simplicitatis accipiebantur. — Tac,^ Ann., 1. i6.

Voila comme un poëte françois l'a pensé après luy :

L'artifice n'a point de part

Dans cette admirable structure; La nature, en formant tous les traits au hazard, Sçait si bien imiter la justesse de l'art,

Que l'ail, trompé d'une douce imposture. Croit que c'est l'art qui fait l'ordre de la nature.

Voila ce que je pense de l'ouvrage en gênerai; mais je voy bien que ce n'est pas assez pour vous satisfaire, et que vous voulez que je réponde plus précisément aux difficultés que vous me dites que l'on vous a faites. Il me semble que la première estcelle-cy : Que les Réflexions détruisent toutes les vertus. On peut dire à cela que l'intention de celuy qui les a écrites paroist fort éloignée de les vouloir détruire ; il prétend seulement faire voir qu'il n'y en a presque point de pures dans le monde, et que dans la pluspart de nos actions il y a un meslange d'erreur et de vérité, de perfection et d'imperfection, de vice et de vertu; il regarde le cœur de l'homme corrompu, attaqué de l'orgueil et de l'amour propre, et environné de mauvais exemples, comme le commandant d'une ville assiégée à qui l'argent a manqué : il fait de la monnoye de cuir et de La Rochefoucauld. 3

carton ' . Cette monnoye a la figure de la bonne, on la débite pour le mesme prix, mais ce n'est que la misère et le besoin qui luy donnent cours parmy les assiégez. De même la pluspart des actions des hommes que le monde prend pour des vertus n'en ont bien souvent que l'image et la ressemblance. Elles ne laissent pas neantmoins d'avoir leur mérite et d'estre dignes en quelque sorte de notre estime, estant très-difficile d'en avoir humainement de meilleures. Mais, quand il seroit vray qu'il croiroit qu'il n'y en auroit aucune de véritable dans l'homme en le considérant dans un estât purement naturel, il ne seroit pas le premier qui auroit eu cette opinion. Si je ne craignois pas de m'eriger trop en docteur, je vous citerois bien des auteurs, et même des Pères de l'Eglise et de grands saints, qui ont pensé que l'amour propre et l'orgueil estoient l'ame des plus belles actions des payens. Je vous ferois voir que quelques-uns d'entr'eux n'ont pas même pardonné à la chasteté de Lucrèce, que tout le monde avoitcreu vertueuse, jusqu'à cequ'ils eussent découvert la fausseté de cette vertu, qui avoit produit la liberté de Rome, et qui s'estoit atiré l'admiration de tant de siècles.

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