XIV PREFACE
h moins d'être dénuée d'intelligence : n'avait-elle pas vu s'agiter autour de son royal amant une foule d'intrigues que l'œil le moins perspicace eût démêlées ? Elle avait épousé le maréchal de Schomberg, gouverneur, puis lieutenant général en Lan-guedoc, et ce personnage était un des plus fins courtisans de l'époque. D'ailleurs, M'"« deScfiomberg avait à peu près l'âge du duc de La Kochefoucauld, et le monde de la cour lui était connu. Retenons du reste cet aveu : a II y a en cet ouvrage force vérités. » Cet aveu suffit pour prouver que les Maximes disaient tout haut ce que le plus grand nombre s'avouait tout bas.
Quelques mois après, en 1664, toujours avant la publication du livre des Maximes, une plume inconnue répondit à M'"^ de Schomberg ; après avoir traité La Rochefoucauld de destructeur de la morale, l'écrivain ajoute : « Mais quand on lit avec un peu de cet esprit pénétrant qui va bientôt jusqu'au fond des choses pour y trouver le fin, le délicat et le solide, on est contraint d'avouer qu'il n'y a rien de plus fort, de plus véritable, de plus philosophe, ni même de plus chrétien, parce que, dans la vérité, c'est une moralité délicate,... c'est la découverte du faible de la sagesse humaine et de la raison, et de ce qu'on appelle force d'esprit. »
On lit dans une autre lettre, datée pareillement
PREFACE XV
dt 1664 : « L'on voit bien que ce faiseur de maximes n'est pas un homme nourri dans la province, ni dans l'Université ^ c'est un homme de qualité qui connaît parfaitement la cour et le monde, qui en a goûté autrefois toutes les douceurs, qui en a aussi senti souvent les amertumes, et qui s'est donné le plaisir d'en étudier et d'en pénétrer tous les détours et toutes les finesses,^) etc. Après cela, peu importe que l'évêque Huet ait écrit timidement en latin sorbonique quelques lignes contre les Maximes.
Il est évident que le livre de La Rochefoucauld, même avant de paraître, avait reçu l'approbation des esprits délicats et même sévères, et les éloges ne firent pas défaut quand l'ouvrage fut entre les mains du public. Un poète contemporain de La Rochefoucauld, le fablier de M'"^ de Sablé, a été aussi considéré comme moraliste, et n'a pas trouvé grâce devant J.-J. Rousseau ni devant Lamartine. La Fontaine serait à leurs yeux presque un docteur en vices. Le bonhomme a vu et fréquenté les hommes que voyait et fréquentait La Rochefoucauld. Il a sous une autre forme exprimé des aphorismes semblables pour le fond; et il ne faut pas faire un crime aux artistes de la fidélité de leurs portraits; prenons-nous-en plutôt aux modèles qui posaient devant eux.
XVr PREFACE
Victor Cousirij dans la Jeunesse de M^^'^ de LoNGUEviLLE, a pub/iV, en i855j TApolocie du PRINCE DE Marsillac. Le défenseur, l'admirateur passionné de certains personnages de la Fronde, se croit obligé de frapper sur l'amant de la saur du prince de Condé. « Ici, plus de faux semblants de patriotisme et d'intérêt général, dit V. Cousin, lei masques sont ôtés. » Ce qui nous étonne, c'est que le philosophe historien se figure avoir rencontré du patriotisme dans les héros de la Fronde, et nous parlons des deux camps.
Si /'Apologie a été écrite en 1649^ comme composition littéraire, elle est au moins égale aux Maximes, avec cet avantage que l'auteur n'a pas dû, dans son propre intérêt, la communiquer à beaucoup d'amis, ni l'envoyer àdes puristes qui en corrigeassent les périodes.
On regrettera seulement que La Rochefoucauld n'ait pas écrit ses MiyioiKES en embrassant un plus grand nombre d'années, sans se circonscrire dans le fait particulier de la Fronde; nous aurions en lui un autre Saint-Simon, et la littérature française y aurait gagné un chef-d'œuvre plus étendu.
M. Gilbert, dans les Grands Écrivains de la France^ p. 487, dit : « La perte de ce texte [le texte primitif de /'Apologie écrit de la main du secrétaire de M. le duc de La Rochefoucauld),