‹ Maximes (volume 2)Chapitre 78 sur 85 · DU FAUX · texte numérisé non relu

DU FAUX

On est faux en différentes manières : il y a des hommes faux qui veulent toujours paroître ce qu'ils ne sont pas; il y en a d'autres, de meilleure foy, qui sont nez faux, qui se trompent eux-mesmes, et qui ne voyent jamais les choses comme elles sont. Il y en a dont l'esprit est droit, et le goût faux; d'autres ont l'esprit faux, et ont quelque droiture dans le goût; il y en a enfin qui n'ont rien de faux dans le goût, ny dans l'esprit. Ceux-ci sont très-rares, puisque, à parler généralement, il n'y a presque personne qui n'ait de la fausseté dans quelque endroit de l'esprit ou du goût.

Ce qui fait cette fausseté si universelle, c'est que nos qualitez sont incertaines et confuses, et que nos veues le sont aussi : on ne voit point les choses précisément comme elles sont; on les estime plus ou moins qu'elles ne valent, étonne les fait point rapporter à nous en la manière qui leur convient, et qui convient à nostre état et à nos qualitez. Ce mécompte met un nombre infiny de faussetez dans le goût et dans l'esprit; nostre amour-propre est flatté de tout ce qui se présente à nous sous les apparences du bien; mais, comme il y a plusieurs sortes de bien qui touchent nostre vanité ou nostre tempérament, on les suit souvent par coutume ou par commodité; on les suit parce que les autres les suivent, sans considérer qu'un mesme sentiment ne doit pas estre également embrassé par toutes sortes de personnes, et qu'on s'y doit attacher plus ou moins fortement selon qu'il convient plus ou moins à ceux qui le suivent.

On craint encore plus de se montrer faux par le goût que par l'esprit. Les honnestes gens doivent approuver sans prévention ce qui mérite d'estre approuvé, suivre ce qui mérite d'estre suivy, et ne se piquer de rien; mais il y faut une grande proportion et une grande justesse : il faut sçavoir discerner ce qui est bon en gênerai et ce

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qui nous est propre, et suivre alors avec raison la pente naturelle qui nous porte vers les choses qui nous plaisent. Si les hommes ne vouloient exceller que par leurs propres talens, et en suivant leurs devoirs, il n'y auroit rien de faux dans leur goût et dans leur conduite ; ils se montreroient tels qu'ils sont; ils jugeroient des choses par leurs lumières, et s'y attacheroient par leur raison ; il y auroit de la proportion dans leurs veues et dans leurs sentimens ; leur goût seroit vray, il viendroit d'eux, et non pas des autres, et ils le suivroient par choix, et non pas par coutume ou par hasard.

Si on est faux en approuvant ce qui ne doit pas estre approuvé, on ne l'est pas moins, le plus souvent, par l'envie de se faire valoir en des qualitez qui sont bonnes de soy, mais qui ne nous conviennent pas : un magistrat est faux quand il se pique d'estre brave, bien qu'il puisse estre hardy dans de certaines rencontres; il doit paroître ferme et asseuré dans une sédition qu'il a droit d'apaiser, sans craindre d'estre faux, et il seroit faux et ridicule de se battre en duel. Une femme peut aimer les sciences, mais toutes les sciences ne lui conviennent pas toujours, et l'entestement de certaines sciences ne luy convient jamais, et est toujours faux.

Il faut que la raison et le boa sens mettent le prix aux choses, et déterminent nostre goût à leur donner le rang qu'elles méritent et qu'il nous convient de leur donner ; mais tous les hommes presque se trompent dans ce prix et dans ce rang, et il y a toujours de la fausseté dans ce mécompte.

Les plus grands rois sont ceux qui s'y méprennent le plus souvent : ils veulent surpasser les autres hommes en valeur, en sçavoir, en galanterie, et dans mille autres qualitez où tout le monde a droit de prétendre; mais ce goût d'y surpasser les autres peut estre faux en eux quand il va trop loin. Leur émulation doit avoir un autre objet: ils doivent imiter Alexandre, qui ne vouloit disputer le prix de la course que contre des rois, et se souvenir que ce n'est que des qualitez particulières à la royauté qu'ils doivent disputer. Quelque vaillant que puisse cstre un roy, quelque savant et agréable qu'il puisse estre, il trouvera un nombre infiny de gens qui auront ces mesmes qualitez aussi avantageusement que luy, et le désir de les surpasser paroîtra toujours faux, et souvent mesme il luy sera impossible d'y réussir ; mais, s'il s'attache à ses devoirs véritables, s'il est magnanime, s'il est grand capitaine et grand politique, s'il est juste, clément

et libéral, s'il soulage ses sujets, s'il aime la gloire et le repos de son État, il ne trouvera que des rois à vaincre dans une si noble carrière; il n'y aura rien que de vray et de grand dans un si juste dessein, et le désir d'y surpasser les autres n'aura rien de faux. Cette émulation est digne d'un roy, et c'est la véritable gloire où il doit prétendre.

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