‹ Maximes (volume 2)Chapitre 84 sur 85 · DE LA RETRAITE · texte numérisé non relu

DE LA RETRAITE

Je m'engagerois à un trop long discours, si je rapportois ici en particulier toutes les raisons naturelles qui portent les vieilles gens à se retirer du commerce du monde : le changement de leur humeur, de leur figure, et l'affoibiissement des organes, les conduisent insensiblement, comme la plupart des autres animaux, à s'éloigner de la fréquentation de leurs semblables. L'orgueil, qui est inséparable de l'amour-propre, leur tient alors lieu de raison : ils ne peuvent plus être flattez de plusieurs choses qui flattent les autres; l'expérience leur a fait connoître le prix de tout ce que les hommes désirent dans la jeunesse, et l'impossibilité d'en jouir plus longtemps; les diverses voies quiparoissent ouvertes aux jeunes gens pour parvenir aux grandeurs,

aux plaisirs, à la réputation et à tout ce qui élevé les hommes, leur sont fermées, ou par la fortune, ou par leur conduite, ou par l'envie et l'injustice des autres; le chemin pour y rentrer est trop long et trop pénible, quand on s'est une fois égaré; les difficultez leur en paroissent insurmontables, et l'âge ne leur permet plus d'y prétendre. Ils deviennent insensibles à l'amitié, non-seulement parce qu'ils n'en ont peut-estre jamais trouvé de véritable, mais parce qu'ils ont vu mourir un grand nombre de leurs amis qui n'avoientpas encore eu le temps ny les occasions de manquer à l'amitié, et ils se persuadent aisément qu'ils auroient esté plus fidèles que ceux qui leur restent. Ils n'ont plus de part aux premiers biens qui ont d'abord remply leur imagination ; ils n'ont mesme presque plus de part à la gloire : celle qu'ils ont acquise est déjà flétrie par le temps, et souvent les hommes en perdent plus en vieillissant qu'ils n'en acquièrent. Cha>que jour leur oste une portion d'eux-mesmes; ils n'ont plus assez de vie pour jouir de ce qu'ils ont, et bien moins encore pour arriver à ce qu'ils désirent; ils ne voyent plus devant eux que des chagrins, des maladies et de l'abaissement; tout est vu, et rien ne peut avoir pour eux la grâce de la nouveauté; le temps les éloigne impercep-

tiblement du point de veue d'où il leur convient de voir les objets, et d'où ils doivent estreveus. Les plus heureux sont encore soufferts, les autres sont méprisez; le seul bon party qu'il leur reste, c'est de cacher au monde ce qu'ils ne luy ont peut-estre que trop montré. Leur goût, détrompé des désirs inutiles, se tourne alors vers des objets muets et insensibles : les bastimens, l'agriculture, l'économie, l'étude, toutes ces choses sont soumises à leurs volontez ; ils s'en approchent ou s'en éloignent comme il leur plaît; ils sont maistres de leurs desseins et de leurs occupations; tout ce qu'ils désirent est en leur pouvoir, et, s'estant affranchis de la dépendance du monde, ils font tout dépendre d'eux. Les plus sages sçavent employer à leur salut le temps qu'il leur reste, et, n'ayant qu'une si petite part àcette vie, ils se rendent dignes d'une meilleure. Les autres n'ont au moins qu'eux-mesmes pour témoins de leur misère; leurs propres infirmitez les amusent; le moindre relasche leur tient lieu de bonheur; la nature, défaillante et plus sage qu'eux, leur oste souvent la peine de désirer; enfin ils oublient le monde, qui est si disposé à ies oublier; leur vanité mesme est consolée par leur retraite, et, avec beaucoup d'ennuis, d'incertitudes et de foiblesses, tantôt par pieté, tantôt

par raison, et le plus souvent par accoutumance, ils soutiennent le poids d'une vie insipide et languissante.

Nota. — Les chiffres romains se rapportent aux pensées, et les chiffres arabes aux pages.

Page i3. Cette apologie, ou discours sur les Reftexions, fut imprimée dans la première édition, supprimée dans les suivantes, et ne reparut que dans celle de 1693. Le dernier éditeur des Œuvres de La Rochefoucauld, M. Gilbert, ne sait pas à qui il faut faire honneur de cette dissertation apologétique. Il hésite entre trois ou quatre noms. Pour nous, il nous semble que le style et l'érudition un peu prétentieuse du morceau décèlent la plume de Segrais.

Si des lecteurs s'étonnent de voir le poète Segrais invoquer l'autorité des Pères de l'Eglise, qu'ils fassent réflexion que Pascal travaillait sur les matériaux que lui fournissaient les théologiens de Port-Royal. Ainsi, dans le cas où Segrais aurait eu besoin de citer quelque autorité théologique, n'avait-il pas des relations avec bon nombre de docteurs de la Sorbonne?

III, p. 36. Vauvenargues ne trouve pas nobles ces expressions : le pays de l'amour-propre, terres inconnues. L'observation du moraliste du XVI11« siècle paraît exa-

gérée. Ce n'est pas la noblesse d'expression qui manque à la pensée de La Rochefoucauld; on voudrait y voir moins de recherche et plus de naturel ; on y sent un souvenir de la carte du Tendre et l'influence des Pré cieuses de l'hôtel de Rambouillet.

XV, p. 39. La Rochefoucauld juge ici d'après so.i expérience. Il se rappelle les actes de clémence de Louis XIII et de Louis XIV, actes dans lesquels la clémence entrait pour peu de chose : par exemple, la grâce du duc de Bouillon dans la conspiration de Cinq-Mars, la grâce de Condé après la deuxième Fronde, etc. Et puis, ne serait-ce pas aussi un souvenir de la tragédie de Corneille : Cinna, ou la Clémence d'Auguste? Auguste, par sa clémence, n'agit-il pas dans son propre intérêt?

J. Esprit, dans la Fausseté des vertus humaines (1678J, dit : 0 La clémence des rois est quelquefois un: politique et un moyen dont ils se servent pour gagne les cœurs de leurs sujets. » Cet abbé Esprit , natif de Béziers, fut en relations avec La Rochefoucauld et le prince de Conti. Comme Ségrais, il lut et annota le; Réflexions à mesure que l'auteur les formulait. Ce-; ainsi que J. Esprit trouva des matériaux pour sa Faus seté des vertus humaines.

XXI, p. 40. Var. ms. et éd. de i665 : « Ceux qu'on fait mourir affectent quelquefois des froideurs, des constances et des mépris de la mort, pour ne pas penser à elle et pour s'étourdir, de sorte qu'on peut dire que ces froideurs et ces mépris font à leur esprit ce que le bandeau Jms. mouchoir] fait à leurs yeux. »

La rédaction de 1678 vaut mieux, parce qu'elle est plus concise ; mais le trait de la fin renferme quelque chose de maniéré et d'obscur. Nous ne savons pas pourquoi l'auteur a changé le mot mouchoir pour y substituer bandeau. La Rochefoucauld connaissait, sans aucun doute, la lettre datée de Lyon, 12 septembre 1642, sur

NOTES 2t)9

l'exécution de Cinq-Mars et de de Thou ; on y lit : « Lors M. de Thou se tourne vers la compagnie, disant : « Je o suis homme, je crains la mort ; ces objets — mono trant le corps de M. le Grand (Cinq-Mars), sur lequel « il avait mis son chapeau, — me font mal au cœur, B je vous demande par aumône de quoi me bander les « yeux. Il Pour lors luy furent jetés deux mouchoirs, dont l'un tomba entre ses mains. Il dit : « Dieu vous le « rendra en paradis. » Nous croyons que c'est à cet incident que fait allusion l'auteur des Maximes^ car la mort courageuse des deux victimes avait ému la France entière. Cependant, à propos de cette réflexion sur la mort et de celles qui suivent, nous ne pouvons nous empêcher de critiquer notre moraliste. Tout ce qu'il dit ressemble un peu aux digressions des théologiens et des casuistes : 0 Heureux ceux qui ne redoutent pas la m.ort violente, et même celle que la nature envoie. » Mais La Rochefoucauld semble croire que les premiers sont fort rares; pourtant, s'il eût été spectateur sur la place des Terreaux, il aurait vu que Cinq-Mars et de Thou mouraient avec courage, quoique condamnés bien arbitrairement, il le dit lui-même dans ses Mémoires. D'autre part, La Rochefoucauld aurait pu penser à Socrate , à Sénèque, à tous ces grands stoïciens à qui la tyrannie impériale imposa le sacrifice de la vie. Notre écrivain est demeuré, à ce point de vue, et nous ne l'en blâmons pas, l'homme de son siècle et l'homme de la Fronde : l'amour de soi et de sa vie persiste toujours.

On publia, en 1687, des Maximes, sentences et réflexions morales du chevalierde Méré. On y lit, maxime 76: 0 La crainte de la mort est plus sensible que la mort même »; ce que, bientôt après, La Bruyère tournera en ces termes : » 11 est plus dur de l'appréhender (la mort) que de la souffrir. »

XXI, p. 52. Rousseau, dans une lettre de Julie [Nouvelle Héloïse. 3* partie, lettre XX), commente cette

maxime, et ajoute en note : « Je serais bien surpris que Julie eût cité La Rochefoucauld en toute autre occasion ; jamais son triste livre ne sera goûté des bonnes gens. < Rousseau ne jugeait pas de l'amour de la même manièrs que l'amant de la duchesse de Longueville ; et La Rochefoucauld n'a pas écrit ses Réflexions pour les bonnes gens, c'est-à-dire pour ceux qu'entraîne la passion naïve, selon l'idée de Jean-Jacques. Si Rousseau s'était reporté à la maxime 473, il aurait vu le correctif ou le complément de la même pensée : « Quelque rare que soit le véritable amour, il l'est encore moins que la véritable amitié. »

La Bruyère, dans le chapitre Di( caur, dit, moins bien que La Rochefoucauld : « Il est plus rare de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié. »

Quand , plus tard , Rousseau crut voir des ennemis dans tous ceux qui avaient été en rapport avec lui, n'aurait-il pas donné raison à La Rochefoucauld, s'il avait eu occasion de commenter de nouveau sa maxime?

LXXVI, p. 53. Sceptique en amour, La Rochefoucauld ne l'était pas moins dans les croyances superstitieuses de son siècle. Seulement, sur cette question brûlante des esprits, il se tient dans une réserve prudente : il n'aurait peut-être pas osé fronder les préjugés de son époque avec le sans-gène que montra un jour M. le Prince (Condé).

« M. le Prince, dit Segrais, eut la curiosité de voir un possédé, en Bourgogne, dont on faisoit beaucoup de bruit. — En tirant quelque chose de sa poche, comme si c'eût esté un reliquaire, il luy mit la main fermée sur la tête. Le possédé rit, et aussitost fit beaucoup d'extravagances; M. le Prince, retirant sa main, lit voir au possédé que c'estoit une montre. Le possédé fut déconcerté de voir cela, faisant mine de vouloir se jeter sur luy. M. le Prince, qui avoit sa canne à la main, luy dit : « Monsieur le diable, si tu me touches, je t'avertis que « je te rosserai bien ton étui.» Et, faisant le récit de ce qui

luy estoit arrivé alors, il disoit : « Je parlois en cette ma- « niere, ne voulant pas qu'on crût que j'estois assez fol « pour vouloir battre le diable. " Le possédé demeura dans son devoir et ne battit pas M. le Prince, qui auroit exécuté sa menace. »

Quelques années plus tard, La Bruyère écrivait : « Que penser de la magie et du sortilège? La théorie en est obscure, les principes vagues, incertains , et qui approchent du visionnaire. Mais il y a des faits embarrassans , affirmés par des hommes graves qui les ont vus ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent : les admettre tous ou les nier tous paroît un égal inconvénient... » L'ami de M""' de La Fayette aurait souri du distinguo posé par La Bruyère.

CLV, p. 70. Cette expression dégoùtans nous paraît un peu réaliste chez un écrivain qui ne cherchait pas le i>éologisme ; mais le mot devient très naturel et reprend son sens propre si l'on se reporte à la variante : « Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le cœur, il y a un mérite fade, et des personnes qui dégoustent avec des qualitez bonnes et estimables. »

CLXXXV, p. 77. Déjà un critique du temps de La Rochefoucauld avait remarqué que le mot héros ne se prend pas dans un sens défavorable. J. Esprit développe cette pensée sous forme dubitative : « Ne pourroit-on pas dire qu'il y a des héros en mal comme il y a des héros en bien, puisqu'on voit des gens avoir dessein de rendre leurs crimes et leurs forfaits illustres?»

Nous pensons que notre moraliste n'a pas songé à cette distinction; il n'a en vue que l'homme de guerre, le grand capitaine : c'est peut-être une allusion à Turenne, à Condé et à lui-même, sur leur conduite pendant les Frondes.

CCXIV, p. 83, J, Esprit répète la même pensée en disant : « Les soldats vendent leur vie à la guerre pour

vivre. » Nos moralistes auraient pu ajouter : « Et il n'en peut être autrement dans notre royaume. » En effet , les gens de guerre ou soldats enrôlés par un partisan ou par un gouverneur, au nom du gouvernement, n'avaient d'autre espérance que celle de vivre en pillant, même en pays ami. Point de grades, point de titres, pour stimuler une ambition plus élevée : l'amour de la patrie était alors une passion inconnue , même chez beaucoup d«î grands seigneurs! « Il n'y a point de patrie dans l'éta'^ despotique, dit La Bruyère (ch. x) ; d'autres choses suppléent : Vinterét, la gloire, le service du prince. » De ces trois choses, laquelle peut choisir le soldat?

CCXVIII, p. 85 : On a beaucoup loué la profondeur de cette pensée, et le bon Vauvenargues la commente en répétant : « L'utilité de la vertu est si manifeste que les méchants la pratiquent par intérêt. » Cela ne tend-il pas à absoudre les hypocrites et à berner leurs dupes ? Tartuffe a pris les dehors de l'homme vertueux : tant mieux pour Tartuffe, et tant pis pour Orgon, qui est suffisamment payé par sa naïveté.

CCXXXIII, p. 88. Cette longue réflexion porte l'empreinte d'un esprit morose et chagrin. Les remarques de La Rochefoucauld ne sont pourtant pas fausses, mais elles tombent plutôt sur le courtisan du XVIF siècle que sur l'homme en général. Il est triste de remarquer que la fortune ou l'ambition altèrent les bons sentiments du cœur humain. Et c'est parmi les grands que notre moraliste a étudié. Nous renvoyons nos lecteurs aux pages admi- Tables dans lesquelles Saint-Simon représente le trouble et le désespoir des courtisans à la mort du grand dauphin : c'est le commentaire le plus éloquent de la réflexion de La Rochefoucauld; mais, nous le répétons, il y a des douleurs vraies et désintéressées. Est-ce que le deuil fastueux de la duchesse de Montmorency, se retirant dans un couvent à Moulins, après la décapitation

de son mari, n'aurait pas paru sérieux à La Rochefoucauld?

CCXXXVII, p. 90. Nous nous rangeons à l'opinion d'Aimé Martin, qui voit dans cette pensée une allusion au caractère d'Anne d'Autriche : La reine est si bonne ! disait-on dans le public; toutefois l'envie de se venger ne lui manquait pas, s'il faut en croire certains mémoires.

CCXLV, p. 92. « Le plus grand art d'un homme habile est celui de savoir cacher son habileté. » i665. Cette première rédaction nous paraît moins recherchée que la seconde. Il faut croire que cette maxime plut beaucoup, car on la présenta de diverses manières. Méré : « La fin de la meilleure politique est de passer quelquefois pour avoir peu d'esprit, quoiqu'on en ait infiniment, j) La Bruyère : « C'est avoir fait un grand pas dans la finesse que de faire penser de soi que l'on n'est que médiocrement fin. >• Mais comme La Rochefoucauld domine en concision et même en clarté ses deux imitateurs!

CCLIV, p. 94.'Var. : « L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission que nous employons pour soumettre effectivement tout le monde; c'est un mouvement de l'orgueil par lequel il s'abaisse devant les hommes pour s'élever sur eux; c'est un déguisement et son premier stratagème, mais, quoique ses changemens soient presque infinis et qu'il soit admirable sous toutes sortes de figures, il faut avouer néanmoins qu'il n'est jamais si rare ny si extraordinaire que lorsqu'il se cache sous la forme et sous l'habit de l'humilité : car alors on le voit les yeux baissez, dans une contenance modeste et reposée; toutes ses paroles sont douces et respectueuses, pleines d'estime pour les autres et de dédain pour luy-mesme : si on l'en veut croire, il est indigne de tous les honneurs; il ne reçoit les charges où on l'élevé que comme un effet de

La Rochefoucauld. 3 S

la bonté des hommes et de la faveur aveugle de la fortune. C'est l'orgueil qui joue tous ces personnages que l'on prend pour l'humilité.» (i665.)

Quelle admirable analyse! et cependant La Rochefou cauld a bien fait de la réduire et de la condenser, car cette première rédaction sent un peu le prédicateur ; mais on y trouve comme un souvenir de Tartuffe, qu'il avait déjà entendu lire à Molière dans les belles ruelles.

La Bruyère avait médité cette page quand il traçait le portrait d'Onuphre. Pour La Rochefoucauld, il avait sous les yeux des modèles vivants, parmi lesquels on peut citer Colbert.

Je me rappelle qu'en i85o, à la tribune française, un orateur affectait une humilité profonde; un adveisaire lui répliqua d'un ton énergique : « Soyez moins humble et plus modeste. »

CCLXXVII.p. 100. Si La Rochefoucauld avait laissé la clef de ses Maximes, nous croyons bien qu'il eût dit à la suite de celle-là : « C'est ce que j'ai remarqué chez M™^ la duchesse de Longueville. » Au lieu de : « encore qu'elles n'aiment pas », l'édition de i665 donnait : « quoiqu'elles n'aiment pas ». Il est fâcheux, comme dit Génin dans ses Récréations philologiques, que nous ayons presque perdu le tour : encore que, lequel, pour avoir une syllabe de plus, n'offre pas de difficulté de syntaxe; tandis que le malencontreux quoique, ou quoi que, fait commettre bien des fautes aux yeux des puristes.

CCXCIX, p. io5.La Rochefoucauld aurait dit ajouter que ce qui empêche qu'on ne s'acquitte des grandes obligations, c'est que celui qui les apprécie est trop porté à en exagérer la grandeur.

Après la mort du cardinal de Richelieu, le prince de Marsillac, qui s'était fait le chevalier paladin de la reine et n'avait pas craint, s'il faut l'en croire, de se compromettre sérieusement par ses entreprises audacieuses, aspi-

rait à la plus brillante fortune. Il rechercha l'appui du cardinal Mazarin, qui n'était pas aussi chevaleresque que Marsillac.

Cependant les plus belles promesses lui furent faites. Malheureusement Marsillac refusait ce qui lui était offert, et n'obtenait pas ce qu'il déiiraii. « Tant de diverses espérances qui m'estoient données presque en mesme temps, et qui estoient si tost changées, m'attiroient beaucoup d'envie, sans me procurer aucun établissement; et je vis bien que la reine entroit dans l'esprit du cardinal pour m'amuser. » (Mémoires. Année 1643.)

CGC, p. io5. Var. : « Il y a des folies que l'on prend des autres, comme les rhumes et les maladies contagieuses « (manuscrit). L'annotateur contemporain avait ajouté : « Il y en a d'autres qui tiennent comme la gale et la teigne. » L'hôtel Rambouillet n'aurait pas permis cette crudité dans les termes, et La Rochefoucauld a bien fait d'effacer de son manuscrit le mot c< rhumes ». Probablement il laisse entendre ici qu'il a pris de M™<^ de Longueville la maladie de la Fronde.

CCCVII, p. 106. Cette maxime inquiéta un critique contemporain, qui demandait ce que La Rochefoucauld entendait par glorieux. Duplessis lui répondit : « La Rochefoucauld veut dire qu'il faut avoir un grand respect de soi-même et de sa propre dignité, pour ne rien faire qui en soit indigne , mais aussi qu'il serait ridicule de faire sentir aux autres la supériorité que l'on croit avoir sur eux. Le mot glorieux est entendu ici dans un double sens très admissible, et fait un excellent effet. »

Duplessis aurait dû expliquer le double sens; La Rochefoucauld a pris le mot glorieux au sens qu'il avait généralement à cette époque, et que Molière lui a donné dans ce passage du Misanthrope (acte I, se. u) :

Non, non, il n^est point d'âme un peu bien située Qui veuille d'une estime ainsi prostituée,

Et la plus glorieuse a des régals peu chers

Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers.

Plusieurs annotateurs, même Voltaire, ont blâmé la pensée de Molière, parce qu'ils ont fait rapporter glorieuse à estime, tandis qu'il faut entendre l'âme glorieuse, l'âme qui a le sentiment de sa valeur et de sa dignité.

La Rochefoucauld s'est peint lui-même dans cette réflexion.

CCCX, p. 107. Nous ne rapprocherons pas cette pensée du distique de Caton :

Insipiens esto, quum tempus postulat, aut res; Stullitiam simulare loco prudentia summa est.

Nous ne pouvons non plus y voir une allusion à la stratégie, comme l'ont fait quelques critiques. Il nous semble que La Rochefoucaud ici, comme en une infinité d'autres endroits, fait un retour sur lui-même : il s'est bien tiré de sa lutte contre Richelieu dans l'intérêt de la reine. La Fronde, qui aurait dij le perdre, l'a remis en faveur ; il n'est pas jusqu'à la galanterie avec M™® de Longueville dont il ne se soit bien tiré.

CCCXX, p. 109. Var. : « Louer les rois des qualilez qu'ils n'ont pas n'est que leur dire des injures. » La Rochefoucauld lisait les discours de l'Académie française, et les éloges platement adulateurs qu'il y trouvait à l'adresse du roi lui auront inspiré cette réflexion. N'oublions pas non plus qu'il vivait à l'époque oià Voraison funèbre était dans tout son épanouissement.

CCCXXVI, p. iio. La marquise de Lambert (Prfm/er Avis d'une mère à son fils) accepte la réflexion de La Rochefoucauld. « Je penserois comme lui, dit-elle, parce qu'il n'est au pouvoir de personne d'en deshonorer une autre... Les causes du deshonneur sont connues et certaines; le ridicule est purement arbitraire, » Peut-être

n'entendons-nous plus le mot déshonneur au sens que lui donnait La Rochefoucauld; pour lui, il se serait cru déshonoré si, en qualité de duc et pair, i\ n'eiit pas montré des équipages et une livrée pareils ou supérieurs à ceux des personnages de sa condition. Le cuisinier Vatel, s'estimant plus que déshonoré, se jugea ridicule à cause du manque de marée et se tua.

CCCXXXIX, p. 1 13. A propos de cette maxime, un critique, Aimé Martin, dit : « Je voudrais que le Dieu de La Rochefoucauld pût me dire quel secours il tirait de l'amour-propre pour adoucir les douleurs de la goutte, et comment cette passion vint à son aide lorsqu'en 1672 il apprit en un même jour qu'un de ses fîls était mort au passage du Rhin, un autre blessé, et que la cour pleurait la perte du jeune duc de Longueville. » A notre avis, La Rochefoucauld aurait répondu : o Monsieur, vous ne me comprenez pas : je n'ai jamais eu en vue que les biens et les maux de la vie extérieure et mondaine; j'aurais dit une sottise en mêlant l'amour-propre aux souffrances de la goutte que je ne ressentais pas encore ; et, quant à la perte de mes enfants, je n'appelle pas cela un mal : c'est un coup terrible, sur lequel l'expérience des choses humaines n'offre aucune réflexion avant qu'on l'ait éprouvé. Jene retranche riende ce que j'ai écrit en i665.»

CCCXLI, p. II 3. C'est une des rares maximes oii La Rochefoucauld ait fait allusion aux habitudes religieuses de son époque et où il parle de lui-même. Aussi la mit-il seulement dans l'édition de 1675, alors qu'âgé de soixante-deux ans, il songeait à son salut sous l'influence de la vieillesse et de la goutte. Ce fut seulement lors de sa dernière attaque de goutte qu'il se décida à s'acquitter décemment des devoirs de religion, comme le laisse entendre M''*^ de Sévigné.

CCCLXVII, p. II 8. a Ce n'est pas là une maxime dans le sens du mot, mais un sarcasme, où nous ne re-

trouvons pas la délicatesse et le bon goût ordinaires de l'auteur. » Cette critique de M. Gilbert nous étonne et nous fait croire qu'il a conservé sur le grand monde du XVIF siècle cette admiration qu'on trouve dans les livres à l'usage de l'adolescence. Tallemant des Réaux dit la vérité dans ses Historiettes si vraies et si mordantes; et la satire de Boileau contre les femmes n'est-eile pas là pour donner raison à La Rochefoucauld? N'oublions pas que les Maximes avaient été lues en manuscrit par les dames les plus distinguées, et que pas une ne protesta contre la brusque boutade de l'auteur. Est-ce qu'il y aurait plus de vertu au XIX^ siècle? Je le crois, et je crois aussi que nous avons plus de savoir-vivre.

CCCLXXII, p. 119. M"e de Motteville [Histoire de France sous le ministère Mazarin, par Bazin] fait aussi le procès à la jeunesse de son temps, qui ne valoil pas les restes du Maréchal de Bassompierre : en effet, il s'était formé une école de petits maistres, comme on les appelait, qui affectaient, ajoute Bazin, le ton leste et tranchant, la brusquerie et l'impatience.

C'est l'éternel laudator temporis acti se puera d'Horace. A ce compte, nous ne serions plus que des sauvages. La Rochefoucauld a cédé ici au préjugé commun en se croyant, lui et ceux de son âge, mieux élevés que les plus jeunes.

Tallemant des Réaux, à l'article du Maréchal de Bassompierre, n'est pas de l'opinion de M™" de Motteville; et, du reste, on sait que les mœurs et le langage du temps de Henri IV et de Louis XIII étaient assez décolletés.

CCCLXXXIV, p. 121. La Rochefoucauld ne songeait nullement au nil admirari d'Horace, ne s'étonner de rien. Il jetait les yeux autour de lui : que de chutes imprévues, que d'élévations inespérées! Il ne faut pas non plus s'imaginer que notre grand seigneur est revenu de

tout : il y eut toujours de l'ambition chez lui, ne fût-ce que le désir de voir briller son nom.

CCCXCIII, p. 123. On a voulu voir là une allusion à Colbert et à Le Tellier; mais on ne fait pas une réflexion pour une ou deux personnes. La Rochefoucauld est grand seigneur; son air, ou l'air qu'il croyait avoir, lui servait de mesure pKJur juger les autres. On sent ici cette vanité native que J. Gervais a signalée chez la noblesse de l'Angoumois. (Voir la préface.)

CDXXXIX, p. i3 2. Ne croirait-on pas que cette réflexion soit venue à notre auteur après un succès amoureux qui ne lui laissa aucun doux souvenir? La pensée est admirablement ciielée au point de vue des mots; mais nous sommes forcé de déclarer que l'écrin vaut mieux que le bijou; cela revient à dire : Si l'homme pouvait connaître l'avenir, si l'homme n'était pas l'homme.

CDLI, p. IÎ5.

Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant. fMoLiÈRE, les Femmes savantes, acte IV, se. iii.)

Boileau a dit aussi :

Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.

La Rochefoucauld entend ici par sots les gens qui parlent légèrement et facilement sur toutes sortes de sujets sans les approfondir; ils brillent aux yeux de leurs auditeurs, qui les écoutent avec complaisance parce qu'ils n'ont aucune objection à faire : ils tiennent la conversation spirituellement, mais ils n'instruisent pas ; or La Rochefoucauld n'aimait pas les entretiens où les habiles parieurs faisaient assaut de vivacité et d'esprit : pour lui, c'était de la sottise. Nous sommes moins sévères aujourd'hui.

CLXV, p. 170. On a regardé cette réflexion comme une épigramme. La Harpe a dit : « Cette comparaison est plus ingénieuse que solide. Si cette pensée était vraie, tout homme vaudrait, dans l'opinion, en raison de la place qu'il occupe dans le monde. Heureusement il n'en est pas ainsi ; et, quand Louis XIV envoyait Villeroy à la place de Villars ou de Catinat, le dernier soldat de l'armée savait évaluer cette fausse monnaie; les chansons militaires du dernier siècle en sont la preuve. » — L'abbé Brotier fait aussi ses réserves sur le fond de cette pensée, tout en convenant que le tour en est excellent, et il prétend qu'elle a passé en proverbe. C'est par allusion à cette maxime qu'on appela n^onnaie de Turenne la nombreuse promotion de maréchaux de France que fit Louis XIV en 167 5.' «L'assertion peut paraître au moins hasardée », ajoute M. Gilbert.

Mais il nous semble que La Rochefoucauld n'a dit tout haut que ce que chacun pensait tout bas ; et il a mille fois raison quand il écrit, en parlant des favoris des rois, qu'on est forcé de les recevoir selon leur cours, et non pas selon leur véritable prix. Sans doute l'opinion publique ei l'histoire ne ratifient pas toujours le choix des rois; mais, pour le moment, le billon peut avoir la valeur de l'or. La Rochefoucauld devinait peut-être les Seignelay, les Barbezieux et les Chamillart, et probablement il en avait les équivalents sous les yeux.

CCLXXXII, p. 176. Var. : « La politesse des Etats est le commencement de la décadence, parce qu'elle applique tous les particuliers à leurs intérêts propres et les.

détourne du bien public » (manuscrit). — Vauvenargues, dans un fragment (Œuvres posthumes), incline à croire que le luxe prépare dans la grandeur même des empires leur inévitable ruine. — L'abbé Brotier dit : « On est surpris que La Rochefoucauld n'ait pas conservé cette pensée au nombre des Maximes. Je pense qu'il a été retenu par le succès de Colbert. Sous son administration à jamais mémorable, ce grand homme voulut que l'Etat eût un luxe public et un grand ton de politesse.»

Nous empruntons ces lignes à l'édition de M. Gilbert, et nous sommes surpris aussi que le savant éditeur se soit contenté de reproduire les boutades enfantines de Vauvenargues et de l'abbé Brotier, sans ajouter un mot de critique.

Si La Rochefoucauld a effacé cette maxime, ce n'est pas que le succès obtenu par Colbert lui eût fait changer d'avis, car, en i665, celui qu'on appelle le grand ministre avait déjà fondé la Compagnie des Indes, mais sans éclatant succès , malgré la volonté impérieuse de Louis XIV.

La Rochefoucauld s'est aperçu qu'il lançait un lieu commun indigne de son esprit supérieur, et que, pour quelques milliers de sujets goûtant les avantages que procurent la fortune et les délicatesses de l'éducation, il y avait naïveté à parler d'un sybaritisme universel.

Les peuples du grand roi, s'ils avaient su lire, auraient douloureusement souri des inquiétudes du luxu~ rieux moraliste.

Avant et après La Rochefoucauld, le gouvernement royal a édicté des lois somptuaires qui n'indiquaient qu'une chose, la misère publique,

CCCIT, p. 178, La Rochefoucauld aurait dû dire s'il avait suivi ce système. N'y a-t-il pas un peu de dépit dans ces lignes fanfaronnes? Notre auteur savait bien qu'en amour il n'est pas possible de tracer des limites. fixes à sa passion.

î82 NOTES

RÉFLEXIONS AJOUTÉES DANS l'Édition posthume de 1693

II, p. 1 80 Vauvenargues vers le milieu du XVIIF siècle reprenait la même pensée : « Le laboureur a trouvé dans le travail de ses mains la paix et la satiété, qui fuient l'orgueil des grands. » Le chansonnier Béranger, dans un style plus vulgaire, a résumé la pensée de nos moralistes :

Les gueux, les gueux.

Sont des gens heureux; Ils s'aiment entr'eux.

Vivent les gueux'.

Mais la boutade de Béranger ne doit pas nous faire illusion sur les compensations que La Rochefoucauld et Vauvenargues voulaient bien accorder au pauvre peuple.

Les pauvres de tous états, au XVIF et au XVIII" siècle, vivaient dans une misère si profonde, dans un abrutissement si servile, qu'on est étonné de trouver sous la plume de ces deux nobles écrivains l'exclamation virgilienne :

O fortunalos nimium, sua si bona norint, Agricolas !

Mais Virgile parlait des propriétaires. La Bruyère, de son côté, faisait des laboureurs une peinture moins séduisante, mais plus vraie : « L'on voit certains animaux farouches, des mâ'es et dîs femelles, eic. » On connaît le reste.

XVII, p. i83. Ici notre auteur semble critiquer et affaiblir le rôle qu'il s'est imposé. En effet, ce n'est pas pour faire montre de bel esprit qu'il a pris la plume et livré au public le résultat de ses observations; il ne se proposait pas seulement de plaire et d'occuper le grand monde de la cour et de la ville: il voulait être utile et instruire. Aussi cette réflexion parait-elle manquer de vraie profondeur : car, à ce tiire^ les écrivains moralistes n'auraient pas droit à se faire lire; et d'ailleurs tout homme n'est pas à portée d'étudier les hommes dans leur commerce; mais on arrive à cette connaissance en s'entretenant avec La Rochefoucauld.

XLIX, p. 184. La maxime 286, p. 102, prouve que La Rochefoucauld parle ici de l'amour, et que c'est toujours la duchesse de Longueville, ou quelque au'.re, qui inspire notre moraliste.

P. 196. Du iray. » La veuve donne une pitc. » La Rochefoucauld, ravi d'admiration pour Alexandre et César, et songeant au royaume qu'il aurait pu recevoir, s'il avait rencontré un prince aussi généreux, ne fait pas réflexion que la veuve donne ce qui lui appartient, et que les autres font largesse de ce qu'ils ont pris par violence. La veuve est seule libérale.

Pite tirerait son nom d'une petite pièce de billon qui se frappait autrefois à Poitiers, pictavina moneta. La pite était une division du denier, et il fallait douze deniers pour faire un sol. On était riche alors avec 5o livres de revenu.

— Cette première réflexion nous semble une dissertation froide et compassée, où La Rochefoucauld a peut-être tracé quelques lignes, mais où ses collabo-

rateurs en beau style ont probablement travaillé. Les comparaisons de Virgile avec Epaminondas, de l'enfant cruel avec un roi de Macédoine, ne nous paraissent pas être dans les notes de notre auteur; nous trouvons là un ton de pédantisme fort éloigné de la simplicité des maximes : le style affecte une certaine recherche de la période qu'on ne voit pas dans les premiers écrits de La Rochefoucauld. Dirai-je aussi que la comparaison entre Chantilly et Liancourt accuserait une vanité que le moraliste se serait bien gardé d'afficher? C'est un ami de la maison qui a voulu flatter le maître dans la personne du prince de Marsillac, fils aîné de notre écrivain, qui se maria avec une Duplessis-Liancourt. Cette petite ville, avec sa terre, était dans l'Ile-de-France.

P. 198. De la société. Après avoir condensé ses pensées en quelques lignes concises, La Rochefoucauld y revint dans la suite pour donner des gloses et des commentaires. Avec le temps il prit le rôle de Nestor. Ce morceau, d'assez longue haleine, est le développement des maximes 81,83,87,242, 264, 410, de la S*" desReflexions diverses, de la maxime 63 2 ; mais, en homme à qui la vie a donné de l'expérience, il modifie parfois sa première manière déjuger.

P. 20 3. De l'air et des manières. Il y a encore dans ce morceau douze ou treize réflexions mêlées dans le tissu du développement.

't Chacun veut estre un autre, et n'estre plus ce qu'il est. »

Boileau aurait-il entendu La Rochefoucauld lire ce passage pour s'en inspirer, quand il écrivit, dans sa 9* épître :

// n'est esprit si droit Qui ne soit imposteur et faux par quelque endroit; Sans cesse on prend le masque, et, quittant la nature. On craint de se montrer sous sa propre figure.

Par là le plus sincère assez souvent déplaît: Rarement un esprit ose être ce qu'il est, etc.

Ces vers, un peu lourdement martelés, en disent moins que la ligne de La Rochefoucauld, et ils ne s'adressent qu'à l'homme de cour.

P. io-j. De la conversation. Cette réflexion est un traité complet sur la matière, à l'usage des gens dont la conversation est l'unique souci; il faut avouer que l'heureux mortel qui satisferait à toutes les conditions que La Rochefoucauld impose ici serait un génie supérieur à tous ceux dont nous parle l'Histoire. Il serait plus difficile de bien jouer son rôle dans une ruelle que d'écrire le Cid ou Athalie. Par bonheur l'homme de bonne conversation réussit toujours, s'il laisse ses auditeurs contents d'eux-mêmes.

P. 214. De l'amour et de la mer. Cette réflexion sent un peu le style romanesque de l'époque. Bien que l'amour ait pris une large part dans la vie de La Rochefoucauld, cependant il en avait assez parlé dans ses Maximes, pour supprimer une réflexion qui affaiblit ce qu'il avait écrit auparavant.

P. 21 5. Des exemples. Cette page sent son écrivain érudit, mais elle est toujours vraie; et cependant comment l'homme se formera-t-il, s'il ne jette ses regards en arrière ou autour de lui? Le rôle du moraliste et du vrai philosophe est de redresser les jugements erronés. (Voir p. i83, XVII.)

XI, p. 2 2 3. Du rapport des hommes avec les animaux . La Rochefoucauld aurait dii commenter les fables de La Fontaine. Voilà une belle page, et où l'on sent un grand fonds de bonté et de pitié. « Combien y a-t-il d'hommes qui vivent du sang et de la vie des innocens : les uns, comme des tigres, toujours farouches et toujours cruelsj » etc.

Et dire que La Rochefoucauld pouvait mettre plusieurs noms d'hommes en face des tigres, des lions, des ours, des loups et des renards ! Reportons-nous à la fable les Animaux malades de la peste.

M, de Barthélémy a corrigé loups ravissants par loups ravisseurs. Il avait oublié que Bossuet écrivait aussi loups ravissants, et cette expression était d'un usage vulgaire. Un simple curé de ca mpagne traçait les lignes suivantes sur son registre des décès et baptêmes : « Paroisse de Bleary' : le 5'' jour de septembre i653, fut ravie et dévorée la personne de Catherine Boyleau par ua loup ravissant, qui l'a mangée par l'estomac et autres pirties de son corps. Signé : le Templier, curé. »

P. 2I2. Des modèles de la nature et de la fortune. Ici nolra auteur contredit ce qu'il développe dans la septièmj réflexion, sur les exemples, et les mêmes personnages nous apparaissent jugés d'une façon toute différente : c'est le fruit de l'éducation et des lectures de La Rochefoucauld ; c'est aussi un résultat des engouements littéraires de l'époqua. Jamais on n'a tant parlé qu'alors des Grecs 3t des Romains, non seulement au théâtre, mais aussi dans les parlements. Au palais, dans la chaire ellemême, quiconque voulait attirer l'attention devait s'appuyer sur les noms de la Grèce et de Rome, et je crois bien que cette volte-face a lieu ici pour présenter l'éloge de Turenne et de Condé. N'y aurait-il pas aussi un certain amour de soi-même ? La Rochefoucauld a été le camarade de camp de ces deux capitaines. Sans avoir atteint à leur renommée, il pouvait prétendre au second rang, et il laisse au lecteur à prononcer sur lui.

Nous croyons que le prince de Condé entendit à Chantilly la lecture de ce morceau, qui est trop flatteur pour être resté dans le cabmet. Turenne et Condé n'au-

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