DE LA DIFFERENCE DES ESPRITS
d’affaires : on peut “entendre les affaires sans s'appliquer à son intérêt particulier; il y a des gens habiles dans tout ce qui ne les regarde pas et très malhabiles dans ce qui les regarde, et il y en a d’autres, au contraire, qui ont une habileté bornée à ce qui les touche et qui savent trouver leur avantage en toutes choses.
On peut avoir tout “ensemble un air sérieux dans l'esprit et dire souvent des choses agréables et enjouées; cette sorte d'esprit convient à toutes personnes, et à tous les âges de la vie. Les jeunes gens ont d'ordinaire l'esprit enjoué et moqueur, sans lavoir sérieux, et c'est ce qui les rend souvent *“incommodes. Rien n’est plus malaisé à *soutenir que le dessein d’être toujours plaisant, et les applaudissements qu'on reçoit quelquefois en divertissant les autres ne valent pas que l’on s'expose à la honte de les ennuyer souvent, quand ils sont de méchante humeur. La moquerie est une des plus agréables et des plus dangereuses qualités de l'esprit : elle plaît toujours, quand elle est délicate; mais on craint toujours aussi Ceux qui s’en servent trop souvent. La moquerie peut néanmoins être permise, quand elle n’est mêlée d'aucune malignité et quand on y fait entrer les personnes mêmes dont on parle.
Il est malaisé d’avoir un esprit de raillerie sans affecter d’être plaisant, ou sans aimer à se moquer; il faut une grande justesse pour railler longtemps sans tomber dans l'une ou l’autre de ces extrémités. La raillerie est un air de gaieté qui remplit l'imagination, et qui lui fait voir en ridicule les objets qui se présentent; l'humeur y mêle plus ou moins de douceur ou d’âpreté; il y a une manière de railler “délicate et flatteuse qui touche seulement les défauts que les personnes dont on parle veulent bien avouer, qui sait déguiser les louanges qu’on leur donne sous des apparences de blâme, et qui découvre ce qu’elles ont d’aimable en feignant de le vouloir cacher.
Un esprit fin et un esprit de finesse sont très différents®. Le premier plaît toujours; ilest délié, il pense des
s. Pascal, dans son célèbre développement sur l'esprit de géométrie et l’esprit de finesse (Pensées, éd. Lafuma, n° 910), ne fait pas cette
choses “délicates et voit les plus imperceptibles. Un esprit de finesse ne va jamais droit, il cherche des biais et des détours pour faire réussir ses desseins; cette conduite est bientôt découverte, elle se fait toujours craindre et ne mène presque jamais aux grandes choses.
Il y a quelque différence entre un esprit de feu et un esprit brillant. Un esprit de feu va plus loin et avec plus de rapidité; un esprit brillant à de la vivacité, de l’agrément et de la justesse.
La douceur de l'esprit, c'est un air facile et accommodant, qui plaît toujours quand il n’est point fade.
Un esprit de détail s'applique avec de l’ordre et de la règle à toutes les particularités des sujets qu’on lui présente. Cette application le renferme d'ordinaire à de petites choses ; elle n’est pas néanmoins toujours incompatible avec de grandes vues, et quand ces deux qualités se trouvent ensemble dans un même esprit, elles l'élèvent infiniment au-dessus des autres.
On a abusé du terme de bel esprit, et bien que tout ce qu'on vient de dire des différentes qualités de l’esprit puisse convenir à un bel esprit”, néanmoins, comme ce titre a été donné à un nombre infini de mauvais poètes et d'auteurs ennuyeux, on s’en sert plus souvent pour tourner les gens en ridicule que pour les louer.
Bien qu'il y ait plusieurs épithètes pour l'esprit qui paraissent une même chose, le ton et la manière de les prononcer y mettent de la différence; mais comme les
distinction; pour lui, avoir l'esprit fin et avoir l'esprit de finesse sont deux expressions synonymes. Mais pour La Rochefoucauld finesse est un terme péjoratif; cf. le glossaire, p. 641.
6. Dans la maxime 51 de la r'° édition (MS 7), La Rochefoucauld avait au contraire semblé considérer l’«esprit de détail» et les « grandes vues » comme radicalement incompatibles; il est vrai que cette maxime fut supprimée dans la seconde édition, tandis qu'était maintenue la maxime 41, qui disait avec plus de modération : « Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses deviennent ordinairement incapables des grandes. » Cf. aussi L 85, et cette remarque de l’auteur sur Louis XIII: «Il avait un esprit de détail appliqué uniquement à de petites choses » (Mémoires, éd. GE, t. II, pp. 2-3).
7. Omission dans la copie Chapet : les mots pisse convenir à un bel esprit manquent.