‹ MaximesChapitre 35 sur 457 · GENESE, EVOLUTION, SOURCES XXXV · texte numérisé non relu

GENESE, EVOLUTION, SOURCES XXXV

une confusion de genres littéraires : les Maximes ne sont pas des portraits déguisés; portraits et maximes sont deux genres distincts, dont l’un vise le particulier, l’autre le général; La Rochefoucauld les a pratiqués tous deux, mais sans les confondre.

Cela dit, il reste infiniment probable qu’il n’a pas écrit une maxime sur l’amour, la jalousie ou l’inconstance sans penser à son aventure avec Mme de Longueville?, et que la conduite de Richelieu, de Mazarin ou encore de Condé à son égard hantait sa mémoire quand il écrivait sur les ministres, les favoris, les grands; il est clair que les conjurations dont il parle en général sont d’abord ses conjurations, et les guerres ses guerres, et que son livre est nourri de ses souvenirs et de ses déceptions. Mais n’allons pas trop loin dans la recherche de la précision. L'auteur des Maximes dépasse, à quelques exceptions près, le stade de l'épigramme et même de l’allusion. Ce serait déjà trop d'écrire, comme on peut le lire dans un livre, d’ailleurs bon, qui lui est consacré : « Les vices qu'il dénonce ont des noms et des visages : l'ingratitude, c'est Anne d'Autriche; la duplicité, Mazarin; la vanité, le duc de Beaufort ; l'orgueil, Condé; l'amour trompeur, Mme de Longueville*. »

Le même point de vue préside au vieux livre d’Ehrhard, Sources h1storiques des Maximes de La Rochefoucauld (1891), et au livre récent de M. Bishop, The Life and Adventures of La Rochefoucauld (1951); l'un et l’autre cherchent systématiquement à mettre le plus de maximes possible en rapport avec des événements déterminés. M. Starobinski réagit, non sans raison, en écrivant : « Ce qui compte, en définitive, ce n’est pas le fait particulier dont La Rochefoucauld se souvient, mais la façon dont il s’en dégage, l'effacement qu'il lui fait subir, le passage à la généralité impersonnelle de la sentence » (La Rochefoucauld ou l'oubli des secrets, Médecine de France, 1959, n° 107).

1. C’est ce qui lui a permis de comparer les deux démarches, et de conclure qu’« il est plus aisé de connaître l’homme en général que de connaître un homme en particulier » (max. 436).

2. L’abbesse de Malnoue ne s’est pas gênée pour le lui faire remarquer assez clairement: « Peut-être vous ne savez pas vous-même le véritable motif qui vous (..) fait moins estimer (les dames). Si vous en aviez toujours rencontré dont le tempérament eût été soumis à la vertu, et les sens moins forts que la raison, vous penseriez mieux que vous ne faites d’un certain nombre qui se distingue toujours de la multitude » (lettre 45).

Page 1