XXXVI INTRODUCTION
Condé par exemple ne peut-il pas étre aussi l’ingratitude, ou Mme de Longueville l’orgueil? et combien d’autres que Beaufort incarnèrent-ils la vanité aux yeux de La Rochefoucauld ?
Au reste, pourquoi vouloir qu’il parle toujours des autres ? C'est le mésestimer gravement que de voir en ses Maximes un perpétuel règlement de comptes à l’égard d'autrui, comme s’il avait la sottise de se mettre à part du reste des hommes; c'est oublier que l’un des pronoms les plus employés dans son livre est le rous (alternant avec le 07, qui n’en est guère qu'un substitut plus discret), et il n’y a pas très loin de ce nous au je de Montaigne : c’est le pronom de l’introspection. « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d'autrui»; «Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions bas de celui des autres »; «La réconciliation avec nos ennemis n'est qu'un désir de rendre notre condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte de quelque mauvais événement »: où La Rochefoucauld donne-t-il à penser que ces amères constatations lui semblent ne pas s'appliquer à lui? «Les occasions, devait-il avouer, nous font connaître aux autres, et encore plus à nous-mêmes?. »
Au fond, ils avaient raison, ces censeurs des Maximes qui les considéraient comme un «portrait du peintre»; mais non pas de la manière qu'ils l’entendaient : ils voulaient dire par là qu'il fallait qu’il fût un bien méchant homme pour avoir tracé de ses semblables un tel portrait; la vérité est qu’il avait su déceler au fond de lui-même certaines tendances secrètes qui risquent de dévaluer les actions apparemment les plus louables des hommes. « Les Maximes, écrit un critique, ou les tentations ordinaires de M. de La Rochefoucauld... Il n'y manquerait que ses vertus,» C'est une bonne formule. La vanité et l’orgueil (les deux à la fois), la jalousie, l'ennui, la
1. Max. 19, 34 et 82. À propos de cette dernière maxime, Gourdault s’est efforcé de montrer qu’elle répond fort bien à la situation de La Rochefoucauld au moment où il s’est résolu à se retirer de la lutte, à la fin de la Fronde (op. cit, pp. LVI-LVID.