LE LIVRE XLV
La Bruyère — variété de l'expression, grâce de la nouveauté — semble inattendue. Une analyse stylistique des Maximes révèle en effet que la plupart sont bâties selon un nombre de modèles extrêmement restreint (une vingtaine peut-être), comme le veulent les traditions du genre et comme l’impose au demeurant son exiguité. Il est indispensable de commencer l'étude du livre des Maximes par un recensement sommaire de ces tours.
Une constatation négative d’abord : la rareté des maximes qui se présentent comme des préceptes (7/ faut, l'on doit 1). La Rochefoucauld ne prend pas volontiers le ton d’un mentor.
En revanche les définitions abondent, ce qui est un trait d'époque; n'est-ce pas le moment de la composition des dictionnaires de l’Académie et de Furetière2? Sous leur forme la plus simple, ces définitions comportent un sujet, le verbe être et un groupe de mots jouant le rôle d’attribut : « La sincérité est une ouverture de cœur.» Mais La Rochefoucauld les enrichit souvent d’un »e..que (« Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés 4»), procédé simple encore, mais dont le retour fréquent suffit à donner une saveur amère aux Maximes. Souvent aussi plusieurs définitions sont combinées ensemble, soit que l’auteur définisse successivement une série de notions connexes”, soit qu'il éclaire deux termes l’un par l’autre : « La jalousie est en quelque manière juste et raïsonnable, puisqu'elle ne tend qu'à conserver un bien qui nous appartient, ou que nous croyons nous appartenir; au lieu que l'envie est une fureur qui ne peut souffrir le bien des autresS. »
En dehors même des définitions, la plupart des Maximes consistent en des affirmations simples. Quelques mots suffisent à La Rochefoucauld pour y introduire des nuances ou
1. L'on ne peut guère en citer que huit : max. 66, 106, 174, 343, 392, 418, 434, 453. On remarquera que la maxime 495, qui commence par il faut, n’est pas un précepte : #/ faut y a le sens de x/ est inévitable.
2. Cf. les discussions instaurées par Corbinelli autour de ces définitions contenues dans les Maximes (cf. la note de la maxime 67).