LVII INTRODUCTION
aurait pu croire qu'elles avaient été entièrement conçues en fonction d’une seule idée : l’amour-propre. Cette impression, que nous avons retrouvée sous la plume de La Bruyère, a longtemps prévalu, et les maximes qui traitent de l’amourpropre sont restées les plus célèbres et les plus souvent reprises dans les anthologies.
Il n’est pas question de nier l'importance de ce thème, ce qui serait tomber d’une exagération dans une autre. Mais tous les commentateurs attentifs des Maximes s'accordent aujourd’hui à dire que l’on y trouve bien autre chose. Gide fut l’un des premiers à s’en apercevoir; ayant écrit dans son Journal qu'il reprochait à La Rochefoucauld, non de « dénoncer l'amour-probre >», mais de « s'en tenir la », il rectifiait quelques années plus tard : « 1] me paraît que la position que je tächais de prendre à l'égard de La Rochefoucauld ne saurait être maintenue sans injustice (…) Les maximes ayant trait à l'amour-propre sont de moindre intérêt que celles qui ne se rattachent à aucune théorie, à aucune thèse, et dont certaines sont de la pénétration la plus singulière. »
Un coup d'œil jeté sur les tables alphabétiques établies sous le contrôle de l’auteur montrerait effectivement que le mot amour-propre n'est pas celui qui vient en tête pour le nombre des références ; c’est ainsi qu'emour, amitié, passions le distancent de loin ; même dans la première édition, il ne se classait qu'à égalité avec esprit, vertus, bonté, fortune, et ne venait qu'après louange, constance, tromperie, reconnaissance?. Au demeurant rien n'était plus étranger à La Rochefoucauld que l'esprit de système. Qu'il soit resté longtemps l’otage des pédants n'empêche pas que son univers n'ait été un monde d’inconstance, de déguisement et de mobilité, — en quoi il se rattachait à l’âge baroque, — et ce n’est pas pour rien
1. Année 1918, p. 661, et année 1921, pp. 698-699. - En 1938, Gide écrivait encore à propos des Maximes : « Je n’en trouve que bien peu qui laissent en repos l'esprit du lecteur » (p. 1324).
2. Dans la table alphabétique de la s° édition, il y a 26-références pour amour, 20 pour amitié, 19 pour passions, 18 pour défauts, 17 pour esprit, 16 pour mérite, 15 pour amour-propre. Dans celle de la 1'° édition, vices a 18 références, amour 16, louange et valeur 11; les mots passions, bonheur et malheur, orgueil, constance, tromperie, reconnaissance, amitié en ont de 7 à 9, esprit, vertus, bonté, fortune et amour-propre 6 seulement.