LE LIVRE LIX
qu'il a emprunté à Montaigne cette idée qu’« on est quelquefois aussi différent de soi-même que des autres'. »
Parcourons rapidement, sans prévention, le champ des curiosités de cet honnête homme. Il est vaste: il ne se limite même pas (bien qu’elles y tiennent la plus grande place) aux questions de morale. Il y a, par exemple, un La Rochefoucauld logicien, grand amateur — on l'a vu — de définitions précises, aimant à disserter sur le vrai et sur le faux, ou sur la différence des esprits, consacrant de nombreuses maximes au fonctionnement de l'intelligence, hésitant à trancher si l'esprit et le jugement sont deux choses différentes?. Il y a un La Rochefoucauld physicien, celui qui emprunte ses images à la médecine, à la chimie, à l’herboristerie®, et qui consacre une réflexion à L'origine des maladies. I] y à même un La Rochefoucauld esthéticien: de toute évidence il s’intéressait aux théories des peintres et des architectes : choix des couleurs, étude des expressions du visage, lois de la perspective, autant de sujets évoqués dans ses Maximes et ses Réflexions diverses4; lorsqu'il aborde les problèmes de logique concernant le vrai et le faux, il ne manque pas d’envisager leurs incidences esthétiques, comparant Liancourt et Chantilly, se demandant avec Jacques Esprit quels sont les rapports de la vérité et de la beauté5. Il serait aisé d'ajouter un La Rochefoucauld historien, discrètement présent dans les Maximes (Antoine et Auguste, le fou d Athènes, Condé et Turennef), mais largement représenté dans les Réflexions diverses. Néanmoins il reste vrai que La Rochefoucauld est surtout un moraliste, et ce sont les grandes lignes de sa pensée morale qu'il nous faut maintenant mettre en lumière.