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CHAPITRE IX

DE LA PURETÉ DE COEUR, ire MAXIME.

Une personne religieuse doit toujours se souvenir à quel état élevé Dieu l'a appelée, et c'est pour celle raison qu'elle doit avoir grand soin de plaire chaque jour de plus en plus à Dieu, par la pureté la plus parfaite du cœur et la beauté de son âme, et de se rendre de plus en plus agréable à Dieu en fuvanl entièrement tous les péchés volontaires.

Avertissement sur celte maxime.

La pureté de cœur est le premier pas d'une âme qui aspire à la perfection dans la vie religieuse. La cause pour laquelle la sainteté est si rare sur la terre , c'est qu'il y a bien peu de personnes qui aient soin de purifier entièrement leur cœur du péché et des imperfections. On en trouve qui s'appliquent à l'oraison et à d'autres vertus, mais peu qui se décident à scruter, à examiner le fond de leur âme, pour en extirper les mauvaises inclinations qui s'y cachent, les péchés et les imperfections. On reste dans un misérable milieu, depuis la première jeunesse jusqu'à l'âge de décrépitude. On se ménage à l'occasion. On n'entreprend jamais la chose sérieusement et avec fermeté. On est rempli de saints désirs, mais on n'atteint jamais son but; et c'est ainsi qu'on vit et qu'on meurt dans les imperfections. Dieu est un esprit d'une sainteté et d'une pureté infinies; c'est pourquoi il n'admet jamais une âme à l'union et l'intimité de son amour, qu'elle n'ait auparavant détruit tout ce qui la souille. Une âme qui soupire après Dieu, et veut s'unir à lui par l'amour, eu quoi consiste la sainteté, doit avoir pour fondement la pureté de cœur, et c'est ce que demande celte instruction. Or, la pureté de cœur n'est aulre chose qu'une application ou attention continuelle à s'abstenir de tous les péchés et de toutes les imperfections volontaires, de manière qu'on marche toujours et à chaque instant en la présence de Dieu sans péché et sans tache. Celui qui désire obtenir celte vertu de pureté, doit s'appliquera deux choses: la première, c'est d'avoir une grande aversion de tous les péchés véniels ; la deuxième, c'est de s'abstenir constamment de toutes les imperfections volontaires.

ARTICLE PREMIER

Cet article traite 1° de f aversion pour tous les péchés véniels. 2° // explique les motifs qui excitent une personne religieuse^ en les méditant, a fuir le péché véniel.

L'âme, pour acquérir la parfaite pureté de cœur, sans laquelle il n'y a pas de véritable amour de Dieu, doit souvent et attentivement méditer, à la lumière de la foi, combien est laid et abominable aux yeux de Dieu , même le moindre péché véniel. On doit donc s'examiner, méditer, invoquer la lumière du ciel, si souvent et si longtemps, qu'on éprouve une aversion réelle pour le péché véniel, et qu'on soit fermement décidé de mourir plutôt mille fois que de le commettre. A cette fin doivent servir les vérités suivantes.

lre vérité. Les péchés véniels sont capables de me priver de toutes les grâces et de tous les dons que Dieu a coutume de départir si abondamment à ses saints.

Quand nous parlons de grandes grâces, nous nous trompons ordinairement nous-mêmes, et nous aimons aussi que les autres nous trompent. On trouve des grâces très-extraordinaires dans la vie des saints qui ont suivi la voie commune ou ordinaire, el qui ont surpassé de beaucoup des personnes consacrées à Dieu ; des saints dans la vie ordinaire du monde, dont l'humilité était telle qu'ils trouvaient leur plus grande satisfaction el la plus grandeconsolalion, dans les persécutions les plus violentes ; des saints d'une telle patience, qu'au milieu des croix et des souffrances, ils jouissaient d'une parfaite tranquillité d'âme, d'une paix et d'un contentement inaltérables ; des saints d'une telle piété, que leur coeur était comme la cire devant le feu; des saints si recueillis et si remplis d'amour, que leur âme se tenait unie à Dieu au milieu des affaires et des tracas du monde, et ainsi d'autres semblables. Quand nous voyons et quand nous entendons de

lels exemples, nous disons que ce sonl Sa des effets extraordinaires de la grâce que Dieu, dans sa bonté, accorde à trèspeu d'âmes choisies, et nous aimons que les autres nous (ieunenl le même langage, pour pouvoir rester en paix et en tranquillité dans nos imperfections. Dieu est infiniment bon et infiniment libéral ; Dieu désire faire de nous des saints; il veut nous donner ses grâces avec abondance. Notre pauvreté, notre misère, le manque des grâces extraordinaires ne vient pas de Dieu; car il a un plus grand désir de nous donner ces grâces que nous de les recevoir ; mais cela vient de notre tiédeur et de nos péchés véniels.

Purifions entièrement notre cœur, et nous ne tarderons pas de voir que Dieu sera aussi généreux envers nous, qu'il Ta été envers ses Saints. Tout sera peu profitable aussi longtemps que nous ne purifierons pas entièrement notre cœur. Un seul péché véniel que nous souffrons en nous, suffit quelquefois pour faire tarir la source des grâces célestes. Sainte Catherine de Bologne disait un jour : je ne pense pas, qu'après une si longue expérience, le diable puisse encore me tromper. Ce langage était une vanité de sa part, une petite faute, un seul péché véniel, qui déplut à Dieu.

2e vérité. Les péchés véniels sont capables de m'arrêler tellement dans le chemin de la vertu que je ne pourrais arriver à la sainteté et à la perfection pendant toute ma vie.

Pour parvenir à la perfection il faut beaucoup de grandes grâces. Avec ces grâces on court et on avance toujours vers la vertu, et Ton atteint son but en peu de temps : sans eile on ne l'atteint jamais, et on reste en arrière. Or, une âme qui offense Dieu tous les jours, comment peut-elle espérer de lui ce secours spécial ? C'est la pureté du cœur qui nous attire les grâces du ciel. Sans elie il n'y a rien à espérer. Nous serons tous les jours moins éclairés et notre aveuglement deviendra tous les jours plus grand ; dejour en jour le cœur sera moins louché et de plus en plus endurci; de jour en jour les secours de Dieu s'affaibliront et les tentations aug-

— iOO — menleronl; dejour en joiir les mauvaises affections prendront la place des saints désirs. C'est ainsi qu'on devient petit à petit tel qu'on regarde la perfection comme une chose impossible, et qu'en définitive on l'abandonne entièrement. On continue à vivre de la sorte; on passe ses années dans une tiédeur continuelle, et à la mort on se trouve très-éloigné de la perfection, et souvent même plus éloigné que dans les premières années de la vie religieuse. Nous ne sommes pas en état de comprendre quelles terribles craintes éprouvera, à la mort, une personne qui mène une vie si digne de larmes.

5e vérité. Les péchés véniels sont capables de me précipiter après ma mort dans de longues et terribles souffrances en purgatoire.

Dieu est très-juste dans ses jugements; il ne peut donc pas laisser un seul péché sans le punir. Après la mort, Dieu juge avec beaucoup de sévérité; il punira donc le moindre péché par de grandes souffrances. Supposez un jeune enfant qui arrive aujourd'hui pour la première fois à l'âge où il peut distinguer le bien d'avec le mal. Il commet un péché véniel et meurt ensuite: cet enfant, Dieu l'enverra en purgatoire jusqu'à ce qu'il soit entièrement purifié. Si cela arrive à ce jeune enfant, que devez-vous donc attendre pour tant de péchés véniels, pour tant d'inclinations que vous n'avez pas mortifiées, pour tant de mauvaises affeclious?

De certains péchés véniels qu'une personne religieuse doit éviter avec beaucoup de soin.

Le premier, c'est la paresse dans les exercices spirituels et dans la prière ou l'oraison.

Omettre, par paresse, ses exercices de piété, les abréger, les faire avec négligence, avec chagrin, avec un esprit volontairement distrait, sans zèle et dans une posture incon-

Venante, sans attention : ce sont des péchés plus considérables qu'on ne le pense. Nous ne pouvons rien sans la grâce de Dieu. Sans la prière faite avec ferveur, Dieu n'accorde pas ordinairement sa grâce. Que s*ensuil-il? Malheur à la personne religieuse qui ne sait pas se vaincre , se faire violence sur celle matière.

Le 2e péché véniel qu'il faut éviter, c'est l'amour sensuel envers qui que ce soit.

lue personne religieuse doit être disposée, à toute heure, à quitter, sans le moindre trouble intérieur, les personnes qu'elle aime, sans désirer de les revoir en cette vie. Si elle n'a pas cette disposition , son amour est un amour déréglé. Oh! quel mal peut produire une faible affection de ce genre ! Sainte Thérèse vil un jour, dans une vision, la place où elle aurait été en enfer, si elle n'avait pas abandonné certaines amitiés sensibles qu'elle avait eues pour des personnes du monde.

Le 5e péché véniel qu'il faut éviter, c'est la culère et l'impatience.

Donner place dans son cœur à un mécontentement ; penser, réfléchir à quelque chose avec des sentiments de colère, ou nourrir dans son cœur de pareils sentiments; montrer le trouble de son âme par une figure courroucée, par des paroles dures et piquantes; éviter par mécontentement telle ou telle personne, nourrir volontairement du chagrin dans son cœur contre certaines personnes : voilà autant de péchés qui déplaisent à Dieu, parce que ce que nous faisons contre le prochain, nous le faisons contre la personne même de Jésus-Christ. Or, quel péché ne serait-ce pas si nous traitions J.-C. comme nous traitons quelquefois le prochain?

Le 4e péché à éviter, c'est la mollesse.

Il y a des personnes qui cherchent en toutes choses leurs aises, et ne veulent se gêner en rien. Habitation, habillements, nourriture, tout doit être de leur goût et selon leur amour-propre. Si cela ne va pas ainsi, elles grondent, murmurent, se plaignent, sont tristes et mécontentes. De telles

personnes sont la plaie d'une communauté, el de plus c'est une grande honte pour elles d'avoir ces défauts; car, si elles ne sont pas parvenues à avaler ces miettes, après s'être solennellement vouées à la mortification, qu'ont-elles appris el quel progrès ont-elles fait pendant des années?

Le 5e péché consiste à parler légèrement des fautes et des défauts d'autrui.

Parler de la mauvaise conduite, des mauvaises inclinalions, des mauvaises manières, du caractère difficile, et des autres défauts du prochain ; se plaindre, se moquer de lui; en parler avec mépris et d'une manière piquante : ce sont autant de péchés qui sont très-contraires à la charité chrétienne, et à la pureté du cœur. Celui qui ne peut pas retenir sa langue, ne fera jamais de vrais progrès dans la perfection.

Le 6e péché véniel qu'on doit éviter, c'est le babil, la loquacité.

Il y a très-peu de personnes exemples de ce défaut. Ce que l'on sait, ce que l'on entend, ce que l'on voit, ce que Ton ramasse et épluche par-ci et par-là, lout doit venir au jour. On raconte à celui-ci ou à celui-là ce qu'un autre a dit de lui ou contre lui; on l'excite, on fait naître des soupçons, des jugements téméraires, des sentiments de colère, d'amerlume, des inimitiés el mille autres maux. Oh ! quelle paix, quelle charité, quelle union il y aurait si l'on pouvait détruire ce défaut du babil, ce défaut des rapports malicieux î Oh ! quel soin nous devons employer pour nous en corriger entièrement ! La bienheureuse Jeanne de Jésus- Marie, quand elle avait commis un péché par la langue, pour en faire pénitence, gardait toute la journée une pierre dans sa bouche.

Le 7e péché véniel à éviter, c'est de former trop légèrement des soupçons et des jugements vains et téméraires sur le compte du prochain.

Ce défaut est un malheureux fiuit de notre orgueil et de noire propre estime. Il nous fait mal interpréter la

conduite, les inclinations, les intentions du prochain que Dieu seul connaît ; nous nous permettons de les examiner, de porter là-dessus des jugements faux et téméraires ; de nous en occuper en nous-mêmes ; et ce qui est encore pire, de raconter nos soupçons et nos jugements aux autres, et de les donner pour des vérités. Combien cette liberté déplaît à Dieu ! c'est à cause d'elle qu'ordinairement il nous retire sa grâce, et que nous tombons dans les mêmes péchés et les mêmes fautes que nous avons, par nos jugements téméraires, attribués à notre prochain.

Le 8e péché à éviter, c'est la vanité et l'orgueil. Ce péché se commet de différentes manières. Tantôt c'est la vainc complaisance en nous-mêmes qui fuit que nous nous occupons de nous avec plaisir et folie satisfaction ; tantôt nous concevons du mépris pour les autres et nous nous permettons de critiquer leur conduite; une autre fois nous cherchons l'estime et la louange des hommes ; et lorsque nous obtenons cette vaine fumée, nous nous eu réjouissons ; quelquefois nous faisons telle ou telle action uniquement pour plaire aux hommes et obtenir leur estime et leurs louanges; quelquefois nous nous louons nous-mêmes et nous avons la témérité de prêcher notre conduite. Ce seul péché suffit pour nous ôler la miséricorde de Dieu, et pour nous précipiter dans la plus grande misère. Nous citerons ici un terrible exemple louchant cet orgueil ou vanité.

Ochin, célèbre général des capucins et ensuite fameux hérétique, lit un jour une visite à St. Ignace, à Rome : il lui dit : Père, j'apprends que vous avez établi un nouvel Ordre, et que vous êtes occupé d'en dresser les règles et les constitutions. A ces mots il relire la manche de son habit, et montre au saint son bras décharné en lui disant : c'est ainsi que j'ai châtié et épuisé mon corps par le jeûne et la pénitence. St. Ignace lit là-dessus un profond soupir, et lui dit : mon Père, je vous prie d'avoir soin de fermer au démon rentrée de votre cœur. La suite a montré combien cet

avertissement était nécessaire; car Ochin abandonna l'Ordre et devint apostat. Quelques-uns rapportent cependant qu'il s'est converti avant la mort.

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