PRINCIPE
Détacher sou cœur de toutes les créatures, et F abandonner , le donner eutièreuieut à Dieu , avec toutes ses affections.
Aucun ami n'est plus saint que Dieu , mais aussi aucun n'est plus jaloux que lui. Il ue peut souffrir aucun attachement à la créature, dans le cœur qu'il s'est choisi. 11 veut le cœur seul, sinon il ne fait sentir à ce cœur ni lui-même, ni sa grâce. Le mal que l'âme a fait, Dieu n'en tient plus compte dès qu'elle Ta effacé par une douleur sincère ou par une vraie pénitence ; mais du moment qu'il s'est choisi une âme, qu'il l'a appelée à son amour, à son amitié, il ne peut plus souffrir en elle la moindre infidélité. Aussi longtemps qu'elle n'a pas arraché de son cœur l'amour et l'attachement des créatures, c'est en vain qu'elle espère parvenir à s'unir à lui.
Pourquoi Dieu euvoie-t-il tant de croix et d'adversités aux âmes fidèles? C'est qu'il sait qu'il n'y a pas d'autre
moyen pour réussir à les détacher de l'amour des créatures. Et soit que l'âme elle-même se prive de ce que son cœur aime, soil que Dieu lui-même le lui arrache par force, toujours en coûte-t-il beaucoup de soupirs et de larmes; mais c'est chose prouvée que celte âme est la plus heureuse, que Dieu éprouve le plus ; parce qu'elle atteint plus tôt son but, qui est Dieu. Ce qui est seulement à plaindre, c'est que souvent une telle âme ne connaît pas son bonheur, parce qu'elle regarde cet état qui est le commencement de sa plus grande félicité, comme un état d'abandon et de misère. Ces grâces de Dieu ne sont pas dans nos mains; nous les avons aujourd'hui, demain elles passent; Dieu nous invile aujourd'hui, demain il passe, et va chercher une àme plus fidèle. Quand l'âme désire Dieu, elle doit lui ouvrir sou cœur, dès qu'il y frappe, surtout s'il continue plus longtemps à loucher le cœur. De quelle manière il faut entreprendre ce point le plus nécessaire dans toute la vie religieuse, nous allons l'apprendre à l'âme qui désire aimer parfaitement son Sauveur, par le bel exemple que ce Sauveur crucifié lui a donué sur cette matière.
i" point. Jésus, sur la croix, est privé de tous les biens temporels, et il meurt dans une extrême pauvreté. Qui peuton imaginer plus pauvre que Jésus crucifié? Il est dépouillé de ses vêtements. A la place d'un lit pour reposer son corps épuisé par tant de peines et tant de douleurs, il est cloué au bois de la croix. Il n'a pas de quoi reposer sa tête adorable percée par tant d'épines; et il doit la tenir continuellement dans une position gênante jusqu'à sa mort. Au lieu de rafraîchissement, pour soutenir ses forces déjà épuisées, on lui donne du fiel et du vinaigre. Oh! qui a jamais éprouvé pareil traitement? Le dernier des mendiants a, au moins à sa mort, unemisérableconche.Lesplusgrands scélérats, qu'on conduit au supplice, ont au moins de quoi se couvrir décemment.
On accorde quelque rafraîchissement avant la mort, même aux assassins et aux voleurs de grands chemins. Jésus seul meurt sur une croix, sans qu'on lui accorde la moindre de ces choses.
28 point. Jésus sur la croix est privé de toutes les aisances ou commodités du corps, et il meurt dans les plus grandes douleurs; jamais homme n'a souffert tant et de si grandes douleurs dans son corps que Jésus sur la croix. Pas un de ses membres qui n'ait eu ses douleurs spéciales. La tête est percée par les épines; la figure est livide par les soufflets ; les épaules sont meurtries par le poids de la croix ; les mains et les pieds percés par les clous ; le dos et la poitrine déchirés par la tîagellation. Pas un de ses membres qui n'ait éprouvé sa douleur particulière. Ses yeux sont remplis de sang, et gonflés par les larmes; ses oreilles sont tourmentées par des blasphèmes et de fausses accusations ; sa bouche est abreuvée par le fiel et le vinaigre; son odorat éprouve l'odeur fétide des crachats que les juifs lancent sur sa figure adorable. Il a versé la dernière goutte de son sang, et le peu de gouttes qui étaient encore restées dans son cœur, ont été versées après sa mort, lorsque ce cœur adorable fut percé par la lance. Oh! quelles douleurs! depuis que le monde existe, on n'a jamais traité avec tant de barbarie les plus grands malfaiteurs, qu'on ne traita Jésus à la croix. Aucun malade n'a jamais éprouvé autant de douleurs que Jésus sur la croix.
5* point. Jésus sur la croix est privé de tout amour, de toute commisération des hommes, et il meurt dans le dernier abandon, dans le dernier délaissement. Ces deux points, les plus grandes douleurs et le plus grand délaissement, on ne les a jamais vus à la fois que dans Jésus crucifié. Autour de la croix se trouvait beaucoup de monde, mais personne n'a eu pitié de Jésus.
Il s'y trouvait des idolâtres qui le blasphémaient, le traitant de trompeur, de faux roi qui voulait révolter le peuple contre son roi légitime. Là se trouvaient des juifs, mais ils
se moquaient de lui comme d'un homme qui avait des liaisons avec le démon, comme d'un homme qui par un orgueil démesuré voulait se faire passer pour le Messie. Là se trouvaient beaucoup de personnes qu'il avait guéries de leurs maladies incurables ou délivrées du démon, mais elles n'osaient dire un mot en faveur de l'innocence de Jésus. Parmi ceux qu'il avait aimés le plus tendrement, Judas l'avait trahi et vendu ; Pierre l'avait renié, et les autres avaient pris honteusement la fuite. Sa Mère seule, avec St. JeanetMagdeleine, étaient sous la croix, mais ils augmentaient sa peine par leurs larmes. Pas un homme ne s'intéressait à Jésus. Oh! quel abandon! Quand on conduit les plus insignes assassins au supplice, il ne se trouve pas de personnes qui les maltraitent de paroles, qui se moquent d'eux, ou qui prennent plaisir à leurs souffrances; au contraire, on a pitié d'eux, on gémit dans son cœur, on leur souhaite une prompte délivrance de leurs souffrances. C'est Jésus seul qu'on regarde sans pitié ; on se moque de ses plus grandes douleurs ; on rit de son agonie.
4e point. Jésus sur la croix est privé de toute consolation intérieure, et il meurt dans une extrême tristesse. Où aurait-il tourné ses yeux du haut de la croix pour trouver quelque consolation ? Regarde-t-il les payens, il voit que son sang est répandu inutilement pour la plupart d'entre eux qui se damneront. S'il jette les yeux sur les juifs, il n'y trouve que la plus noire ingratitude; ils se moquent de lui dans ses douleurs extrêmes. Regarde-t-il ses disciples, il aperçoit qu'ils onthonte de lui et l'abandonnent lâchement. Elève-t-il les yeux vers le ciel, vers son Père éternel, il n'en reçoit pas la moindre consolation, mais un abandon total. Oh ! quelle désolation ! oh ! quel tourment ! Les saints martyrs qui ont le plus souffert, ont souvent reçu la visite des anges qui venaient les fortifier et les consoler ; mais Jésus à la croix meurt abandonné du ciel et de la terre, abreuvé d'angoisses et de tristesse, sans consolation, sans soulagement dans son extrême misère.
Après avoir bien considéré la pauvreté, les misères de Jésus, gravez profondément dans voire cœur les vérités suivantes :
1° Jésus est venu au monde pour me montrer, par son exemple, le chemin de la véritable sainteté et de la perfection. Donc le meilleur chemin doit être celui delà pauvreté, celui de l'abandon, celui des douleurs de la désolation et des souffrances; car si Jésus avait connu un meilleur chemin, il nous l'aurait sans doute montré.
2° Jésus est venu au monde pour nous apprendre, par son exemple, la plus haute sainteté, la plus grande vertu et la perfection, donc le dépouillement de toutes choses, de toutes les créatures, l'abandon, le détachement de toutes les créatures, l'amour de la croix et des souffrances, l'abandon total à la volonté, au bon plaisir de Dieu, tout cela doit être la plus haute vertu, la plus grande sainteté; car si Jésus avait connu quelque chose de plus relevé, il nous l'aurait sans doute enseigné par ses paroles et par ses œuvres.
5° Jésus nous a donné l'exemple, pour que nous l'imitions : donc ce ne doit pas être une chose impossible, car si cela avait été impossible, il aurait agi inconsidérément lorsqu'il nous a invité si sincèrement à l'imiter.
4° Jésus a tant souffert par pur amour pour moi, quoiqu'il eût prévu combien je devais être ingrat envers lui; donc ce n'est pas trop, si je me décide à souffrir par amour pour lui, ce qu'il a souffert auparavant par amour pour moi.
5° Jésus a conduit par ce chemin, sa Mère, ses apôtres et les plus grands Saints qu'il a le plus aimés ; donc je dois considérer comme un honneur, s'il daigne me conduire par ce chemin. Lorsque vous aurez bien compris celle vérité, continuez les résolutions suivantes :
Exercices pour imiter Jésus dans les points précédents. l'r exercice. Un entier dépouillement de tous les biens
temporels. Ce dépouillement consiste dans les points suivants :
1° Vous devez être entièrement content de ce que Dieu, par sa bonté et sa miséricorde infinies, a voulu vous accorder généreusement, et vous ne devez pas avoir un seul désir d'avoir plus que Dieu n'a ordonné par sa bonté et sa sagesse infinie à voire égard.
2° Vous devez avoir un soin discret, et employer les moyens convenables, pour conserver ce qui vous appartient; mais sans inquiétude, sans crainte, sans chagrin ; puisque vous devez croire qu'après que vous aurez employé vos soins, Dieu sera votre Père, qui ne vous laissera rien manquer de ce qui vous sera utile, ou nécessaire à votre salut.
5° Vous devez faire abstraction de tous les charmes, de toutes les douceurs attachés aux biens temporels, afin que vous soyez disposé à toute heure, à abandonner ce qui vous appartient, ce qui vous est cher; et à perdre tout, comme Jésus sur la croix, s'il lui plaisait d'exiger cela de vous. Pour cette fin vous lui offrirez souvent et de bon cœur de faire tout ce qu'il lui phiira d'ordonner.
4° S'il plaisait à Dieu de vous envoyer un malheur, comme le monde l'appelle (on devrait l'appeler dommage), par lequel vous auriez à souffrir un préjudice dans voire bien, votre avoir, vous devriez l'accepter de la main de Dieu avec résignation; l'en louer et bénir ; et croire fermement que cette perte vaut plus que tous les biens du monde.
Le 2e exercice est un entier détachement de toutes les aises ou commodités du corps. Ce détachement consiste dans les points suivants :
1° Vous ne devez jamais flatter le corps en quoi que ce soit ; ne lui accorder en boire, en manger, en repos, en sommeil, en vêtements et autres choses que ce qui est strictement nécessaire selon les convenances de votre état.
2° La santé est ce qui convient le mieux au corps ; mais comme elle n'est pas toujours salutaire à l'âme, vous ne
devez jamais désirer ni la santé, ni les maladies, ni les infirmités; mais abandonner le tout à la volonté de Dieu, et cela avec une volonté sincère de votre part, de préférer et d'accepter de la main de Dieu tout ce qu'il lui plaira de vous envoyer.
5° S'il plaisait à Dieu de vous envoyer une maladie, alors vous ne devriez jeter les yeux que sur lui, et baiser humblement sa main paternelle, de laquelle nous arrivent toutes choses ; le louer et le bénir pour toutes ses ordonnances; vous soumettre entièrement et sans exception à sa sainte volonté.
4° Quoique vous ne deviez demander ni maladie ni douleur, vous devez cependant offrir souvent votre corps à Dieu, pour qu'il le traite selon sa sainte volonté; et qu'il lui fasse expier les péchés qu'il a commis autrefois ; le tout selon sa sainte volonté.
Le 5e exercice est un entier dépouillement de l'amour des hommes. Ce dépouillement consiste dans les points suivants :
1° On peut bien aimer un homme, par exemple, son mari, son enfant, un ami sincère; mais cet amour doit être sans aucun attachement, sans trop de chaleur, sans préjudice de l'amour de Dieu ; de manière que rame soit disposée à toute heure, à tout moment, à perdre tous ceux qui lui sont chers, s'il plaisait à Dieu de les lui ravir par la mort.
2° On ne doit pas être fort sensible si l'on éprouve de l'ingratitude de la part de certaines personnes; dans tous les accidents il ne faut pas regarder le défaut des hommes, mais la disposition et la volonté de Dieu; le louer et le bénir en tout et pour tout, comme si rien ne vous était arrivé de la part des hommes ; les traiter avec charité et affabilité.
5° S'il plaisait à Dieu de retirer de ce monde l'une ou l'autre personne que vous aimez, vous devez alors vous soumettre à la volonté de Dieu, sans la moindre résistance; ne pas vous plaindre, ni vous inquiéter; mais plutôt considérer que Dieu a peut-être ôlé un grand obstacle à son amour dans votre cceur*
Le 4* exercice est un entier dépouillement de toute consolation intérieure.
Les croix intérieures sont nombreuses; comme les tentations contre Dieu, contre la foi, contre la pureté; les doutes et la pusillanimité touchant le salut éternel; les sécheresses et le délaissement pendant la prière et l'oraison ; le dégoût et rabattement dans l'exercice de la vertu; la tristesse et la mélancolie du cœur, et beaucoup d'autres peines intérieures.
La manière de vous conduire dans ces positions est la suivante. 1° Vous garderez toujours un juste milieu, sans désirer ni consolation, ni désolation, et vous vous abandonnerez au bon plaisir de Dieu, avec la disposition d'accepter de sa main paternelle tout ce qu'il lui plaira de vous envoyer. 2° S'il vous arrive une tentation, mélancolie ou tristesse, vous ne devez jamais vous décourager, mais reconnaître avec humilité que vous ne méritez pas de recevoir de lui la moindre cousolation; vous devez recevoir celte désolation en silence, avec patience et résignation à la volonté divine, et attendre tout ce qu'il plaira à Dieu de disposer à votre égard.