ARTICLE III
DU PARFAIT DÉTACHEMENT DE TOUTES LES CRÉATURES, LORSQU'ON EST PRIVÉ DE TOUTE CONSOLATION INTÉRIEURE.
Méditation sur le bel exemple que noire divin Sauveur nous a donné sur cette matière dans sa passion.
ier POINT.
Jésus, pendant sa passion, n'a reçu aucune consolation de la part des hommes. — Représentez-vous vivement Jésus à la croix, considérez jusqu'à quelle extrémité chacun l'y a abandonné. Une foule de monde, à laquelle il avait prodigué les plus grands bienfaits, est présente sur le calvaire: Des aveugles auxquels il a rendu la vue; des sourds qu'il a fait entendre ; des muets qu'il a fait parler; des boiteux qu'il a fait marcher, auxquels il a rendu les membres; des malades qu'il a guéris ; des lépreux qu'il a purifiés ; des possédés qu'il a délivrés du démon.... Cependant aucun de ces hommes ne dit une parole, ne plaide pour l'innocence de Jésus ; aucun n'a pitié de lui ; aucun ne le console dans ses douleurs; ils crient tous à la fois : Il a mérité la mort ! Us se moquent tous de lui dans ses douleurs extrêmes Jésus louche à sa tin ; lesdernières gouttes de son sang s'échappent de ses veines ; ses forces l'abandonnent, l'agonie commence, et il veut mourir dans ce combat; il élève encore une fois la voix, et dit : Ah! que j'ai soif! mes frères! je meurs volontiers pour vous, mais ne me refusez pas cette dernière consolation ; ma soif est extrême, donnez-moi quelques gouttes d'eau avant ma mort, c'est la dernière consolation que je vous demande. Mais, ô abandonl de tant de milliers d'hommes qui se trouvent autour de la croix, aucun n'a assez de compassion pour lui donner un
Terre d'eau dans son agonie. Seulement quelques scélérats commencent à rire, et pour se moquer de lui, vont tremper une éponge dans du fiel et du vinaigre, et le lui donnent en l'insultant. 0 cruauté! a-t-on jamais laissé, à sa mort, un mendiant, un malfaiteur, dans un tel abandon que de lui refuser quelques gouttes d'eau? Jésus est le seul qui a été de la sorte abandonné de tous les hommes.
Après avoir bien considéré ces vérités, exprimez les affections suivantes :
V Ayez une grande compassion de votre Sauveur, et pleurez sincèrement vos péchés qui ont été la seule cause de cet abandon de Jésus.
2° Méprisez toutes les vaines consolations que vous puissiez désirer ou attendre de la part des hommes; et formez une ferme résolution de ne jamais, désirer d'être aimé ou consolé d'aucune personne.
5° Concevez un ardent amour envers votre Sauveur dans son délaissement; offrez-vous à l'imiter, offrez-vous à être délaissé et méprisé de tous les hommes ; de vos proches, de vos amis, de ceux mêmes auxquels vous avez fait du bien.
4° Priez instamment que Dieu vous accorde un grand amour pour les mépris et les souffrances, et qu'il daigne vous rendre parfait par des épreuves de cette nature.
2e POINT.
Jésus, dans sa passion, n'a reçu aucune consolation de la part de son Père céleste. — Représentez-vous Jésus dans le plus grand délaissement sur le mont des Oliviers. La crainte de sa passion et de sa mort prochaine, l'horreur du péché dont il s'est chargé et la tristesse amère l'ont réduit à un état si pitoyable qu'il en tombe dans une défaillance moi telle; le cœur lui bat, il tremble de tous ses membres, le sang sort de ses veines, il pâlit, il sue saug et eau, et en telle abondance que ses vêtements et même la terre en sont tout trempés; il entre en agonie, et il aurait rendu l'esprit s'il ne s'était
soutenu lui-même par sa toute-puissance. Que fait le Père éternel dans cette extrémité? Le Fils lève les yeux Ters lui et lui crie : 0 mon Père! s'il est possible, que ce cnlicepasseloin.de moi! Oh! non; le Père éternel reste ferme dans sa résolution, Jésus doit boire ce calice amer jusqu'à la lie, et payer la dette que les hommes ont contractée. Ce délaissement de Jésus a eu lieu non-seulement sur le mont des Oliviers, mais il a duré pendant toute sa vie. Jésus sur la croix est accablé de douleurs, d'angoisses et de tristesse, néanmoins son Père céleste ne lui accorde pas la moindre consolation. Oh! quel triste abandon! Le Père céleste a souvent consolé les pécheurs pénitents à leur mort; il a souvent rempli leur cœur de consolations, de douceurs célestes; il a souvent adouci leurs douleurs et leurs souffrances : mais lorsque son Fils bien-aimé meurt sur la croix, il ne lui accorde pas la moindre consolation, et à tel point que celui-ci fut réduit à s'écrier : Mon Dieu! Mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné?
Après avoir bien médité cette vérité, exprimez les affections suivantes :
1° Pleurez et détestez, de tout votre cœur, tous vos péchés qui ont été la cause unique de cet abandon de Jésus.
2° Remerciez votre Sauveur d'avoir voulu souffrir cette peine dans son âme, pour vos péchés et uniquement pour vous témoigner combien il vous aime.
3° Humiliez-vous devant lui, et ayez honte de ce que vous ne pouvez rien faire par amour pour lui, sans y être encouragé par des consolations intérieures.
4° Offrez-vous à votre divin Sauveur de toute votre âme, avec la disposition de supporter toutes les souffrances et les peines intérieures.
5e POINT.
Jésus dans sa passion ne trouva pas une seule consolation en lui-même. — Ce qui aurait pu consoler Jésus dans ses souffrances, c'était si les hommes eussent voulu profiter de sa
mort et opérer leur salut. Mais cette satisfaction était bien éloignée. Attaché à la croix, il vit que le peuple juif, pour la plupart, allait se damner éternellement malgré sa passion ; il •vit la réprobation de plusieurs royaumes et de plusieurs pays infidèles ; il vit qu'une grande foule d'hétérodoxes et d'apostats devaient être la victime de l'enfer; il vit que beaucoup de chrétiens partageraient ce malheureux sort ; il vit combien de millions d'âmes allaient se jeter en enfer, malgré sa passion, malgré son sang répandu, malgré ses tourments, malgré sa mort, malgré tout ce qu'il avait sontlerl pour leur salut ; et cependant une larme aurait pu suffire pour sauver tous les hommes. Oh! quel triste regard ! quel terrible coup pour son cœur si aimant! Les larmes lui coulent des yeux comme deux fontaines, les plaintes descendent de ses lèvres: Pas un membre de mon corps n'est sans plaies, ma chair est toute déchirée, j'ai perdu tout mon sang. Mais à quoi servent tant de tourments, tant de souffrances ? Malgré tout ce que j'ai souffert pour le salut des hommes, beaucoup vont se damner. C'est dans cette tristesse si amère que Jésus remit son esprit entre les mains de son Père.
Après avoir médité cette vérité, exprimez les affections suivantes :
1° Pleurez et détestez vos péchés de toute votre âme, comme la cause unique de cette grande tristesse de Jésus.
2° Excitez en vous un tendre amour pour Jésus, et un vif désir de souffrir pour son amour.
3° Priez-le de vous faire part de sa passion et de vous envoyer des adversités selon sa sainte volonté.
4° Embrassez-le de tout votre cœur, et demandez-lui humblement de ne pas permettre que vous soyez du nombre de ceux dont la perte lui a causé taut de tristesse, lorsqu'il mourut sur la croix.
4e POINT.
Prenez le crucifix à la main, regardez-le fixement, et représentez-vous que Jésus vous dit ces paroles : Ame chérie,
examinez la grande différence qu'il y a entre mon amour ei le vôtre. Par amour pour vous, dans mes plus grandes douleurs j'ai été abandonné de mes amis, de ceux qui m'étaient le plus chers, de tous les hommes enfin ; aucun n'a eu assez de pitié pour me donner seulemeut un verre d'eau. Vous, vous ne pouvez pas souffrir, pour mon amour, que quelques-uns vous abandonnent et vous méprisent. C'est par amour pour vous, que mon Père céleste m'a abandonné et qu'il a beaucoup mieux traité ses serviteurs en les consolant dans leurs souffrances; et vous, vous ne voulez supporter, pour mon amour, aucune tentation, aucune inquiétude, aucun abaudon ; vous voulez le repos et la paix sans interruption, vous voulez le ciel sur la terre. C'est par amour pour vous que je me suis livré moimême, que j'ai voulu tant souffrir, et vous ne voulez souffrir pour mon amour ni croix, ni sécheresses, ni aucune autre peine intérieure. Votre amour pour moi n'est pas pur aussi longtemps que vous cherchez quelque consolation dans vos souffrances. Souffrir pour mou amour, c'est souffrir sans espoir de consolation, uniquement pour me plaire et pour être conforme à moi. C'est ainsi que j'ai souffert pour vous; c'est ainsi que vous devez souffrir pour moi. Après les souffrances viendra la consolation. Notez bien que ce qu'on donne le dernier, sera éternel.
Ayant écouté ces vérités de la bouche de votre Sauveur, excitez en vous les affections suivantes :
1° Pleurez votre aveuglement, de ce que vous avez si peu estimé, jusqu'à présent, le chemin de la croix; de ce que vous avez cherché avec tant d'avidité les délices et la santé, et de ce que vous vous êtes si peu appliqué à imiter Jésus crucifié.
2° Excitez en vous un ardent amour envers lui, et formez un sincère propos de l'imiter le plus parfaitement possible, dans les croix et les souffrances, quoi qu'il puisse vous en coûter.
5° Offrez-lui tout ce que vous avez et tout ce que vous
êtes, avec une entière résignation d'accepter toutes les adversités qu'il lui plaira de vous envoyer.
4° Priez-le de vous accorder par les mérites de son sang la grâce et la force d'exécuter fidèlement celte résolution^ en tout temps et eu toute occasion.
Des exercices qui doivent suivre la considération de ces vérités^
Le premier exercice c'est de supporter avec joie et patience l'abandon des hommes.
Il n'y a rien de plus utile pour l'âme que d'être abandonnée des hommes, car cela la force à tourner ses regards vers Dieu et à n'aimer que lui. S'il arrive que les hommes vous méprisent, que vos meilleurs amis vous abandonnent, que ceux auxquels vous avez fait du bien, ne vous eu témoignent aucune reconnaissance, que personne ne fasse attention à vous, conduisez-vous de cette manière :
1° Réjouissez-vous de tout votre cœur, de ce que Jésus vous laisse goûter une part de ses souffrances intérieures, et daigne vous rendre semblable à lui-même; estimez grandement cette situation dans laquelle le Sauveur a daigué vous placer.
2° Acceptez tout cela de la main de Dieu, en silence, avec patience, avec joie, avec reconnaissance, sans plainte et sans trouble; ne remuez pas un doigt pour en être délivré.
5° Efforcez-vous d'accueillir avec amour les personnes qui vous ont fait de la peine, et de leur faire du bien à l'occasion.
4° Tournez votre amour vers Jésus seul ; réjouissez-vous de ce qu'il détache votre cœur des créatures par de tels accidents, et prêtez-vous, sans exception, à tout ce qui peut vous faire mourir aux créatures, et vous faire vivre pour Jésus seul.
Le deuxième exercice cest de supporter avec patience et et avec joie les tentations que Dieu permet pour notre bien.
Les tentations que les âmes fidèles ont à supporter sont nombreuses. Les unes sont tourmentées de doutes continuels contre la foi ; d'autres sont attaquées par des désirs affreux et des mouvements contre la pureté; celles-ci sont éprouvées par le découragement et par des craintes sur la vie passée; celles-là souffrent des scrupules et des troubles, elles craignent toujours d'être hors la grâce de Dieu, et d'être damnées. Lame fidèle se conduira de la manière suivante dans les tentations quelles qu'elles soient:
J3 Elle pensera que c'est une portion du calice que Jésus a bu par amour pour elle dans sa passion; elle l'acceptera donc avec joie de sa main divine.
2° Elle doit supporter cet étal avec toutes les contrariétés qu'il cause naturellement, avec patience, en silence, et et avec une joie intérieure, et regarder ce temps comme un temps de bonheur, où elle peut le plus plaire à Dieu et pratiquer le plus pur amour de Dieu.
5° Elle s'appliquera à pratiquer les vertus suivantes, savoir: une profonde humilité, reconnaissant qu'elle ne peut vaincre de telles tentations sans le secours de Dieu ; une confiance filiale et l'espoir de ne pas être abandonnée de Dieu ; elle louera et remerciera Dieu constamment, de lui avoir envoyé celte croix; elle formera un amour ardent et une entière résignation à la volonté de Dieu.
4° Elle n'omettra rien de ses exercices habituels à cause du dégoût qu'amène un tel état ; et elle se figurera qu'on n'est jamais si agréable à Dieu, que quand on est attaqué par de fortes tentations.
Le troisième exercice est de souffrir avec joie et patience les ténèbres, les sécheresse*, les chagrins et les dégoûts, qu'on éprouve pendant les exercices de piété.
Pourrait-on trouver une âme qui n'ait jamais éprouvé ces misères? Quelquefois l'esprit se trouve dans dételles ténèbres qu'il lui est impossible de penser aux vérités éternelles;
une autre fois la volonté est si sèche et si aride, qu'on ne peut former une seule bonne affection ; il arrive que l'âme est si accablée de dégoût que tout ce qui est spirituel lui paraît rebutant. Dans cet état on se conduira de la manière suivante :
1° On tiendra pour certain que c'est dans ce temps qu'on peut le mieux montrer son amour et sa fidélité envers Dieu ; car qu'y a-t-il de grand à rester fidèle à Dieu tant que durent les consolations intérieures? Mais persévérer dans l'amour et la fidélité en temps de troubles et de tentations, cela s'appelle rester cloué à la croix avec Jésus et l'imiter jusqu'à la mort.
2° Tant que durent les épreuves et les tentations, on ne doit rien omettre de ses pratiques religieuses, ni les abréger d'un moment. Une seule négligence qu'on se permettrait dans ces circonstances, nous priverait souvent de la plus grande grâce que nous n'aurons jamais plus. Celui au contraire qui se montre fidèle pendant ce temps, gagnera bientôt le cœur de Dieu, deviendra maître de lui-même et de ses affections déréglées, et parviendra à cet état où l'Esprit-Saint sera son maître qui le dirigera.
5° On s'exercera constamment à la pratique de l'humilité la plus profonde; reconnaissant qu'on n'est pas digne de recevoir de Dieu ni consolation, ni lumière ; on s'appliquera à acquérir un amour ardent ; on s'offrira à servir Dieu toute sa vie, sans en recevoir la moindre consolation, si sa sainte volonté le veut ainsi ; et on lui reudra de sincères actions de grâces; on le louera de tout son cœur de nous avoir imposé cette croix.