DE LA VIE D'UNE AME ENTIÈREMENT MORTE AU MONDE ET A ELLE-MÊME
Une âme entièrement morte à elle-même et au monde expérimente en elle deux choses. La première, c'est qu'elle ne trouve rien qu'elle estime autant que le mépris et l'anéan-
tissement de son honneur; que les douleurs et les souffrances dans son corps; que d'être persécutée et abandonnée par les hommes. La deuxième c'est de souffrir tout cela avec autant de joie et de satisfaction que si elle avait trouvé tous les trésors du monde. Dans ces deux points consiste le vrai renoncement à soi-même, la mort spirituelle qui est si précieuse ; la véritable imitation de Jésus crucifié, noyau et moelle de la sainteté. Nous allons expliquer maintenant comment on peut y arriver.
Par quels moyens l'âme peut arriver à une si haute estime des croix et des souffrances.
Il y a deux moyens, par lesquels l'âme peut arriver à cette estime. Le premier, c'est de prier avec ferveur et constance ; nos cœurs étant dans la main de Dieu, il lui est facile d'y imprimer cette estime. Le deuxième moyen, c'est de méditer souvent les vérités suivantes :
lre vérité. Jésus est venu au monde pour nous montrer, par son exemple, le chemin de la perfection et de la sainteté ; ainsi le chemin de la pauvreté, du mépris, du délaissement, des douleurs, des tristesses doit être le meilleur; car si Jésus avait conuu un meilleur, il nous l'aurait sans doute montré par son exemple et par ses souffrances.
2e vérité. Jésus est venu au monde pour nous enseigner, non pas une sainteté commune, une vertu ordinaire, une perfection ordinaire, mais pour nous montrer le chemin de la plus haute sainteté, de la plus haute vertu, de la plus haute perfection ; ainsi le dépouillement de toutes les créatures, l'abandon de tout ce qui est créé, l'amour de la croix et des souffrances doivent procurer la vertu et la sainteté les plus relevées; car si Jésus avait connu une sainteté plus relevée, il nous l'aurait enseignée par ses paroles, par sa doctrine et par ses exemples.
5e vérité. Jésus nous a laissé pour exemple la croix et les
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souffrances, afin que nous l'imitions : donc cela ne doit pas être chose impossible ; car s il avait vu que cela était impossible, il aurait été inconséquent, lorsqu'il nous a invités avec tant de sincérité à suivre son exemple.
4e vérité. Tout ce que Jésus a souffert il l'a souffert par amour pour moi, quoiqu'il eût prévu mon ingratitude. Ce n'est donc pas trop, si je me résous à souffrir par amour pour lui, ce qu'il a auparavant souffert par amour pour
moi.
5e vérité. Jésus a conduit, par le chemin de la croix, sa saiute Mère, ses Apôtres, les plus grands Saints qu'il avait le plus aimés ; c'est donc pour moi le plus grand honneur, s'il daigne me conduire par le même chemin par lequel il a conduit ces âmes d'élite.
Ces vérités éternelles, ces vérités incontestables, on les méditera sans cesse, on les aura devant les yeux jusqu'à ce qu'on ait appris à regarder comme de la boue toutes les vanités du monde, et à estimer la croix au-dessus de toutes choses, selon l'esprit de Jésus-Christ.
Par quels moyens peut-on acquérir un tel amour de la croix et des souffrances ?
Il y a deux moyens pour obtenir cet amour. Le premier, c'est d'invoquer sans cesse celui qui seul peut nous donner cette grande grâce. Le deuxième, c'est de s'appliquer constamment, assidûment aux pratiques suivantes :
l,e pratique. Se jeter aux pieds de Jésus cruciBé, nous offrir entièrement à lui en holocauste parfait; lui offrir notre honneur, nos biens, notre santé, notre vie, notre âme, avec une parfaite disposition de supporter par amour pour lui toutes les souffrances que sa sainte volonté voudra nous imposer. On aura soin aussi de reconnaître toujours sa faiblesse et de demander à Dieu la force et le courage de souffrir.
28 pratique. Exciter dans notre cœur un grand désir des croix et des souffrances, et soupirer après ces souffrances pendant nos prières et en d'autres temps ; parce que c'est un moyen de témoigner à Dieu notre amour et notre fidélité, d'après l'exemple de Sle. Thérèse, qui s'écriait souvent : 0 Seigneur! ou mourir, ou souffrir!
5e pratique. Si Dieu trouve bon de nous envoyer une croix, nous devons alors lever les yeux vers Jésus crucifié, embrasser le crucifix, lui baiser les mains, offrir notre croix à. Jésus avec amour et avec une intention très-pure ; lui demander la grâce et la force de la porter.
4e pratique. Aussi longtemps que durera celte croix, on tâchera de conserver la tranquillité et le contentement intérieurs ; de rester uni à Dieu par des affections amoureuses. Tantôt on se répandra en cantiques de louanges et d'actions de grâces ; tantôt ou s'humiliera et on s'anéantira sous la main de Dieu; ou bien on pourra répandre des soupirs amoureux. Une autre fois adorer la volonté de Dieu , nous soumettre à ses ordonnances, et former d'autres saintes affections que l'Espril-Sainl inspire à l'âme aimante, selon les circonstances.
5e pratique. On peut employer, pendant qu'on a des peines intérieures, les moyens que prescrit le confesseur; et dans les maux du corps, ceux que prescrit le médecin ; mais toujours sans inquiétude de l'âme. On ne doit pas demander avec instances que Dieu nous délivre d'une croix qu'il nous a imposée; mais on doit se soumettre à sa sainte volonté en tout ce qu'il a ordonné dans sa bonté et dans son amour pour nous.
C'est là l'explication de la mort spirituelle, et du détachement de toutes les créatures. Celui qui désire arriver à cet étal, celui-là est le plus heureux de tous les hommes; car puisque Dieu désire que tous les hommes soient enflammés de son amour, il allumera tellement ce feu d'amour, dans un cœur désireux de souffrances, qu'il ne s'éteindra jamais.