DES MOTIFS DE CET EXERCICE
Premier motif.
Une seule inspiration à laquelle on correspond, est capable de nous attirer un grand nombre de grâces de Dieu.
Dieu est un Etre infini qui possède en soi-même, de soimême et par soi-même une félicité infinie. Si tous les hommes venaient à se sauver, la félicité de Dieu n'en recevrait aucune augmentation; et si tous les hommes se damnaient, sa félicité n'en recevrait aucune diminution. Il est et il restera éternellement, infiniment heureux en lui-même. Mais puisqu'il est eu même temps infiniment bon, il veut nous faire participer à sa félicité; mais il veut aussi que nous méritions celte félicité, eu nous faisant violence et par la pratique des autres vertus. Pour cette fin il nous donne tantôt d'un côté, tantôt d'un autre une sainte inspiration pour nous attirer par ce moyen. Si nous écoutons celle inspiration, il nous en donne une deuxième, une troisième, et ainsi de suite, de manière que souvent une seule inspiration, à laquelle nous correspondons avec fidélisé, nous en attire des milliers et des milliers d'autres qui remplissent tout notre cœur des grâces de Dieu. Mais si nous n'écoulons pas celte inspiration, il ne nous en donne plus d'autres pendant un temps considérable ; et si nous laissons aussi passer iuulilemeut la deuxième et la troisième inspiration, alors Dieu se lait enfin, de manière que souvent l'infidélité à une seule inspiration nous attire la privation de milliers de
grâces. En un mol, la fidélité à une seule inspiration peut être le commencement , la source de milliers de grâces; et le mépris de celte inspiration, le commencement, la source d'un triste abandon et d'une grande sécheresse d'esprit.
Deuxième motif.
Une seule inspiration, quand nous I'écoutons, peut souvent nous attirer des grâces extraordinaires.
Dieu est infiniment généreux, et il a un désir exlraordinaire de remplir notre cœur de ses grâces ; c'est pourquoi il n'attend qu'une occasion, où l'âme se dispose et se rend digne de les recevoir. Alors il verse dans celte âme de toutes sortes de grâces, même des grâces extraordinaires. Chez quelques âmes il n'attend que quelques sérieuses victoires sur elles-mêmes, quelques œuvres de charité, ou quelques autres pratiques de piété; et alors il ne met plus de bornes à sa générosité. Pour disposer l'âme à une telle félicité et l'en rendre digne, il lui donne quelques inspirations, il touche son cœur, il l'excite tantôt à garder le silence sur une injure qu'elle a reçue; tantôt à faire du bien à celui qu'elle avait offensé ; maintenant à supporter un mépris ; une autre fois à se vaincre sérieusement. Si nous sommes fidèles à ces inspirations, alors il nous admet à ses grâces, et il y élève quelquefois une âme au plus haut degré, jusqu'à la contemplation de ses mystères, jusqu'à jouir de sa sainte présence, jusqu'à éprouver très-sensiblement son amour, et d'autres effets semblables qu'il opère dans ces âmes qu'il a coutume de chérir particulièrement.
Troisième motif,
Une seule inspiration, lorsque nous y sommes fidèles, peut souvent être le moyen pour faire un grand progrès dans la vertu et la sainteté.
Pour faire du progrès dans la vertu et la sainieté, nous
avons continuellement besoin de grandes grâces. La dévotion tarie, nous nous fatiguons dans la route de la vie intérieure, ou au moins nous nous y arrêtons, aussitôt que la rosée céleste cesse de tomber dans notre âme. Mais aussi longtemps qu'elle y coule, nous marchons rapidement et sans peine dans les voies intérieures , et nous faisons des progrès dans la vertu. Or, cette continuelle jouissance dépend principalement de notre correspondance à l'inspiration divine, et ce ne sera jamais Dieu qui sera le premier à nous manquer ou à nous quitter. Mais si une âme ne profite pas de ces grâces, et les laisse passer inutilement, Dieu s'arrête alors et ne revient pas de sitôt. Oui, il arrive quelquefois que les grâces dont nous nous sommes rendus indignes par notre négligence, et notre infidélité à y correspondre, nous sont retirées, et qu'il les donne à une autre âme qui en profile mieux, qui y correspond avec plus de fidélité. Celui qui a un peu d'expérience de la vie intérieure, peut en rendre témoignage par sa propre expérience, par ce qu'il a éprouvé lui-même. Il ne faut que céder à une affection déréglée, contre ou malgré l'avertissement de la conscience; que refuser de sefaire une violenceàlaquelle Dieu nous excite ; que se laisser aller quelque temps avec trop de liberté aux choses extérieures contre la lumière et la connaissance intérieures : alors on éprouvera que l'àme devient toute tiède, faible, sèche et indolente pour le bien ; même le goût et l'onction intérieure qu'elle a perdus par son infidélité, elle ne les éprouvera plus peut-être pendant des années entières; et nous verrons seulement dans l'autre vie le nombre de grâces dont l'âme aura été privée; à quelle dislance elle s'est éloignée de la vertu et de la sainteté; combien de mérites elle aura perdus.
Quatrième motif.
Une seule inspiration , lorsqu'on y correspond , peut souvent être le moyen pour parvenir à une grande sainteté.
De grandes choses ont souvent commencé par de petites, comme les grands fleuves ont souvent leur source dans un petit ruisseau qui sort d'une petite colline. Un gros chêne a eu pour origine un petit gland. Il en est des opérations de la grâce comme de celles de la nature: la plus grande sainteté a souvent commencé par quelque chose de minime. Dieu est maître de ses grâces, il les donne comme il veut, quand il veut et à qui il veut ; et pour montrer sa générosité, il récompense souvent les moindres actions par de trèsgrandes grâces. Il est de fait que la fidélité avec laquelle on correspond à une seule inspiration, lui est très-agréable, et qu'il ne cesse plus de la récompenser par de nouvelles grâces, jusqu'à ce qu'il ait conduit l'âme au plus haut point de sainteté. On peut constater celte vérité par ce qui est arrivé à Séville à un membre de notre société. Avant son entrée dans la société il avait vécu dans le désordre et avait mené une vie scandaleuse. Un jour il prit la résolution de passer toute la journée dans l'impureté. Etant dans ses courses de désordre, il rencontra un prêtre qui portait le Saint Sacrement à un malade. Au moment qu'il regarde le Saint Sacrement, il sent dans son cœur une inspiration qui lui dit d'accompagner son Sauveur jusque chez le malade, pour honorer Dieu au moins pendant un quart-d'heure, après l'avoir offensé pendant une demi journée. Cet homme, si endurci jusqu'à ce moment , obéit à cette inspiration et accompagne le Saint Sacrement; et celte fidèle obéissance à l'inspiration de Dieu a suffi pour le rendre saint. A l'instant il eut une grande douleur de ses péchés, et retourna à sa maison en versant beaucoup de larmes de repentir. Après sa confession, le Sauveur lui apparut et lui dit d'entrer dans la société, où Dieu lui donna tant de grâces extraordinaires qu'il parvint en peu de temps à une grande sainteté.
Des différentes manière?, par lesquelles Dieu a coutume de communiquer ses inspirations.
La première manière par laquelle Dieu a coutume de communiquer ses inspirations, c'est lorsqu'il tait connaître sa volonté à l'âme en éclairant l'entendement par une lumière intérieure. Je vais l'expliquer brièvement.
Il s'élève dans l'entendement, pendant ou hors de l'oraison, une lumière qui fait voir à l'âme ce qui est agréable à Dieu dans telles ou telles circonstances. Elle reconnaît dans ce moment qu'elle doit se vaincre et garder par exemple le silence sur une injure qu'on lui fait ou qu'on lui a faite; elle voit alors, à celte lumière, qu'elle doit récompenser le mal par le bien, et rendre service à celui qui l'a offensée. Elle reconnaît qu'elle doit abandonner telle ou telle sensualité, telle ou telle vanité; qu'elle doit pratiquer tel ou tel acte d'humilité. Voilà la première manière de Dieu pour faire connaître à l'âme sa volonté par son inspiration. Celui qui s'exerce tant soit peu à la présence de Dieu et à la vie intérieure, éprouvera souvent de semblables effets. Celui qui n'éprouve pas ces mouvements, ces effets, montre qu'il a l'âme distraite, qu'il néglige le recueillement, qu'il fuit la mortification et qu'il n'est pas fidèle à la grâce de Dieu.
La deuxième manière par laquelle Dieu a coutume de communiquer ses inspirations, arrive à l'égard de la volonté par une impression, par laquelle Dieu fait connaître à l'âme sa volonté, et par laquelle il l'attire et la porte à accomplir celte volonté.
La chose se passe de cette manière. L'âme éprouve subitement une forte impression, sans savoir d'où elle lui vient; cette impression la porte à faire telle ou telle chose, à omettre telle ou telle autre. L'âme remarque que, lorsqu'elle a suivi cette impression, elle a contenté Dieu, et elle éprouve une grande joie, une paix et un contentement in-
teneurs ; mais si elle n'obéit pas à celte impression, elle remarque que Dieu n'est pas content d'elle, et elle eu éprouve de l'amertume et une grande inquiétude intérieure; et quoiqu'elle cherche toutes sortes de subterfuges, la conscience lui dit cependant qu'elle s'oppose à la volonté de Dieu. De telles inspirations se trouvent toujours dans les âmes zélées; et elles s'y trouvent d'autant plus souvent et plus constamment, que ces âmes sont plus fidèles à y correspondre. Ces inspirations arrivent tantôt pendant la prière ou l'oraison; tantôt au milieu du travail; tantôt dans la solitude, ou lorsqu'on est seul; une autre fois lorsqu'on est en société; une autre fois elles arrivent après un saint soupir vers le ciel ; une autre fois elles arrivent subitement et a l'imprévu, sans qu'on ait une seule fois pensé à Dieu. Dieu est maîlre du cœur de l'homme ; il le touche quand, où, et de quelle manière il le veut. C'est à nous de bien observer ces mouvements et d'y obéir fidèlement.
La troisième manière par laquelle Dieu a coutume de communiquer ses inspirations, arrive en même temps à l'égard de l'entendement et de la volonté. A l'égard de l'entendement, par une certaine lumière qui l'éclairé, et à l'égard de la volonté par une certaine joie et une certaine satisfaction intérieures par lesquelles Dieu fait connaître sa volonté à l'âme.
Cette manière s'expliquera mieux par des exemples : Une âme voit bien que, pour pratiquer l'humilité, elle a besoin de supporter une humiliation ou un mépris, de se charger de tel ou tel emploi humiliant ; mais parce que l'orgueil est encore profondément enraciné dans son cœur, elle ne peut pas s'y déterminer, elle s'effraie à la vue, à la pensée iVnn mépris, d'une honte. Alors il s'élève subitement dans son entendement une lumière qui fait voir à l'âme quel grand bien se trouve caché dans l'humiliation et dans le mépris de soi-même. En même temps Dieu élargit le cœur de celte âme par une joie intérieure, et elle embrasse avec désir et plaisir, ce dont peu auparavant elle
avait une grande aversion. Ce que je dis du mépris et des humiliations, doit aussi s'entendre par rapport à la mortification, aux œuvres de charité envers ceux qui ne sont pas portés pour nous et par rapport à d'autres saintes pratiques. Cette sorte d'inspiration est la plus désirable et la plus efficace entre toutes les autres. Elle porte l'âme, par une douce violence, aux actions les plus héroïques, et tant que dure cet état, l'âme court dans le chemin de la vertu sans se fatiguer.
La quatrième manière par laquelle Dieu a coutume de communiquer ses inspirations, arrive par le moyen d'une correction intérieure, par laquelle il fait connaître sa volonté à fâme.
Cela arrive de différentes manières : par exemple, on se donne trop de liberté, et on se répand trop dans les choses extérieures ; à peine cela esl-il arrivé, à peine a-t-on fait. cette faute, que l'âme se trouve tout abattue, faible, triste et incapable de s'adresser à Dieu d'une manière convenable. On connaît bien et on sent la nécessité de se vaincre et de se mortifier dans telle ou telle chose, mais on ne le fait pas par crainte de blesser la sensibilité de la nature, par crainte de devoir souffrir quelque peine. A peine cela esl-il arrivé qu'on remarque que la dévotion intérieure a disparu, que Dieu est mécontent de nous, qu'on est sec, froid, abandonné et privé de l'iufluence de la rosée céleste pendant l'oraison. Celte sorte d'inspiration arrive fréquemment. Dieu agit avec nous comme un père avec son enfant qu'il aime tendrement; il ne le bat pas lorsqu'il a contrevenu à sa volonté paternelle; mais seulement il ne lui adresse pas une bonne parole, ne lui fait pas bonne mine pendant quelques jours , pour faire comprendre à l'enfant qu'il a commis une faute.
Marques par lesquelles on peut juger quune inspiration vient de Dieu.
On manquerait grandement .si ['on obéissait à ions les mouvements du cœur sans distinction ; au contraire, il faut éprouver, examiner, et bien faire attention pour connaître si ces mouvements viennent de l'Espril-Saint ou du démon. Celui qui omet ce soin, donne occasion au mauvais esprit de le faire tomber dans beaucoup d'erreurs, de tromperies et d'aveuglements. Nous allons donner ici les principales marques par lesquelles une âme peut conclure si les inspirations viennent de l'Espril-Saint ou du démon. Les voici :
La première marque, d'où Ton peut conclure que l'inspiration vient de Dieu, c'est la sainteté de l'objet auquel l'inspiration nous porte, nous excite. L'Esprit-Sainl a coutume de porter l'âme aux vertus solides, comme sont le renoncement absolu à soi-même, une grande estime, un grand amour pour les mépris et les humiliations, une exacte obéissance, l'amour de la retraite, de la solitude et de l'oraison, l'exercice de la présence de Dieu, un amour sincère envers le prochain, une entière soumission à la volonté de Dieu, et autres semblables. Si une inspiration vous porte à pratiquer de telles vertus, vous ne pouvez guère mettre cette inspiration en doute : car c'est là l'esprit de l'Evangile, et par conséquent celui de J.-C. Mais parce que le démon, cet esprit malin, a coutume de s'immiscer dans les choses les plus saintes et de se présenter en ange de lumière, cette marqué ne peut donc pas suffire seule, mais il faut encore en tirer les considérations suivantes :
La deuxième marque, d'où l'on peut conclure qu'une inspiration vient de Dieu, c'est sa conformité avec notre vocation. Les inspirations de Dieu restent ordinairement dans les bornes de la vocation. Si l'inspiration vous porte à quelque chose qui est conforme à votre règle, il est certain
— 27S — que cette inspiration vient de Dieu, el que c'est Dieu qui î'a mise clans votre cœur; car, puisqu'il vous a appelé à cet état, c'est donc aussi sa sainte volonté que vous en observiez la règle avec la plus grande perfection. Si vous remarquez donc une telle inspiration dans votre cœur, suivez-la, faites ce qu'elle vous dît avec zèle el grande fidélité. Mais si une inspiration ne vous semble pas être conforme aux règles de votre état, il faut la différer jusqu'à ce que vous ayez consulté là-dessus votre confesseur ou vos supérieurs.
La troisième marque, par laquelle on peut connaître qu'une inspiration vient de Dieu, c'est !a tranquillité, la paix et la consolation qu'elle procure au cœur. L'esprit de Dieu est doux, oui, la douceur et la charité même. C'est pourquoi lorsque l'esprit de Dieu entre dans un cœur, il l'éclairé, à la fois, et lui fait connaître la vérité beaucoup plus clairement qu'il ne la connaissait auparavant. L'âme se trouve tout-à-coup dans un grand repos; elle goûte une douce paix; elie se trouve consolée, et attirée avec joie et plaisir vers ce que Dieu demande d'elle; et tandis qu'auparavant elle se sentait faible, timide, craintive, pusillanime, elle se trouve maintenant, et tout-à-coup, forte, pleine de courage el de désir de se vaincre pour Dieu, et de surmonter courageusement tous les obstacles. Ce sont là les marques de la présence de V Esprit-Saint.
La quatrième marque, d'où l'on peut conclure qu'une inspiration vient de Dieu, c'est Foléissance.
Si vous doutez qu'une inspiration vienne de Dieu ou non, consultez alors vos supérieurs et votre confesseur. L'obéissance est infaillible, et Dieu ne permet pas qu'une âme obéissante soit trompée.