‹ Maximes spirituelles et diverses instructionsChapitre 41 sur 53 · I. Des qualités de cette charité si nécessaire · texte numérisé non relu

I. Des qualités de cette charité si nécessaire

La première qualité, c'est que la charité soit, aux yeux de Dieu, véritable, sincère et surnaturelle.

La description de la charité est peu étendue en paroles, mais elle a dans son application, en pratique, une portée Irès-éteudue. On doit aimer ses subordonnées comme soimême, c'est-à-dire, on doit leur souhaiter tous les biens ; on doit se réjouir sincèrement avec elles, lorsque tout leur va bien ; on doit avoir d'elles une sincère compassion lorsqu'il ne leur va pas bien ; on doit toujours avoir la volonté de leur faire tout le bien possible à cause de Dieu dont elles sont les enfants. Celte charité renferme toutes les perfections ; elle n'est pas à trouver sur la terre, mais elle doit venir du ciel.

La deuxième qualité, c'est que la charité doit être polie, obligeante, affable, aimable.

Je ne peux pas mieux vous expliquer cette qualité de la charité, qu'en vous rapportant la manière aimable qu'employait le grand saint Ignace de Loyola, dans le gouvernement de ses religieux. 1° Il les écoulait tous, à quelque heure qu'ils vinssent le trouver, excepté dans le cas d'une affaire urgente, importante et qui ne souffrait pas de retard; alors il leur exposait l'empêchement et les priait de venir à un autre temps. 2° Il écoutait tout avec la plus grande patience, sans dire un mol, jusqu'à ce que son subordonné eût cessé de parler. 5° Par respect il se levait devant chacun, et n'écoutait personne assis. 4° Lorsqu'il rencontrait quelqu'un, il lui parlait, ou au moins il lui faisait une inclination en le regardant amicalement.

La troisième qualité, c'est que la charité doit être discrète.

On ne saurait croire combien cette discrétion est nécessaire, pour obtenir et pour conserver la confiance de ses inférieurs. Cette discrétion consiste dans les points suivants. 1° Ce qu'on tient d'un inférieur on ne doit le découvrir à

personne, excepté quelque chose de bien louable; et on ne doit pas dire de lui ce qui pourrait le contrisler, s'il venait à l'apprendre. 3° On ne doit découvrir à personne ce qu'un inférieur a écrit à d'autres, ou ce que d'autres lui ont écrit.

La quatrième qualité, c'est qu'elle doit être impartiale envers tous.

Ce n'est pas une injustice que d'aimer davantage ceux qui sont le plus vertueux; Dieu lui-même aime plus les personnes zélées que les personnes lièdes ; et c'est toujours saint que d'imiter son exemple. Toutefois, dans le gouvernement des inférieurs, on doit avoir soin d'observer une parfaite impartialité, principalement dans les points suivants : 1° Dans la distribution des charges et des fonctions, il ne faut regarder qu'à la capacité et à la vertu, et ne pas avancer des jeunes gens à des fondions considérables, lorsqu'on peut avoir des personnes aussi capables parmi ceux qui sont plus avancés en âge. 2° Lorsqu'on accorde des permissions, il ne faut pas refuser à l'un ce qu'on a accordé à un autre, ni accorder à l'un ce qu'on a refusé à un autre. 3° Dans les soins garder une parfaite impartialité. A0 Dans le commerce public ou la fréquentation avec les inférieurs, se montrer également doux, affable, poli envers tous, mais cependant il faut toujours donner la préférence aux vieillards.

II. Doutes sérieux qu'on, objecte sur ces points. — Premier doute.

Aimer tous, et les aimer sincèrement, cela paraît chose impossible; car 1° il paraît impossible de pouvoir aimer quelques-uns à cause de leur mauvaise humeur : ils sont d'un caractère triste, indolents, paresseux, ennuyeux, impolis, grossiers, soupçonneux, défiants, imaginaires, méprisants, parleurs et babillards, opiniâtres, entêtés, et le reste. J'ai une aversion naturelle de telles gens, et il me répugne, il m'est insupportable de les fréquenter.

2° II me paraît impossible d'aimer quelques-uns, à cause de leur malice et de leurs défauts publics. Ils sont intraitables, ce sont des têtes qui ne se laissent pas dompter, qui se révoltent et résistent à l'obéissance ; ils sont insolents et ils ont une mauvaise langue; ils invectivent et critiquent sur tout; ils sont ingrats et récompensent le bien par le mal, et ils ont d'autres défauts semblables. Comment pourrait-on aimer de telles gens?

3° Il me paraît impossible de pouvoir aimer quelquesuns, à cause de la résistance de la nature, et de la trop grande répugnance que j'éprouve. Je ne peux pas souffrir telle ou telle personne, dit-on; le chagrin et le méconlement se réveillent en moi, quand je dois parler seulement quelques mots avec elles; l'antipathie que j'éprouve est si grande, que le sang me bouillonne dans les veines quand je les vois seulement, ou que je les entends parler ; oui, il me paraît non-seulement impossible de pouvoir leur faire quelque bien, mais je remarque même dans mon cœur le désir de vengeance. Et ce qui est pire encore, c'est que cette impression est si profondément gravée dans mon cœur, que je ne peux pas m'en défaire. Dansces circonstances, comment serait-il possible d'aimer vraiment, sincèrement et de tout mon cœur tous mes inférieurs? Avant de répondre à ces doutes, je dois nécessairement faire une petite observation, sans laquelle on ne peut pas comprendre la réponse.

L'homme a en lui deux inclinations, deux penchants, deux appétits bien différents. Le premier penchant suit les cinq sens, il veut obéir aux cinq sens, et on l'appelle la partie inférieure de l'homme, l'homme animal ou la partie terrestre, charnelle, sensitive, ou appétit animal , parce que les animaux ont le même appétit. Par exemple : lorsque l'animal aperçoit, par les sens extérieurs, par la vue, l'odorat ou les autres sens, la pâture ou ce qui lui est agréable et bon, aussitôt il le désire, et incline pour l'avoir; il fuit et repousse ce qui lui est contraire et lui répugne; c'est pourquoi on appelle cet appétit, un appétit, un peu-

chant animal el sensilif, une inclination animale et scnsilive. Comme l'homme a ses cinq sens de même qne les animaux, il a aussi ses appétits, ses penchants ou ses inclinations sensilives comme les animaux. L'autre inclination, penchant ou appétit, suit la raison, il veut obéir à la raison, et on l'appelle la partie supérieure de l'homme, la partie raisonnable ; l'appétit, le penchant raisonnable, en un mot, on l'appelle la volonté, ce que les autres animaux n'ont pas; il n'y a que l'homme qui le possède : c'est par-là qu'on distingue l'homme des animaux.

i! faut de plus remarquer dans l'homme une grande différence entre son appétit sensilif et son appétit raisonnable. L'appétit sensilif n'est pas libre, maisil se fait sentir, penche, incline nécessairement vers la chose que les sens lui indiquent. Si les sens lui indiquent une chose comme bonne et agréable, aussitôt cet appélit sensilif fait sentir son amour, sa joie, sou désir envers celle chose ; si elle lui indique une chose comme mauvaise et répugnante, aussitôt cet appélit sensilif la prend en aversion, s'en fâche, et la fuit; lout cela se sent nécessairement sans que l'homme puisse l'empêcher.

L'appelit raisonnable (la volonté guidée par l'entendement) est libre, il agit sans contrainte, sans être forcé, il n'agil pas nécessairement, il ne s'incline pas nécessairement vers ce que les sens lui indiquent; il ne s'y laisse pas entraîner nécessairement : il peut consulter la raison, le jugement, et il peut suivre ses conseils.

11 faut remarquer en outre 1" qu'on peut avoir en même temps, sur une chose, ou louchant un objet, deux appétits ou penchants lout-à-fait opposés, qui exposent celle chose ou cet objet de deux manières, dont l'une est diamétralement opposée à l'autre. Par exemple, l'appétit sensilif, ou les sens me montrent une personne comme extrêmement contraire, hostile, remplie d'une foule de grossièretés et d'injustices que j'ai éprouvées par ma propre expérience; alors une aversion, un dépit, un mécontentement, une indignation et

d'autres mouvements s'élèvent en moi et contre ma volonté, du côté ou de la part de l'appétit sensilif. Mais l'entendement, éclairé par la lumière de la fui, me présente en même temps cette personne comme un enfant de Dieu, qu'il m'a ordonné d'aimer, sous peine de damnation éternelle ; alors il s'élève en moi, du côté de l'appétit raisonnable, de la part de la volonté, envers Dieu, un respect qui résiste et s'oppose à cet appétit sensilif ; qui déteste ces mauvaises inclinations que je ressens, et qui forme, à la place, un acte de charité envers cette personne.

Il faut remarquer 2° qu'il ne peut y avoir, en moi, de péché, quelque déréglés que soient les inclinations et les mouvements de l'appétit sensitif, aussi longtemps que l'appétit raisonnable ou la volonté y résiste, ou s'oppose à ces mouvements. C'est pourquoi, lorsque l'appétit sensitii excite en nous une indignation, un mécontentement, une aversion, un désir de vengeance, ou de semblables mouvements, l'appétit raisonnable [la volonté) doit de suite y résister, combattre ces mouvements et les dompter. Quand on fait cela il n'y a pas de péché à craindre, et il ne fait rien à la chose, quand même l'appétit sensitif continuerait à faire du tumulte, sans qu'on puisse l'appaiser, si l'appétit raisonnable résiste sérieusement, et ne se laisse pas vaincre volontairement. 11 faut maintenant répondre aux doutes proposés.

Je réponds : 1° On peut toujours aimer véritablement, sincèrement et de tout son cœur, devant Dieu, tousses inférieurs, malgré tout ce qui se passe dans l'appétit sensitif. Quand même vous ressentiriez dans votre cœur une aigreur violente, une envie de vengeance, une jalousie, ou d'autres mauvaises inclinations; quaud même vous penseriez ne jamais pouvoir changer votre cœur, ne craignez pas , u'ayez pas de peine, tout cela provient de l'appétit sensitif, ou en d'autres termes, se passe dans les sens, et n'est pas péché de soi-même. Détournez-en seulement l'appétit raisonnable ou la volonté, et formez un acte d'amour et de bienveillance, alors vous avez, devant Dieu, un amour véritable et sincère.

-2* On peut toujours aimer devant Dieu tous ses rnfén non-seulement véritablement , sincèrement, et de tout sou cœur, mais encore très-parfaitement, malgré tout ce qui se passe du côté de l'appétit sensilif. La raison en est, que pour l'amour le plus parfait du prochain, il n'est exigé que ces trois choses, savoir : 1° de Iui'sotihailer et de lui vouloir tout le bien; 2° de lui faire du bien, autant qu'il est possible; et 5° de faire l'un et l'autre uniquement à cause de Dieu. Or, tout cela je peux le faire, malgré le tumulte des sens, malgré tout ce que l'appétit sensilif pourrait exciter en moi. Je peux donc, malgré toute opposition, aimer trèsparfaitement. Ce tumulte de l'appétit sensitif rend même l'exercice de l'amour beaucoup plus précieux; car il fait 1° que je ne peux pas agir par un autre penchant, que pour plaire uniquement à Dieu; 2° il Fait que je ne peux pas agir sans me vaincre héroïquement. Ces deux points de la pratique de l'amour, portent celle vertu au plus haut point de ia perfection.

Deuxième doute.

Lorsque j'éprouve en moi une telle résistance ou aversion contre une personne, et que, malgré celle aversion je lui dis que je l'aime sincèremeni et de tout mon cœur; que je traite volontiers, et que je suis volontiers avec elle; que je me réjouis sincèremeni à cause d'elle, ou que j'ai compassion d'elle, cela n'est-il pas un mensonge, une hypocrisie, une dissimulation, une fausseté? Réponse : non, si je combats cette révolte de l'appétit sensitif, et que je pratique la charité selon la manière susdite de l'appétit raisonnable, ou de la volonté ; puisque l'amour ou la charité qui se trouve dans l'appétit raisonnable est le seul et véritable amour que Dieu m'a commandé et que je dois au prochain ; il s'ensuit que, quand j'ai cet amour, et que je dis que j'aime sincèrement et de tout mon cœur, je dis devant Dieu une vérité qui restera éternellement une vérité.

i)f la bonté envers les inférieurs , et du soin quon doit avoir d'eux.

Ce serait beaucoup trop peu, si vous vous contentiez d'une bonne inclination ou affection envers vos inférieurs. L'amour, pour être véritable, doit être bienfaisant; pour pouvoir porter des fruits, il doit agir. Le premier et le principal dans un supérieur, dit saint Ambroise, c'est, qu'il commence son gouvernement parla générosité, qu'il commence par semer des bienfaits, avant de vouloir récoller les fruits d'une bonne discipline ou éducation religieuse. La bienfaisance et la générosité doivent précéder, et alors l'observation de la discipline suivra. Il n'est pas à espérer que les inférieurs s'acquittent strictement de leurs devoirs, s'ils n'aperçoivent pas les bienfaits et les soins du supérieur : ou s'ils s'en acquittent, ils le font avec la tristesse et l'amertume dans le cœur, ils se plaignent et murmurent; ce qui détruit la vertu et le mérite. Nous allons voir en quoi consistent celte bienfaisance et ce soin.

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