CHAPITRE IL
l^es talents en général.
La science et la méthode peuvent former des prédicateurs ; mais ils ne seront que médiocres , s'ils manquent de ta-
lents naturels ; et ces talents deviennent surnaturels , s'ils sont maniés par le zèle.
Quels dons ne faut-il pas pour forcer la sagesse mondaine à renoncer à ses préjugés, à croire des vérités qui confondent ses lumières ? Quels dons pour réduire le cœur à mépriser ce qui lui paroît un bonheur réel et présent?
Dans le cours ordinaire , Dieu opère les effets par des causes qui y sont propres: s'il éclaire parla lumière, s'il nourrit par les aliments ; il instruit par la doctrine , il persuade par l'éloquence.
Quelquefois aussi il donne à la simplicité la même force qu'à la science et à l'éloquence pour la conversion des incrédules et des endurcis.
lY.
Moïse s'excuse envers Dieu de porter sa parole sur ce qu'il a de la peine à parler. Au contraire plusieurs prennent pour talent la démangeaison de se produire.
Le talent de la chaire est un assemblage de différentes qualités propres à se faire écouter, à persuader, et à toucher. Cet assemblage est rare : le nombre des prédicateurs n'en est pourtant pas moins grand; c'est que plusieurs, contents d'euxmêmes croient contenter l'auditeur.
A la capacité, à la piété, au zèle, joindre de l'esprit, du bon sens , une imagination vive , une mémoire fidèle , une assurance modeste , un dehors agréable , un geste aisé , une voix nette et sonore ,
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une vëhcmence qui touche et qui émeut, c'est re'unir les talents de la chaire.
Le concours de ces talents fait admirer le ministre , mais il n'atteint pas toujours la fin de son ministère. Souvent on convertit par la seule onction. Comme c'est Jesus-Christ qui baptise c'est aussi Jcsus-Christ qui prêche.
YIIl.
Les talents sont partagés. L'un réussit à parler sur-le-champ , et l'autre a besoin de préparation. Celui-ci attendrit , cet autre épouvante, un troisième convainc. Il est des prédicateurs pour les ignorants , il en est pour les savants. Il en faut pour les esprits délicats, il en faut pour les esprits du commun.
Ces derniers ne font pas dans un audi-
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toirc le plus petit nombre ; il est utile à la religion quMl y ait des prédicateurs qui leur conviennent : il ne seroit ni aise ni avantageux de leur faire changer leur manière ; il suffit que leur doctrine soit orthodoxe.
La be'nédiction que Dieu répand sur les discours simples de certains hommes apostoliques , ne doit pas donner envie d'imiter leur style négligé. Elle ne doit pas non plus porter ceux qui sont édifiés de cette simplicité , à condamner les ornements d'une éloquence plus rechei'chée.
Le talent de la chaire a long-temps consisté dans la facilité de parler : on demande aujourd'hui plus d'art. La religion mérite bien qu'on se prépare à l'enseigner. La négligence de Forateur le rend coupable du dégoût de l'auditeur.
Cette facilité est un défaut, quand on ne sait pas la régler.
Un génie heureux ne doit pas être gêné par trop de préparation. Il doit juger luimême si le travail donne à sa parole plus de solidité, plus de dignité , plus de force, ou même d'onction.
Le zèle est le premier talent : il met en œuvre tous les autres. Est-il ardent , est-il sincère , il fait rejaillir le merveilleux de rÉvanglle, sur Tair, sur la voix, sur le geste. Tout cet extérieur annonce rhomme envoyé du ciel , et prépare la conversion.
Si des talents trop brillants nuisent à la fm du ministère , le zèle en tempère
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réclat, il supprime les grâces du discours, il ne'glige la régularité du geste , et les agréments de la voix , s'il ne peut les consacrer.
Je trouve toujours du talent dans celui qui me convainc et qui me touche.
Dès-lors Je ne consulte plus Tapprobatiou publique, je ne suis plus la foule : le fruit règle mon goût.
XYI.
L art doit perfectionner la nature et non plus la forcer. Hors du naturel tout est faux; air , voix , geste, langage, élocution , figures. Ce qui est contrefait ne sauroit ni plaire ni toucher.
XYII.
L'imitation est souvent dangereuse : on perd ce qu'on a de génie en voulant
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prendre celui d'un autre. Il faut étudier son talent , le bien connoître , et le suivre.
Souvent on imite ce qu'il faudroit éviter. Le faux, 1 irrégulier est ce qui frappe davantage. Le peintre attrape plus aiscnrient les défauts d'un visage , que la juste proportion des traits.
L'orateur ne doit pas s'imposer plus d'art , plus de science , plus d'extérieur , que son naturel n'en comporte. Il faut néanmoins se proposer un bon modèle , et s'efforcer de l'atteindre.
Chaque siècle a son goût. On doit se conformer à celui qui règne , s'il tend à l'édification. L'imitation des maîtres , qui
excellent en chaque temps, forme mieux que tous les préceptes.
Le tempérament a beaucoup de part aux différents caractères de Téloquence.
L'humeur critique corrige les mœurs par des traits piquants : l'humeur sévère répand la gravité sur le discours : la douceur s'insinue par des mouvements affectifs.
Le jugement et la piété doivent régler le tempérament.
Il n'y a presque point de sujet dans l'Église , qui n'ait quelque talent pour prêcher. Tel qui s'en croit incapable , manque plutôt de courage ou d'application , que de moyens.
Pour n'être pas du premier ordre , il ne faut pas se rebuter. Dieu n'attache
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point le succès de sa parole à des talents rares et difficiles à rassembler. Les médiocres animes d'un bon zèle , sont les plus utiles. Les plus brillants donnent de Teclat au ministre , et offusquent le ministère.
Quand on prêche bien , qu'importe de prêcher mieux? Ce mieux fait, à la vérité, la perfection au goût de la vanité : il donne la vogue , il distingue les excellents prédicateurs des médiocres ; mais le fruit n'en est pas grand.
XXY.
Quel que soit le prédicateur , il a du talent, s'il se fait suivre, et s'il rend l'auditeur at'cntif ; l'attention est une servitude ; on n'y retient que ceux qu'on a su prendre.
XXYI.
Pour bien prêcher, il ne suffit pas d'en être capable ; il en faut aimer la fonction , s'y plaire , travailler , saisir les occasions qui se présentent , prévenir les dégoûts , ou les surmonter.
XXYII.
Il ne faut jamais se négliger, pas même à la campagne. Outre qu'on doit ce respect au ministère , le peuple sent ce qu'il ne connoît pas , et il le goûte. Partout il y a quelque connoisseur, qui juge , qui applaudit ou qui décrie: son goût règle celui des autres ; il entraîne la foule , et la foule ne l'entraîne pas.
XXYIII.
On doit pardonner des défauts au prédicateur qui convertit. Pourvu qu'il arrive à sa fin, il n'importe par quelle voie.
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L'art le plus efficace est toujours le meilleur.
Usant des talents , il faut craindre d'en abuser. Saint Paul déclare que Fcloquence humaine anéantit le mystère de la croix. La sagesse des hommes dégrade Toeuvre de Dieu , si elle croit en être Tappui.
Le prédicateur ne connoît bien ce qui convient à la chaire , qu'après quelques années d'exercice. L'expérience lui découvre alors ce qu'il y a de plus convaincant dans les raisons , de plus vif dans les sentiments , et de plus insinuant dans les tours.
On doit profiter du concours des auditeurs et de leurs applaudissements , pour soutenir la vérité avec plus de force,
pour censurer les vices avec plus de vigueur. Le Sauveur chassa les vendeurs du temple , le jour qu'il fut reçu en triomphe dans Jérusalem.
Le peu de succès ne doit pas rebuter.
Dieu a ses temps etses moments de grâce. La paix retourne sur celui qui n'a pu former des enfants de paix. Son obéissance est alors plus pure. La grâce a plus de part a l'œuvre , à mesure que la nature y en prend moins. Dieu ne demande compte que du travail et non pas du succès.